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XXI. — L ONCLE DE LA GL ADELOUPE

Cécile reçut celte lettre quatre jours après qu'ele avait été éirite; depuis deux jours déjà Henri avait perdu la vue des côles de France et d'Angleterre.

On comprend la double 'impression que celte lettre produisit sur !a pauvre enfant. Ce pèlerinage de Henri au collège et au tombeau, lui rappela t touto^ ses joies et toutes ses douleurs du passé. Le départ de Henri, départ retardé tant qu'il avait pu, et dont a plume du jeune homme lui expiimait les dernicies angoisses, lui rappelait toutes ses craintes el toutes ses espérances pour l'avenir.

Henri voguait, à celte heure, entre le ciel et la mer. Klle tomba à genoux en achevant sa leltie et pria longuement Dieu pour lui.

Puis, elle songea aux au'res parties de sa lettre; à celte bonne famille Duval, à qui Henri avait élé demander un appui, sans savoir que cette femme pour laquelle il allait lui avouer son amour, devait être la femme d'Edouard, d'i':douard qui, avec un autre amour

dans le cœur, esclave qu'il était de l'engagement de ses paients, l'eût tenu avec ia fidélité qu'un négociant meta payer une lettre de change, dût cet engagement le rendre niallieurenx.

Alors Cécile courut à son pupitre, et, dans la premier moment de son eftusion, elle écrivit à madame Duval une longue lettre dans laquelle elle lui ouvrait tout son cœur et l'appelait sa mère. La belle organisation de Cécile était si apte à sentir tout ce qui est noble et grand!

Puis, elle revint à sa robe denoce, son grand travail, sa grande distraction, son seul bonheur. La maïquise continuait à vivre de sa vie accoutumée, passant toutes ses matinées couchée, à lire ou à se faire lire des romans. Cécile ne la voyait littéralement qu'aux heures des repas. Il y avait tout un abîme entre ces deux femmes : l'une, tout intellectuelle; l'autre, toute sensuelle. L'une, jugeant tout par le cœur; l'autre, examinant tout au point de vue de l'esprit.

Quanta mademoiselle Aspasie,Céci'e se sentait une répulsion secrète pour elle; de sorte que, pour ne pas lui demander un service, que celle-ci d'ailleurs eût peut-être refusé de faire, elle s'était arrangée avec une bonne femme demeurant dans les mansardes de la même maison et appelée madame Dubois. Cette femme descendait tous les jours et faisait le petit ménage de la pauvre enfant.

Comme nous l'avons dit, la marquise avait conservé quelques relations avec ses anciennes amies. Ces amies venaient la voir de temps en temps, dans son humble appartement, l'invitant à so!) tour ou à aller les voir ou à user de leurs voitures; mais la maïquise avait l'orgueil de sa pauvreté. D'ailleurs le peude tnouvement auquel,

depuis trente ans, elle s'étaii habitu(5e, l'avait portée vers l'obcsité. Elle clait très-grasse et tout déplacement lui devenait une fatigue.

Elle passait donc sa vie dans sa chambre et Cécile dans la sienne.

Toute la journée s'écoulait, pour la pauvre enfant, à suivre, dans sa pensée ou sur la carie, l'aventureux navire qui voguait vers un autre monde. Elle avait parfaitement compris que trois mois au moins devaient s'écouler sans qu'elle reçût aucune lettre de Henri. El'e n'en attendait donc point, ce qui ne l'empêchait pas de tressaillira chaque fois qu'elle entendait frapper à la porte. Pendant un instant l'aiguille tremblait entre ses doigts, puis la personne qui avait frappé apparaissait, et, comme celte personiîe n'avait rien à faire avec Henri, Cécile reprenait, en soupirant, son travail.

Ce travail était un miracle de patience, de fini et de goût; ce n'était pas une simple broderie, c'était un dessin en relief. Toutes ces Heurs , quoique pâles comme celles dont on fait des couronnes pour les vierges que l'on conduit à l'autel, ou pour les vierges qu'on mène à la tombe, étaient vivantes et animées. Chacune d'elles rappelait à Cécile un souvenir de son enfance, et, tout en la brodant, elle lui parlait du temps oiî, elle-même, cette fille éphémère du soleil éphémère de Londres, avait vécu.

Un matin que Cécile travaillait comme d'habitude, on sonna à la porte; mais celle fois elle tressaillit plus vivement encore que d'habitude, il lui semblait avoir entendu la manière de sonner du facteur. Elle courut ouvrir elle-même, c'était lui; il lui tendit une lettre. Elle poussa un cri de joie. L'adresse de celte lettre

210 LA ROBE DJî NOCE.

était de récriture de Henri. Elle jeta les yeux sur le timbre; elle était timbrée du Havre.

Elle manqua s'évanouir. Q n'était-il arrivé? Comuient, api es six semaines de départ à peine, recevaitelle de Her.ri une lettre datée du Havre? Etait-il re-

venu en irrance

Elle tenait la lettre à la main, et toute tremblante elle n'osait l'ouvrir.

El'e s'aperçut que le facteur était là attendant; elle le paya, et courut dans sa chambre.

Comme elle aimait ia ligure souriante de cet homme.

Elle décacheta la lettre; elle portait celte date : fin vier.

— Henri avait trouvé une occasion de lui écrire. Voilà tout.

Elle lut ce qui suit :

« Chère Cécile!

