‹ Le dernier oblatChapitre 24 sur 27 · XX. — CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

XX. — CORRESPONDANCE

De son côté, quand elle eut vu disparaître à l'angle de la rue Saint-Honoré le cabriolet qui emportait Henri, Cécile, presque évanouie, retomba sur une cha'se.

Dix minutes après on frappa à la porte; c'était un commissionnaire qui apportait un billet. Cécile jeta les yeux sur Tadresse et reconnut l'écriture de Henri. Elle poussa un cri de joie, mit dans la main de l'Auvergnat tout ce qu'elle avait de monnaie dans sa bourse et courut dans sa chambre, toute tremblante de ce bonheur inattendu.

Oui, bonheur, car lorsqu'on aime de ce premier amour qui enfonce au plus profond de rame ces racines de llammes qu'aucun autre amour ne peut arracher, les sentiments intermédiaires disparaissent, et tout est bonheur ou désespoir.

La jeune liile ouvrit donc toute tremblante le billet qu'elle venait de recevoir, et lut, moitié pleurant, moitié souriant, les quelques lignes suivantes :

<( Chère Cécile, j'arrive dans la cour de la poste, au moment où la malle va partir; cependant, un pied sur le marchepied de la voiture, je déchire une page de mon portefeuille et je vous écris ces quelques mois.

» Je vous aime, Cécile, comme jamais cœur mortel n'a aimé. Vous èies tout pour moi, ma femme ici-bas,

Dion ange au ciel, ma joie et mon bonheur partout. Je vous aime! je vous aiiue!

» La voiture part, encore unTidieu. «

C'était la première lettre que Cécile recevait de Henri. Elle la lut et la relut dix fois de suite, puis, comme pour remercier Dieu d'être aimée ainsi, elle alla s'agenouiller devant le crucifix et pria.

Le soir même, Cécile commença le dessin de sa !obe. Il lui semblait que plus elle hâterait son travail, plus elle hâlerait en même temps le retour de Henri. Ce fut un composé des plus belles fleurs qu'elle avait conservées sur son album; c'étaient ses amies, c'étaient ses compagnes qu'elle conviait à son bonheur futur.

De temps en temps, Cécile s'interrompait pour relire sa lettre.

La même nuif, le dessin fut fait.

Cécile se coucha, son petit l)illet de Henri dans sa main, et sa main sur son cœur.

En se réveillant, Cécile fut quelque temps sans pouvoir rassembler ses idées; elle croyait avoir rêvé que Henri était parti; puis, la réalité se fit jour dans son esprit, et elle fut réduite comme la veille à son billet, sa seule consolation.

La journée se passa lente et tr'ste. C'était la première fois depuis cinq mois que Cécile passait une journée sans voir Henri. Lne carte de France à la main, elle le suivait sur la route, tâchant de deviner où il était à Theure même où elle pensait à lui.

Quant à la marquise, elle était exactement la même, c'est-à-dire insouciante et égoïste. Comme Henri s'occupait beaucoup plus de Cécile que d'elle, elle ne le regrettait pas; cependant, il Tant le dire, elle rendait

LA nOBE DE NOCE. IDj

justice à Henri et el'e rainiait autant qu'elle pouvait aimer un étranger.

11 en résultait que la pauvre Cérile n'avait personne au monde à qui faire porter une partie tlu fardeau de l'absence; pas une bouche qui répondît, par une parole de coîisolation à ses paroles do douleur; pas un cœur où verser !e sien; elle renfermait cionc comme d'habitude, tout en eile-mènie; puis, quand elle souffrait par trop, elle pensait à sa mère et vcisait des larmes, ou elle pensait à Dieu et priait.

Le lendemain, à neuf heures du maii;], le facteur frappa à laporte; c'était une seconde lettre de Henri. Cécile reconnut l'éci-iture etla lui prit des mains avec tant de vivacité, que le brave homme sourit de l'empressement de la jeune iille.

Voici que'le était cette seconde lettre :

(' On s'arrête un instant, je vous éciis.