» Voyez si véiitab'ement vos prières ne me portent pas bonheur; voici que, contre tonte attente, je trouve une occasion de vous dire que je vous aime.

K Ce matin, le matelot en \iyie a signalé une voile. Comme on est toujours sur le qui-vive à cause de la guerre, le capitaine et les passagei s sont aussitôt montés sur le poiît. :Mais, au bout de quelques minutes, on a reconnu que le navire en vue était un navire marchand; de plus, ce navire avait mis le cap sur nous en faisant des signaiix de détresse.

» Ne vous attendez donc pas à une grande aventure bien triste et bien dramatique. Chère Cécile, non. Dieu n'a pas mente voulu que \oîre bon cœur pût s'atirisler sur le sort do ceux à qui vous devez cette lettie. Le navire, qui était un bâtiment fruijçais du Havre, avait

Clé retenu, quelques jours après son départ de New- York, par iHi calme de trois semaines, et craignant de manquer d'eau avant de toucher la France. Le capitaine lui en lit envoyer une douzaine de tonneaux, et moi je me mis h écrire pour vous redire, Cécile, que je vous ain;e, qu'à chaque heure du jour et de la nuit je pense à vous, et que sans cesse vous êtes près de moi, autour de moi, en nîoi.

» Savez-vous à quoi je pense, Cécile, en voyant ces deux navires en panne, à cent pas l'un de l'autre, et dont l'un vogue vers la Poijite--î-P)lre et l'autre vers le Havre? c'est que si, à l'aide de l'une de ces chaloupes qui vont de l'un à l'autre, je passais de l'un sur l'autre, dans quinze jours je serais au Havre, et le lendemaiii soir à vos pieds.

» Et, pour cela, je n'aui ais qu'à vouloir. Je vous reverrais, je vous reverrais, Cécile. Comprenez-vous? Seulement, ce serait ce que les hommes appellent une folie, et cela nous perdrait.

» 0 mon Dieu! comment donc n'avons-nous pas trouvé quelque projet d'avenir qui ne m'éloignât poiut de vous? Il me semble qu'encouragé par un mot, par un regard de vous, j'aurais réussi dans tout ce que j'aurais entrepris. Vous voyez bien, Cécile, que, protégé par vous, je réussis même loin de vous.

» Oh! je vous !e répèle, ce bonheur étrange m'effraye; j'ai peur que nous n'ayons quitté la terre, Cécile, et que nous ne soyons déjà, tous deux, sur la route du ciel.

» Pardon de mes funestes présages; m.ais l'homme est si peu né ici-bas pour le bonheur, qu'il y a un doute au fond de chacune de ses joies qui empêche cette joie d'être une parfaite félicite.

» Savez-vous à quoi se passent mes journées, Cécile? à vous écrire. Je vous rapporterai un long journal où vous retrouverez, heure par heure, toutes mes pensées. Vous veirez ainsi que mon esprit n'a pas été un seul instant éloigné de vous.

» Puis, quand la nuit vient, comme il est défendu de conserver de la lumière dans le bâtiment, je monte sur le pont, j'examine ce magnifique spectacle du soleil qui se couche dans la mer; je suis, Tune après l'autre, toutes les étoiles qui s'allument au ciel, et, chose étrange, la reconnaissance et l'adoration de Dieu, me conduisent à la tristesse, car je me demande si Dieu, qui a tous ces mondes à faire mouvoir, occupé qu'il doit être à suivie des yeux cet éternel ensemble, peut avoir un regard pour chaque individu qui lève les mains vers lui.

n Et, en effet, qu'importent à la haute puissance et à la suprême majesté de Dieu ces détails de notre misérable vie; que lui font, à ce grand tout, les événements heureux ou malheureux de notre existence; que lui importe, h ce riche moissonneur, que quelques épis, de l'un de ses millions de champs, dont chacun s'appelle un monde, soit courbé par la grêle ou déraciné par l'ouragan?

» Mon Dieu! mon Dieu! si vous ne m'écouiiez pas ' quand je vous parle, si vous ne m'entendiez pas quand je vous supplie de me ramener près de Cécile qui m'attend!

»Eh bien! chère Cécile, dans quelles pensées vais-je encore me perdre? Quand chacune de mes lettres devrait vous porter la force, comment se fait-il qu'elles ne vous portent que le découragement? Pardonnezmoi, pardonnez-moi.

» Je me suis fait un ami à bord : c'est le pilote. Le pauvre garçon! lui aussi a laissé, à Gravesend, une lemme qu'il aimait. A la manière dont il regardait le ciel en soupirant, j'ai reconnu un frère d'infortune. Peu à peu je me suis lié avec lui; il m'a parlé de sa chère Jenn\ . Et moi, Cécile, pardonnez-moi, je lui ai parlé de vous.

» J'ai donc quelqu'un à qui dire votre nom, j'ai donc quelqu'un à qui dire que je vous aime, j'ai donc un cœur qui comprend le mien!

» Le cœur d'un matelot? me dira-t-on. Malheureux ceux qui me diront cela!

» Ce bon jeune homme, avec qui je parle de vous toutes les nuits, s'appelle Samuel.

» Je veux, moi aussi, que vous sachiez son nom.

» Dites un mot de lui dans vos prières, afin qu'il revoie sa Jenny. Je lui ai proaiis que vous le feriez.

» Adieu, Cécile, adieu, mon amour! La chaloupe du bâtiment français retourne à son bord. Je remets cette lettre au contre-maître, qui me promet, sur son honneur, de la jeter lui-même à la poste en arrivant au Havre. Adieu encore une fois, ma Cécile bienaimée; dans vingt ou vingt-cinq jours, si le temps continue de nous être favoraWe, je serai à la Guadeloupe.

«Adieu pour la millième fois. Je vous aime.

«Votre Henri.

»P. S. Un mot dans vos prières pour Samuel et pour Jenny. »

Il serait impossible de faire comprendre à nos lecteurs quelle impression profonde cette lettre produisit

sur Cécile : cette impression était d'autant plus grande que la lettre était plus inattendue.. Cécile tomba à genoux, des larmes de reconnaissance plein les yeux. Ce ne fut point une prière qu'elle dit, ce furent des noms qu'elle murmura, et parmi ces noms, comme le lui avait demandé Henri, étaient ceux de Samuel et de Jenny.

Puis elle se remit, plus courageuse et plus conGante que jamais, à sa robe de noce.

Les jours continuèrent de s'écouler, se succédant ^vec leur monotone régularité, sans rien apporter de nouveau. Cette lettre inattendue, cette bienheureuse lettre avait donné à Cécile l'espoir que quelque événement pareil au premier lui apporterait des nouvelles de son amant; mais, comme l'avait dit Henri, cet événement était un de ces accidents amenés par un heureux hasard, et qui n'avait pas de chance de se renouveler.

Pendant ce temps, de grands événements s'étaient écoulés : la république s'était faite empire; Bonaparte ctait devenu .Xapoléon; l'Europe ellrayée avait assisté à cet étrange spectacle sans même élever la voix pour protester; tout semblait assurer à la dynastie naissante une longue durée; ceux qui entouraient les nouveaux élus étaient riches, brillants, heureux. Lorsque quelquefois Cécile voyait passer sous ses fenêtres ces ])rillants cavaliers et cette élégante noblesse, moitié ralliée, moitié créée à nouveau, eile se disait bien avec un soupir :ci Voilà pourtant comme serait Henri, voilà pourtant comme je serais, moi, si nous eussions laissé les événements suivre leur cours. «Mais tout à coup elle pensait à ce sang liquide encore aux fossés de Vincennes, et elle se répondiùt avec un soupir

LA. ROBE DE x\OCi:. 215

encore : « La cousience ne irompe pas, nous avons bien fait. »

Un mois s'écoula encoie. Alors Cécile com r.ença à alleiulre avec p'us d'impalience; puis une semaine, puis quatre jours passèrent, chaque jour plus lent que l'autre; enfin, le matin du cinquième, ce coup de sonnette si longtemps attendu et connu si parfaitement retentit. Cécile se précipita vers la porte : c'était une lettre de Henri.

Mettons cette nouvelle lettre sous les yeux du lecteur.

« Chère Cécile,

«D'abord et avant toute chose, notre bonheur est le même. Je suis arrivé à la Guadeloupe après une traversée un peu longue, mais retardée seulement par le défaut de vent et non par des orages. J'ai trouvé mon o!îcIe,qui est le plus brave et le plus excellent homme du monde, et qui a été si heureux de me voir engagé dans ce qu'il appelle son régimeiit à lui, qu'il m'a déclaré à l'instant même que je pouvais me regarder comme son héritier.

»0r, soit dit en passant, mon oncle, chère Cécile, est immensément lichc.

o^Mainlenant, comme toute bonne chose a son mauvais côté, le bon homme m'a déclaré qu'il s'était, en me voyant, senti pris pour moi d'un si violent amour, que sous aucun prétexte il ne me laisserait partir avant ileux mois. J'ai d'abord eu grande envie de lui déclarer qu'à ce prix je renonçais à sa suctession. Mais j'ai réiléchi, mon cher amour, que ces deux mois étaient à peu près nécessaires à la vente de ma petite pacotille. Puis, le capitaine de VAiina-Bell m'a assuré qu'i'

216 LA ROliE DE NOCE.

Iiîi fallait ce temps au moins pour faire un nouveau chargeaient, de sorte que foice m'a été de me résigner. ?ile voiià donc cloué à la Pointe-à-Pitre, pour (!eii\ mois au moins. Heureusement un navire appareille demain dans la matinée et vous portera des nouvelles de votre pauvre exilé qui vous aime, Cécile, plus qu'aucune parole humaine ne peut le dire, plus qu'aucune pensée terrestre ne peut l'exprimer.

)) J'ai tout dit, tout raconté à mon oncle; il a d'abord fait la grimace quand je lui ai appris que vous n'étiez pas d'une famil.e commerçante; ma^s, enfin, quand il a su co;nb:en vous étiez parfaite, quand je lui ai eu affirmé que vous l'aimeriez un peu pour l'auîour de moi, il s'est consolé de ce que vous éiiez de belle, bonne et vieille noblesse. Ce cher oncle, il faut vous dire, Cécile, qu'avec sa manie d'être un homme de comptoir, c'est l'aristocratie en personne, que malgré lui la particule lui vient sur les lèvres, et que, tout en ôtant leur titre aux gens qui l'ont, il ajoute le de aux gens qui ne l'ont pas.