))Je suis à Abbevilie, dans la même chaiiibre où nous avons déjeuné ensemble en allant à Paris. Chère Cécile, je me suis mis à la pîace où vous étiez assise, peut-être sur la même chaise, et, tandis que les autres voyageurs se pîaigneîit, tout en le mangeant, d'un assez mauvais dîner, moi je vous écris.

«Depuis que je vous ai qniîtée, je n'ai pas cesse un instant de penser à vous. 11 est vrai que je parcours ia même route que j'ai parcourue avec vous, tout est donc pour moi plein de souvenirs. Je reconnais chacun des relais où ia voiture s'arrêtait et où je descendais pour aller vous demander de vos nouvelles, llé'as! je n'ai plus, près de moi, personne qui m'intéresse, je suis avec deux voyagetirs que je r/ai pas même regai-iiéset avec lesquels je n'ai pas échangé une seu'e parole.

))Il est vrai que, pendant toute la route, je cause avec vous, Cécile; vous avez une voix dans mon cœur à qui je parle et qui me répond; il nie semble que j'ai emporté un écho de vous avec moi. Ne vous aurais-je rien laissé de pai'eil, et de même que vous êtes en moi, ne suis-je pas aussi quelque peu en vous?

>)Vous aurez celle lettre demain à neuf heures du malin, à ce qu'on m'assure. Cécile, à neuf heures du matin, pensez à moi, fermez les yeux, rappelez-vous la p!age de Boulogne, je serai au pied de la falaise, sur le galet, écoutant cette grande et puissante mer dont le grondement nous a si fort impressionnés quand nous l'avons entendu ensemble. Je ne vous dirai pas, moi, que je penser.T. à vous; je vous le répèle, vous êtes en moi, vous faites par lie de mon existence, je vous aime comme je vis, on dirait que chaque baltement de mon cœur dit une syllabe de voire nom.

» Adieu, Cécile, il n'y a que l'absence qui puisse donner la mesure de la tendresse.

))Je vous écrirai de Boulogne où je ne m'arrêterai que quelques heures; plus je me hàle de m'éloigner de vous, plus je rapproche mon retour.

«Votre Henri. »

Cette lettre fut une grande joie pour Cécile; d'abord elle ne l'attendait pas, puis elle contenait de ces éternelles vérités du cœur, que le cœur a besoin d'entendre répéter sans cesse; puis, enfin, elle prouvait à Cécile que Henri pensait sans cesse à elle, comme elle pensait sans cesse h lui.

La pauvre enfant compta les heures de la journée qui s'écoulait et les minutes de la journée suivante; on

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cûulit que toute sa vie éiait suspendue à celle lelire de Boulogne.

Puis elle brodait sa belle robe, mais el'e s'apercevait avec terreur que sa broderie, telle qu'elle l'avait dessinée, devait bii prendre au moins sept ou huit mois d'exécution. Or, les calculs les plus sévères que les jeunes gens eussent faits entre eux, mettaient ce retour à six mois sculoinent. Cécile serait donc en relard.

Quant à la marquise, on eût dit qu'il n'y ava't pour elle ni espace, ni Océan, ni tempête; elle parlait de l'avenir avec celle sécurité des vieillards, qui calculent sur des années et qui ont à peine des jours.

Le surlendemain, Cécile, réveillée dès cinq heures du malin, Cécile, poussant des yeux l'aiguille de la pendule, Cécile, tressaillant au moindre bruit, reçut, à neuf heures, la lettre suivante :

« Je suis à Boulogne, chère Cécile.

)).rai pris la petite chambre que vous avez occupée; je suis donc encore avec vous.

».]'ai faitvenir ?,!'"'' d'Ambron et j'ai parlé de vous.

)'AOus nous tenons encore par des liens invisibles mais réels; tant que je reverrai les lieux où je vous ai vue, il me semblera encoie que vous èles près de moi comme femme; quand j'aurai quille l'Angleterre pour TAmérique, comme je vais quitter la France poi;r l'Angleterre, vous ne serez plus, près de moi, que comme ange.