» Quelle magnifique et grandiose nature, chère Cécile! et comme je serais heureux de l'admirer avec vous! comme notre pensée se perdrait dans l'étendue de celte mer infinie! comme notre œil plongerait dans ce ciel si pur et si limpide, que le regard croit toujours qu'il arrivera à pénétrer jusqu'à Dieu!

«Malheiu-eusement toute cette nature vous est étrangère, Cécile. Vous ne connaissez pas ces plantes, vous ne connaissez pas ces fleurs , vous ne connaissez pas ces fruits, et ils ne vous connaissent pas. L'autre jour, j'ai bondi de joie en apercevant une rose épanouie, cela m'a rappelé l'Angleterre, Hendon, votre cottage, votre jardin et notre tombeau.

"Quel terrible et précieux don du ciel que la mémoire! en une seconde jiii franchi dix-huit cents lieues et je me suis trouvé assis avec vous, sous le berceau de votre jardin, l'embrassant dans ses moindres détails, depuis vos magnifiques compagnes, les roses, les lis, les tulipes, les anémones, et les violettes, jusqu'à votre humb'e gazon vert dans lequel sautillaient, en cherchant joyeusement le giain que vous y semiez tous les jours, les joyeux pinsons, les briilanîs chardonnerets et les insolents moineaux francs.

» Je ne sais d'où cela vient, chère Cécile, mais aujourd'hui j"ai le cœur plein d'espérance et de joie ; tout est si beau ici, tout est si puissant, les ai bres de végétation et les hommes d'cxistc;îce, que mon doute éternel commence à s'en al'er et que mon cœur, si longtemps seri-é, se dilate et respire plus librement.

» Il y a bien des lignes que je ne vous ai dit que je vous aimais, Cécile, mais je crains de vous le répéter trop souvent; si je vous le disais de bouche, il me semble que l'expression de mes yeux, que le son de ma voix plaideraient si bien pour mes éternelles répétitions, que vous me les pardonneriez.

» Voilà mon oncle qui entre et qui veut absolument m'emmener voir ses plantations. Je résiste. Mais 1! me dit que ce seront un jour les vôtres, et cette raison me décide à vous quitter pour une heure ou deux. Au revoir Cécile.

» Savez-vous, Cécile, ce que nous ferons, si vous venez jamais habiter la Guadeloupe? Nous prendrons un dessin du petit cottage, un plan du petit jardin, nous emporterons des graines de toutes vos tleurs; puis, au milieu de l'habitation de mon oncle, nous ressusciterons le petit paradis de Hendon.

» Je passe ma vie à faire des projets, à bâtir des châteaux de cartes; pais, je prie Dieu de ne pas soufîler sur mes rêves et de leur donner le temps de devenir des réalités.

» Heureusement je suis presque toujours seul, c'està-dire, avec vous, Cécile; vous marchez à mes côtés, je cause avec vous, je vous parle, je vous souris; souvent rilîusion est si grande, que jVHends la main pour prendre la vôtre; c'est alors que vous disparaissez comme une vapeur, que vous vous évanouissez comme une ombre.

» Le vaisseau qui vous portera cette lettre une fois parti, je n'aurai probablement pins d'occasion de vous écrire avant un mois ou six semaines; les départs sont rrires eu ce moment-ci; puis, dans deux moi?;, c'est moi qui partirai à mon tour. Cécile, Cécile, comprenezvous quoi moment pour moi quand je verrai les côtes de France, quand je verrai Paris, quand je verrai la rue du Coq, quand je monterai ces cinq étages, quand je sonnerai à voire porte, quand Je tomberai à vos genoux! ]\Jon Dieu! comment supporterai-je un pareil bonheur sans devenir fou?

» Adieu, Cécile, je vous écrirais ainsi éternellement, et pourquoi faire? po-.ir vous dire et pour vous redise cent fois les mêmes choses. Adieu, Cécile, je ne vous dis pas de penser à moi : il est iiupossible que je sois le seul à aimer comme j'aime. AdieuS^écile, priez, priez pour mon retour, car c'est h votre prière, j'en suis certain, que je dois, jusqu'à pi'ésent, cette combinaison d'événements si constamment heureux que, pour la centième fois je vous le répète, je m'épouvanle de tant de bonheur.

» Adieu, Cécile, je ciiarge un beau nuage doré, si

brillant qu'il a l'air du ciiar (l'un ange, de vous porter tous mes souvenirs; il vogue doucement vers la France à travers ce ciel iimpiiîe dont on n'a pas idée dans nos climats, et, tenez, le voilà qui s'écarte et qui prend la forme d'un aigle au.\ ai'es déployées pour aller plus vile; merci, mon beau nuage, merci; salue-la en passant et dis-lui que je l'aime.

') Adieu, je ne vous qu'itérais pas si je m'en croyais, cî Dieu sait à quoi je m'exposera's: c'est que vous redouliez, à l'avenir, auiant l'arrivée de mes inlerminables lettres que je désirerais, moi, uiîe ligne, un mot, une syllabe de vous.

» Adieu encore une fois, une fois encore, je vous aime; adieu, adieu!

» Votre Henri. «

Si longue que fut celle lettre, elle parut bien courte à Cécile; elle la lut et la relut toute 'a journée, puis entin, comme les autres, elle la sut par ccpur. De celle façon et tout en travail ant à sa belle robe «ie noce, ia pauvre enfant se redisait tout bas les phrases de son fiancé; puis, de temps en temps, comme ces phrases ne suffisaient pas encore, elle al ait prendre les lettres elles-mêmes, afin de se raliormir plus comp'étement le cœur par ie contact du papier et par la vue de l'écriture.

Pendant ce temps la robe avançait; c'était, comme nous l'avons dit, une magnifique guirlande de bi'oderies qui en faisait tout le tour et qui devait remonter par devant jusqu'à la ceinture, et là, se diviser en rameaux dont les uns continueraient d'accompagner cette portion du ccrsage qu'on appelle le po'gnet, tandis que les antres s'égareraient capricieusement autour

des manches; quant au fond de la robe , il devait rester uni.

Or, la robe était déjà plus qu'à moite faite, et comme, selon toute probabilité, Henri devait être encore trois ou quatre mois sans revenir, la robe serait complètement achevée à son retour.

De temps en temps la marquise demandait des nouvelles du voyageur, mais du ton dont elle se serait informée d'un étranger. La marquise n'avait point rêvé ce uiar'age par amitié pour Henri, mais par antipathie pour Edouard. Elle ne voulait pas voir sa petite-fille la femme d'un commis de banque, voilà tout.

Et cependant les jours succédaient aux jours : Cécile avait qu'aucun bâtiment ne devait partir de la Guadeloupe avait six semaines. Henri le lui avait dit, on se le rappelle. Elle attendait donc assez patiemment toutle temps indiqué; puis elle commença à s'inquiéter lorsque !es deux mois furent écoulés. Enfin, avec les mêmes tressaillements de bonheur, avec les mêmes é'ans de joie, elle reçut un matin celte nouvelle lettre :

«Je pars, chère Cécile; je pars.

))Le navire que je charge de cette lettre ne me précédera que de huit jours, et peut-être même, comme CAnna-Beil passe pour une excellente voilière, arriverai-je en même temps que ma lettre ou avant elle. Comprenez-vous, Cécile? je pars; je pars riche. J'ai gagné cent pour cent sur ma petite pacotille: j'ai rembourse à linstant mê me les cinquante mille Hancs de -M. Duval. Il m'en reste cinquante mille autres, et mon oncle m'a fait un chargement qui peut valoir cent mille écns. De plus il me remet cent mille francs comme cadeau de lîoce.

L\ ROIÎE UB >OCE. 221

»Ma Cécile bien-aimée, comprenez-vous dans qrelle îvresse je suis? Je ne cesse de demander au capitaine s'il est bien vrai que son voyage soit ai'ièté pour le 8 mars ; car c'est le 8 mars que nous partons.

))Il me répond que oui et qu'à moins que 'es vents lie deviennent contraires, son départ est irrévocablement fixé pour cette époque ; mais dans ce moment-ci les vents souillent ordinaiiement avec une parfaite régulaiité; rien ne nous retardera donc, jo l'espère.

«xMon Dieu, mon Dieu, il est donc vrai que je vais la revoir, revoir ma Cécile bien-aimée, mon ange chéri! Il est donc vrai que toutes mes craintes étaient insensées; il est donc vrai que votre bonté ne se lasse pas, et que le bonheur qui m'a accompagné jiisîja'ici n'était que le présage du bonheur qui devait encore m'accompagner jusqu'en France!

))},lon Dieu, vous êtes bon, vous êtes grand, vous êtes miséricordieux; je vous remercie!

))0u plutôt, mon Dieu, n'est-ce pas, c'est e'ie qui prie, c'est elle qui veiile, c'est elle qui mérite pour el'e et pour moi?

» Au reste, j'ai un compagnon de joie et de bonheur : Samuel, le pauvre Samuel, vous savez, Cécile, le pilote dont je vous ai parié, le malherireux, il Ir.i manquait quelques centaines de francs pour être heiireux, comme à nous quelques milliers. Comprenez-vous qu'avec m"dle écus j'aie fait le bonh :ur d'un homme? Je les hii ai donnés en votre nom, ces mille écus, Cécile. A son retour il va épouser Jenny, et si son premier enfant est un garçon, il l'appellera Henri; si c'est une fille, il l'appellera Cécile.

»Huit jours! comme c'est long huit jours! huit jours

I,A ROBT r>F, SOCK. 15

à allendre sans me rapprocher encore de vous. Au moins, sur un bâiinient ou dans une voilure, qu'on soit poussé par Taiie du vent ou traîné par de bons chevaux, on sent que Ton se meut, que l'on avance, que l'on approche; il y a dans le mouvement une consolation. Notre mère nous l)erce quand nous sommes grands. En vérité, je crois que j'aimerais mieux passer quinze jours de plus en mer et me mettre en rciiîe à l'instant même.

» Aussi j'hésite presque à vous envoyer cette lettre, Cécile. Si vous m'aimez comme je vous aime; ce qui, j'en ai bien peur, est impossible, et que notre bâtiment par vent contraire ou par un accident quelconque, tarde d'une semaine, de quinze jours, d'un mois, quel supplice va devenir votre vie sans cesse suspendue à l'attente! Oh! vous attendre, moi, Cécile; savoir que vous venez me rejoindre et ne pouvoir aller au-devant de vous, ne pouvoir abréger la distance qui nous sépare en m'élançantà votre rencontre; oh! je sens que ce serait pour moi un malheur affreux, impossible, inouï; je sens que ce serait pis encore que de n'avoir point de vos nouvelles, et cependant je n'ai pas le courage de m'empècher de crier : J'aiTive, Cécile, j'arrive; attendez-moi !