«Ici, vous êtes encore visible à mes yeux; là, vous ne serez plus visible qu'à mon cœur; mais, partout où je serai, je regarderai le ciel, bien sûrqi'.e le ciel fui votre patrie passée et sera votre pairie à venir.

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»0n entre et l'on nie prévient qu'un petit bâtiment part dans deux heures pour l'Angleterre; j'ai donc tout juste ic temps de courir jusqu'à ce rivage {|;ii sera un triple souvenir pour mon cœur; ce rivage que vous aurez vu sans moi, que nous aurons vu ensemble el que J'aurai revu sans vous.

))Je vous quitte donc de la maiu seulement, chère Cécile, et à mon retour, je reprends cette lettre.

))La grande et belle chose que ia mer, vue avec un profond sentiment dans le cœur! Gomme cela correspond à toutes les pensées supérieures; comme, à ia fois, cela console et attriste; comme cela vousé'ève de îa teire au ciel; comme cela vous fait comprendre la misère de l'homme ella grandeur de Dieu!

))Je crois que je serais resté éterneliement assis sur ce rivage où nous avons erré ensembiC et où il me semblait qu'en cherchant bien je retrouverais encore la trace de vos pas. Mon cœur s'ajraniiissait du spectacle que j'avais sous les yeux. Je ne vous aimais plus de l'ainour des hommes, je vous aiiiiais, comme les Heurs, au retour du printemps, aiment le so'eil; comme, pendant les belles nuits d'été, la mer aime le firmament; comme, en tout temps, la terre aime Dieu.

))0h! dans ce moment, Cécile, le Seigneur me pardonne si c'est une orgueilleuse impiété! mais je déliais ;es événements de nous séparer, fût-ce par la mort. Comment, lorsque tout se mêle et se confond dans ia nature : les parfums aux. parfums, les nuages aux nuages, la vie à la vie, pourquoi la mort aussi ne se mèierait-eile pas à la mort, et, puisque chaque chose en se mêlant se féconde, pourquoi ia mort, qui est une des conditions de la nature, un des chaînons de l'éternité, un des jalons de PinGni, poiu-quoi iamoit

seu^e serait-elle stérile? Dieu ne l'eût pas fuite, si elle irefildù èlre pour lu; qu'une njochine de destruction, et, si, en dOsnnissant les corps, elle n'eût pas dû unir les âînes.

«Ainsi donc Cécile, ainsi donc la mort elle-même n'aurait pas le pouvoir de nous séparer; car l'Ecriture dit que le Seigneur a vaincu la mort.

» Ainsi donc, au revoir, Cécile, et non pins adieu, au revoir dans ce monde peut-èlre, et dans l'autre certainement.

» Pourquoi ces idées me viennent-elles aujourd'hui? Je ne sais. Est-ce un souvenir? est-ce un pressentiment?

« Au revoir; on vient me chercher; le bâtiment est prêt. Je confie celte lettre à madaii-e d'Ambron qui la remettra elle-même à la poste.

"Votre Henri. »

Huit jours s'écoulèrent, puis une nouvelle lettre arriva. Nous avons intitulé ce chapitre : correspondance. Que nos lecteurs nous permettent donc de justifier son litre, en mettant sous leurs yeux cette quatrième letti'e :

c< Vous veillez sur moi, Cécile; voîre soufile me pousse; votre étoile uî'écîaire.

» Écoutez, et vous verrez comme tout nous réussit : c'est efirayant, mon Dieu! J'aimerais mieux quelques difticnltés. Je voudrais avoir un ennemi à combattre, un obstacle à vaincre. Vou Dieu! vous vous lasserez certainement de tant de bontés avant que je ne sois arrivé au bout de mon chemin.

rt Je savais qu'en arrivant h Londres je ne tiouve-

lais plus ni madame de Lorges ni personne de ma famille. En eiïet, tout le monde était parti; mais comme ce n'était pas sur mes parents, trop pauvres eux-mêmes pour m'a:der,que je complais, leur absence ne m'a causé d'autre chagiin (pie celui de ne pas les voir,

» J'avais compté sur un brave et excellent homme, sur un ancien serviteur, je devrais dire sur un ami de notre famille, sur quelqu'un que vous connaissez et que vous aimez, Cécile, sur ce bon M. DuvaL

» Vous savez que, comme vous, Cécile, je n'ai aucune fortune. Je ne pouvais donc compter que sur un prêt, garanti par ma loyauté. Or, il n'y ava^t qu'un homme auquel je voulusse m'adresser pour réclamer de lui un pareil service. Cet homme c'était M. Duval.