» Oui, attendez -Rîoi, ma Cécile adorée; oui, je viens, j'accours; attendez -moi, me voilà, je suis prè de vcus, je suis à vos pieds. Dites-moi que vous m'aimez, Cécile; je vous aime tant, moi!

«Plus d'adieu, Cécile; dans huit jours je pars. Au revoir. Cécile, au revoir! Alîcndcz-moi a'un moment à l'autre. Encore une fois, Cécile, j'arrive.

» Voire Henri. »

On coHipreiul quelle impression une pareil'e lettre produisit sur la jeune fille. Elle alla tomber h genoux (levant le crucifix; puis sa prière faite, ses actions de grâces rendues, elle courut vers la marquise pour lui annoncer cette bonne nouvelle; mais la marquise était en train de lire un nouveau roman dont les amours factices Tintéressaient bien autrement que les amours réelles de sa petite-fille : elle n'en fît pas moins ses compliments bien sincères à Cécile, en la baisant au front.

— Eh bien! mon enfant, lui dit-elle, tu vois bien que ta pauvre mère n'avait pas le sens commun quand elle avait arrêté ce projet d'alliance avec les Duval, et que moi seule j'avais raison. C'est donc à moi seule que tu devras ton bonheur; mon enfant, ne l'oublie jamais.

Cécile rentra chez elle le cœur serré. Ce reproche fait à sa pauvre mère, en ce moment où elle était si heureuse, vibra jusqu'au fon:i de son cœur. Elle •s'était agenouillée d'abord pour remercier Dieu; elle s'ajenouilla une seconde fois pour demander pardon à sa mère.

Puis elle relut et relut dix fois sa lettre; puis enfin elle se remit à sa robe de noce.

On eût dit que la pauvre enfant avait calculé la broderie pour le retour, et qu'elle devait finir la robe et revoir Heiiri tout en nicme temps; car à peine lui restait-il pour huit Jours de travail. Près de neuf mois

se seraient écoulé?, au reste, entre la première et la dernière tleur de ce splendide dessin.

Mais avec quelle âme, quelle joie, quel bonheur elle travaillait maintenant! Comme ces fleui's s'animaient sous ses doigts! comme elles semblaient, rivales des filles du printemps, être, elles, filles de l'amour! Et, confidente d'abord de sa tristesse, comme cette broderie, près de s'achever, était maintenant confidente de sa félicité!

Oh! oui, Henri l'avait bien dit, les heures parurent longues à la pauvre Cécile, et cependant elles s'écoulèrent; puis vint le sot, puis la nuit : à peine Cécile put-elic dormir. Chaque voiture qui passait la faisait bondir. Henri n'écrivait pas que l'Amia-Beli était bonne voi;ière, et que peut-être il arriverait en môme temps que sa lettre; il est vrai que c'était trop demander : Henri l'avait prévu, un retard pouvait arriver. Il fallait donner huit jours au moins ài'attente: ce n'était pas raisonnable que d'espérer ainsi, Cécile se répétait à eile-ménie qu'elle était folle d'espérer, et cependant e!le espérait.

Et cependant, à chaque bruit dans la maison elle courait à l'escalier, à chaque bruit dans la rue elle courait à la fenêtre.

La journée du lendemain se passa encore ainsi, puis celle du surlendemain, puis les journées suivantes : seulement, la huitième, que Cécile avait fixée comme un terme de convention à son attente, fut un véritable supplice.

Dès la veille au soir, Cécile avait fini sa robe de noce; la dernière Heur s'était épanouie brillante et ' joyeuse sous ses doigts.

La huitième journée s'écoula comme les autres.

Depuis deux heures jusqu'à la nuit, Cécile demeura à sa fenêtre, les yeux fixés sur l'angle de la rue Saint- Honoré, se figurant voir tout à coup apparaître le cabriolet qui lui ramènerait Henri, comme elle avait vu disparaître le cabriolet qui l'emportait.

Puis, par un de ces mystères étrang/es qui prouvent que le temps n'existe pas et n'est qu'un vain mot, tout cet intervalle qu'elle avait passé à attendre Henri disparaissait eilacé; il lui semblait que c'était la veille seulement qu'il était parti, et que, pendant la nuit, un songe était venu, pendant lequel elle avait rêvé ce long voyage.

La nuit arriva, l'obscurité devint plus épaisse. Cependant, comme il faisait beau, Cécile passa toute la nuit h sa fenêtre. Aux premiers rayons du jour, brisée de fatigue, le cœur oppressé, prête à fondre en larmes, elle se décida à se coucher.

Son sommeil fut court et agité; à chaque instant elle s'éveillait en sursaut, croyant entendre le bruit de la sonnette. La journée se passa dans les mêmes transes que la veille.

Alors elle essaya de raisonner avec son amour, de se persuader à elle-même que les deux bâtiments n'avaient pas pu se suivre avec cette méthodique régularité; VA7îna Bell pouvait avoir été retardée, au moment de son départ, de quelques jours et peut-être d'une semaine ; un de ces calmes si fréquents sous les tropiques pouvait l'avoir retenue; elle s'imposa à ellemême trois jours encore, pendant lesquels elle n'avait pas le droit d'attendre; mais que faire pendant ces trois jours?

La pauvre Cécile reprit sa robe de noce et se mit à broder un nouveau bouquet dans chaque angle de la broderie.

Les trois jours s'écoulèrent, puis quatre autres, puis uue semaine, les quatre bouquets furent achevés.

Henri avait déjà dépassé de quinze jours le terme probable de son arrivée; Cécile n'était plus seulement impatiente, elle était inquiète.

Alors tous les rêves que fait éclore une imagination troublée germèrent dans son esprit : cette vaste mer dont le sourd grondement l'avait si fort impressionnée à Boulogne, celte mer mugissante, avec ses caprices, ses tempêtes, ses ouragans, qu'avait-eile fait de VAiitia- Bell et de Henri ?

Les journées de Cécile étaient terribles d'inquiétude et d'attente, mais ses nuits devinrent plus terribles encore que ses journées; cette pensée incessante qui demeurait dans son esprit, mais que, pendant la veille, la raison combattait, grandissait la nuit comme un fantôme, et, cessant d'être contenue par le sens moral, oppressait son sommeil d'une éternelle et fantastique apparition; à peine s'endormait-elle que tantôt sa mère, tantôt Henri lui apparaissaient; puis commençait tout un poëme insensé de douleurs inouïes qui la conduisaient à un réveil plein de terreui's , de sanglots et de larmes.

Henri était de plus d'un mois en retard.

Cécile, pour se distraire, eut recours à sa pauvre robe de noce; elle résolut d'en parsemer le fond de bouquets pareiis à ceux qu'elle avait déjà brodés aux quatre angles.

Puis une autre idée qui commençait à poindre dans son esprit la tourmentait encore : la marquise continuait de vivre dans son imprévoyant égoïsme. Un jour Cécile ouvrit le secrétaire où était tout ce que sa

LA nCBE DE .NOCE. 227

graîitrmèi'e et elle possé;la:ent, il y restait quinze cents francs.

Elle courut chez la marquise, et avec tous les ménagements possibles elle lui dit la cause de ses craintes.

— Eh bien! lui dit la marquise, d'ici au moment où ces quinze cents francs seront épuisés, c'est-à-dire d'ici à trois ou quatre mois, Henri ne sera-t-il point revenu?

Cécile ouvrit la bouche pour dire :

— Oui, mais sil ne l'est pas?

Les paroles expirèrent sur ses lèvres; il lui semblait que ce n'était pas à elle de douter ainsi de la miséricorde de Dieu, il lui semblait qu'en doutantelle mériterait son sort. Elle rentra dans sa chambre un peu ranimée par la conviction de sa grand'mère.

Et, en ellet, jiourquoi Henri ne reviendrait-il pas? un assez long temps n'était pas écoulé pour désespérer encore; Henri était de quelques semaines en retard, voilà tout. Ce qu'il craignait pouvait être ariivé : sans doute, YAïuia-Bell n'avait pas mis à la voile au jour indiqué. Henri était en route, Henri touchait peut-être l'Angleterre, Henri entrait peut-être en France, Henri arriverait avant que ce nouveau travail entrepris ne fût achevé; et Cécile, pleine d'un courage momentané et d'une espérance éphémère, se remettait à sa robe, et de nouvelles broderies naissaient sous son aiguille comme sous celle d'une fée.

Trois mois s'écoulèrent ainsi. Tous les bouquets étaient achevés; la robe devenait une merveille. Ceux qui la voyaient disaient que c'était trop beau pour une femme, et qu'elle était digne d'être olferle à Notre-Dame de Liesse, de Lorette ou du Mont* Carmel,

!Î2S LA liOlîfi DE r>OCE.

Cécile commença un semis de fieurs entre les gros bouquets.

Un malin, mademoiselle Aspasie entra dans la chambre de la jeune fille, ce qui ne lui arrivait jamais.

— Que voulez-vous, Aspasie? s'écria Cécile. Est-il arrivé quelque accident à m.a bonne maman? — Non, Dieu merci, mademoiselle; mais il nV a plus d'argent (!a!is le secrétaire, et je venais demander à mademoiselle où il fallait aller en chercher?

Une sueur froide passa sur le front de Cécile. Le moment qu'elie craignait était venu.

— C'est bien, dit-elle, je vais aller causer de cela avec madame la marquise.

Cécile entra dans la chambre de sa grand'mère.

— Eh bien! bonne maman, dit-elle, ce que j'avais prévu est ariivé. — Quoi? ma mignonne, demanda la tJiarquise. — JN'otre petite fortune est épuisée et Henri ife^t pas encore revenu. — Oh! il reviendra, mon enlaiit; il re viendra.— ^lais en attendant, ma bonne mère, comment ferons-nous ?...

La marquise porta les yeux sur sa main. Elle avait au petit doigt un médaillon ovale, entouré de diamants.

— Hélas! dit-elle en poussant un soupir, cela me fera bien de la peine de me séparer de cette bague; mais, entin, puisqu'il le faut. — Ma mère, dit Cécile, vous ne vous séparez que des diamants, que vous pourrez lemplacer par an cercle d'or; la bague vous restera toujours.