» Au reste, je n'avais pas hésité un seul instant à m'adresser à lui, et j'étais partis de Paris dans cette intention. Je ne doutais pas un instant de sa bonne volonté, je le connaissais.

» Mais Cécile, vous le savez, ou plutôt vous ne le savez pas, mais vous le deviuez : il y a mille manières de rendre service, depuis le service qu'on arrache jusqu'au service qu'on vous offre.

» Pauvre M. Duval! A peine lui eus-je dit, car je ne lui cachai rien, Cécile, ni mon amour pour vous, ni notre position, ni nos espérances reposant tout entières sur lui; à peine lui eus-je tout dit, que sa femme, se retournant vers lui, s'écria :

« — Eh bien! ne te l'avais-je pas vingt fois répété qu'ils s'aimaient?

» Ainsi, Cécile, ces braves gens avaient pensé à nous, s'étaient occupés de nous, et quand nous

LA nom: de >oce. 201

n'osions pas nous avouer à nous-uiêmcs notre tendresse , notre arnour n'était plus pour eux uu secret. » Alors M. Duval est venu à uioi les larmes aux yeux: oui, Géeiie, cet excellent homme était prêt à pleurer. Puis il m'a dit :

— » Aimez-la bien, ^]. Henri, aimez-la profondément, car c'est une noble et bonne jeune {iile; et si des gens comme nous avaient jamais osé élever les yeux jusqu'à elle, c'est la femme que j'aurais voulu à mon Edouard.

» Puis, me tendant !a main, ce qu'il n'avait jamais osé faire depuis qu'il me connaissait, et serrant la mienne avec force :

— «Encore une fois, dit-il, rendez-la heureuse. Et maintenant , contiuua-t-il en s'essisyant les yeux et en me conduisant dans son cabinit, parlons d'affaires.

» Ce fut chose vite faite et sans ])oui'se délier. Le commerce compris d'une certaine façon est, il faut en convenir, une grande chose. J'avais toujours entendu dire que, pour remuer quelques niisérabies milliers de francs, il fallait du papier timbré, des écritures, des notaires, des receveurs d'eju'egistrement et une fou!e d'autres choses.

» M. Duval prit un chiffon de papier et écrivit :

» J'ai l'honneur de donner avis à MM. Smith et Thurnsen que je crédite M. le vicomte Henri de Sennones pour une somme de cinquante mille francs.

') Puis il signa , me remit le papier , et tout fut dit.

» Le même jour je me présentai chez ces messieurs : je leur expliquai mon désir de passer à la Guadeloupe avec une pacotille. Ils avaient juste^nent un bâtiment en charge pour les Antilles; ils nie denîandèrcnl

2ij'2 LA ROBE DE NOCE.

quels étaient les objets sur lesquels je voulais spéculer. Je leur répondis que , parfaitement étranger au comraerce, je les priais de s'enîendre à ce sujet avec M. Duval; ils me promirent de s'en occuper le lendemain.

» -e revins chez :\î. Duval. Il y avait une chose dont je voulais vous parler longuement, chère Cécile, et que, par conséquent, je désirais visiter : c'était votre petite maison de Hendon.

» Je m'infor.i-ai donc à ^I. Duval quel était son nouveau propriétaire.

)) C'est dans ce détail que vous allez apprécier le cœur de cet excellent homme.

« Le propriétaire, c'était lui. Comprenez-vous, Cécile; dans sa religion pour votre mère et pour vous, il a acheté la maison et les meubles qui la meublaient, afin qu'elle demeurât toujours comme un monunient du passage sur la terre de sa sainte et de son ange. C'est ainsi qu'il nomme votre mère, c'est ainsi qu'il vous nomme.

» Il voulait venir avec moi , mais madame Duval l'empêcha.

— » M. le vicomte aimera mieux al'er seul à Hendon, lui dit-eiie. Picstez donc ici; voire présence eilaroucherait tous ses souvenirs.

» Il y a dans le cœur de la femme, à l'endroit des choses d'amour, un sentiment que l'homufie le plus délicat ne retrouvera jamais dans le sien.

» M. Duval me remit donc la clé du cottage.

«Personne n'y va, pas même eux; seule votre ancienne femme de chambre anglaise, qui est entrée an service de madame Duval, est chargée de l'enuetien de votre paradis.

» Le lendemain des le malin je pariis : en deux heures et demie je fus à Hendon.

« Je me rappelai !a piemière fois que je vins accompagnant madame de Lorges, avec quelle indiliérence, je dirai presque avec quel mépris, j'abordai ce charmant cotliige; pardonnez-moi, Cécile, je ne vous avais pas vue, je ne vous connaissais pas. Du moment où je vous vis, du moment où je vous connus, la petite maison fut un temple dont vous devîntes la divinité et dont votre chambre l'ut le sanctuaire.

» Je vous !e dis, Cécile, jamais je n'avais éprouvé «ne émotion pareille à celle que je ressentis en m'approchant de celte maison. J'avais envie de m'agenouil- 1er devant sa porte et de baiser son seuil.

» J'entrai cependant , mais ma main tremblait en poussant la clé dans la serrure, mais mes jambes manquaient sous moi, lorsque après avoir repoussé la porte je me trouvai dans le corridor.

» Je visitai d'abord le jardin : plus de fieurs, plus de feuilles, plus d'ombre, tout était au reste triste et désolé comme lorsque vous l'avez quitté il y a dix mois.

» Je m'assis sur le banc dti berceau. Vos amis les oiseaux sautiiiaient en chantant sur les branches dépouillées. Ces oiseaux, vous les aviez vus, Cécile; le chant qu'ils chantaient, vous l'aviez entendu.

» Je restai à les écouter, les yeux fixés sur votre fenêtre fermée, m'attendant à chaque instant à vous voir paraître derrière les vitraux; car, ainsi que je vous l'ai dit, tout est demeuré comme {!e votre temps.

» Puis, j'ai monté le petit escalier tournant, je suis entré dans la clianibie de votre mère. Je me suis agenouillé devant !a pk.ce où était le crucifix et yv.'i prié pour nous.

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») Puis, j'ai enlr'ouvert la porte de votre charabro. Rassurez-vous, chère Cécile, je n'y suis pas même entré; j'ai tout respecté.

» Enfin, je nie suis arraché à cette petite maison où je laissais uno si bonne part do ma vie passée, pour aller rendre une visite plus sainte que toutes les auties encore. Vous devinez, Cécile, que je veux parler du tombeau de votre mère.

» Comme (laiis votrejardin, conjuie dans votre chaml)re, comme partout, enfin, on voit qu'une main amie, a passé par là : au printemps, il a dû être couvert de Heurs, et, à leurs tiges flétries, à leurs feuilles desséchées, j'ai recoiinu les mènies fleurs que celles de votrejardin. J'y ai cueilli que ques feuilles d'un rosier et d'un héliotrope, ce sont deux plantes qui ont le mieux survécu aux atteintes de l'hiver, et je vous les envoie, (ie sont celles que vous trouverez dans cette lettre. C'est à peine si j'o-e vous dire que, ceilain que vous les porterez à vos lèvres, j'ai déposé sur chacune d'elles un baiser.

»I1 fallait partir. Cinq ou six heures s'étaient écoulées dans ce saint pèlerinage. J'avais rendez vous dans la soirée chez \î. Duval, avec M.M. Smith et Thurnsen. J'étais de retour à huit heures.

«Ces messieurs arrivèrent avec la rigoureuse ponctualité commerciale; ils connaissent parfaitement mon oncie, qui est immensément riche, à ce (ju'il païaît, et, sauf quelques singularités, excellent homme, à ce qu'ils disent,

)'Tout a été réglé dans la soirée; un charmant brick tout chargé se trouve dans le port; l'aruiateur est des amis de ces messieurs; il me donne un intérêt de cinquante mille francs dans sa cargaison, et voyez, chèie

Cécile, comme je vous le disais, quel étrange bonheur me poursuit, ce i)âtinient part demain!

"Ail! j'oubliais de vous dire... Mon navire s'appelle CAnna-Bclt; c'est un presque aussi joli nom que Cécile!

»Je vous quitte donc pour jusqu'à demain; demain, au monient de partir, je ferai remettre cette lettre à la poste. »

« 11 heures du malin.

« Toute la matinée, chère Cécile, a été prise par mes préparatifs de' départ; lieuieusement que tout, dans ce voyage, se rapporte à vous, et que, par conséquent , aucune chose ne m'écarte un instant de voire pensée.

»Le temps est incroyablement beau pour une journée d'automne. M. Duval et Edouard sont là; madame Duval m'a envoyé ses souhaits de bonheur par son mari et par son fils, tous deux m'accompagneront jusqu'à bord du bâtiment.

»I1 paraît qu'une grande nouvelle est arrivée hier dans cette bonne famille; j'ai cru deviner qu'Edouard était en quc'que sorte fiancé à une femme pour laquelle il n'avait que les sentiments d'une sœur, tandis qu'au contraire il en aimait une autre, ^fais M. et madame Duval, esclaves de la parole engagée, ne voulaient pas permettre celle union, avant d'être dégagés de leur ancienne promesse. La nouvelle qu'ils étaient libres leur est, comme je vous l'ai dit, arrivée hier ou avant -hier; de sorte que, selon toute probabilité, le pauvre Edouard va épouser, d'ici à quelque temps, celle qu'il aime.

«Il est bien heureux. »

206 LA ROBE Dli NOCE.

« Midi, à boid de l'Jnna-Bell.

» Comme tous le voyez, chère Cécile, j'ai encore clé forcé de vous quitter. Je ne pouvais vraiment laisser Edouard et son père sans leur faire compagnie. Tous deux, savez -vous bien, ont abandonné leur bureau pour m'accouipagner. C'est tout au plus s'ils en feraient autant pour le roi George.

» Le petit brick me paraît vraiment digne de so!i nom, c'est une espèce de paquebot construit à la fois pour le passage et pour le commerce, et dans lequel, ce qui est rare, les hommes sont presque aussi soignés que les marchandises. Le capitaine est un Irlandais, nommé John Dikins. Il m'a donné une excellente chambre, n"" 5. C'est le même numéro, remarquezvous, que celui de la maison que vous habitez.

»Ah! voilà que je ne puis plus vous écrire, le bâtiment commence à appareiller, et, comme on lève l'ancre, il se fait un grand mouvement qui m'empêche de continuer.

»Au revoir donc, chère Cécile, ou plutôt adieu, car pour moi le mot adieu n'a pas la signification qu'on lui prête, c'est une recommandation au Seigneur de veiller sur vous; adieu donc, je vous laisse sous le regard de Dieu.

«Nous partons sous les meilleurs auspices, tout le monde nous présage une heureuse traversée. Cécile, Cécile, je voudrais bien être fort, je voudrais bien vous donner de ma force, mais il m'est impossible de faire du stoïcisme en face de vous. Cécile, je souiire bien de vous quitter : à Boulogne, je n'abandonna's que la France; en quittant Londres, j'abandonne l'Europe.

LA ROr.E DE NOCE. 507

«Adieu, Cécile, adieu, mon amour, adiou, mon bon ange, priez pour uioi , je n'espère plus qu'en vos prières, jusqu'au dernier moment je vous écris, mais voilà qu'on force .M. Duval et son fils de descendre dans !a chaloupe, moi seul je relarde le départ. Un mot encore et je ferme ma îeilre : je vous aime, adieu, Cécile! Cécile, adieu.

«Adieu.

» Votre Henri. »

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