La marquise poussa un second soupir, qui prouvait qu'elle tenait au moins autant aux diamants qu'au médail'on, et donna la bague à Cécile,

La jeune fille ne pouvait confier à personne le 5oin de vendre le bijou que la marquise venait de lui rcincllre. C'était dénoncer sa misère prochaine à sa confidente, et c'était un secret dans lequel eile se souciait de mettre mademoiselle Aspasie moins que personne.

Cécile alla donc elle-même chez un joaillier et rapporta huit cents francs, prix auquel l'entourage fut estimé par le marchand. Celui-ci reçut en même temps commission de remplacer le cercle de diamants par un cercle d'or.

Dès ce moment, Cécile comprit que, près du malheur de ne pas voir revenir Henri, il existait un autre malheur; aussi, impuissante contre l'un, elle, voulut se prémunir contre l'autre. Le troisième jour, en allant chercher la bague de la marquise, elle prit ses dessins de broderies, et comme le bijoutier lui avait jîar son air loyal inspiré de la confiance, elle lui montra ses tracés en lui demandant s'il ne connaissait pas quelque dessinateur en broderies chez lequel elle pût tirer parti de son talent. Le bijoutier appela sa femme, laquelle, après avoir admiré les dessins, lui promit d'en parler à un marchand. Trois jours après, Cécile avait une ressource; elle pouvait gagner de six à huit francs par jour.

A partir de ce memont, la pauvre jeune fille, plus tranquille, revint à penser entièrement à Henri. Les jours s'écoulaient poussant les jours et l'on ne recevait aucune nouvelle; Henri était de près de quatre mois en retard. Cécile ne souriait plus. Cécile ne pleurait plus. Cécile semblait devenir de plus en plus froide et impassible; toute sa douleur s'était concentrée en elle et s'agglomérait autour du ceur. De temps en temps

encore, elle tressaillait quand on sonnait aux heures où autrefois sonnait le facteur; mais, au coup de sonnette elle reconnaissait que ce n'était pas lui et retombait sur le fauteuil dont elle s'était à demi soulevée. Son énernelle occupation, occupation devenue presque machinale, était sa robe; rétoflfe tout entière se couvrait de broderies. Chaque jour Cécile remplissait un nouvel intervalle, chaque jour une fleur nouvelle naissait sous l'aiguille merveilleuse; trois mois encore s'écoulèrent ainsi, et aucune nouvelle ne vint rendre îa joie ou les larmes à la pauvre enfant.

Pendant ces trois mois, l'argent produit par la vente de la bague de la marquise s'était épuisé, mais grâce à la ressource que s'était créée Cécile, personne ne s'en aperçut. Toutes les semaines, la jeune fille allait porter ses dessins au marchand, et toutes les semaines il lui remettait de quarante à cinquante francs. A la rigueur, cette somme suffisait au petit niénnge, et comme le nouMgau travail de Cécile lui laissait encore du temps pour sa broderie, deiLx ou trois heures par jour, elle continuait de travailler à sa robe; car il lui semblait que tant qu'elle pourrait y travailler, elle se rattacherait encore par quelque chose au passé et que tout espoir de revoir Henri n'était pas perdu.

Enfin, il arriva un moment oii toute adjonction nouvelle devenait iuipossible, les moindres interstices étaient remplis, la robe de noce de Cécile était achevée.

Elle la tenait un matin sur ses genoux, secouant tristement la tête et cherchant vainement une place où introduire quelque mince lleur, quelque frêle arabesque, lorsque tout à coup la sonnette retentit. Cécile bondit sur sa chaise, elle avait reconnu le coup de sonnette du facteur.

LA ROBE DE >0(:H. '>'ot

Cécile courut à la porte, c'était bien lui. II tenait une lettre à la main, mais cette lettre n'était point de son écriture, c'était une grande lettre carrée avec un cachet ministériel. Cécile prit en tremblant la lettre.

— Qu'est-ce que cela? dit-elle d'une voix presque éteinte. — Je ne sais, mademoiselle, répondit le facteur, mais je sais qu'hier on nous a rassemblés pour nous demander, de la part du préfet de police, si nous connaissions une demoiselle Cécile de Marsilly. J'ai répondu que j'avais porté, il y avait longtemps, plusieurs lettres à une personne de ce nom, qui demeurait rue du Coq-Saint-Honoré, n° 5. On a pris note de ma déclaration, et ce matin, mon chef m'a remis cette lettre en me disant de vous l'apporter; elle vient du ministère de la marine. — Oh! mon Dieu, mon Dieu! murmura Cécile, qu'est-ce que cela veut dire? — Je souhaite que ce soit une bonne nouvelle, mademoiselle, dit le facteur en se retirant. — Hé!as! dit Cécile en secouant la tcle, je n'attends de bonnes nouvelles que d'une seule écriture, et ce n'est point de celle-là.

Le facteur ouvrit la porte pour s'en aller.

— Attendez que je vous paye, dit Cécile. — Merci, mademoiselle, répondit le facteur la lettre est franche de port.

Et il se retira : Cécile rentra dans sa chambre. Elle tenait la lettre à la main, elle n'osait l'ouvrir. Enfln elle brisa le cachet et lut ce qui suit :

« A bord du brick de commerce VAnna-Bell^ commandé par le capitaine John Dickins.

» Cejourd'hui, 28 du mois de mars de l'année 1805, à trois heures de l'après-midi, étant à la hauteur des

232 LA RODi: DE NOCE*

Açores, par le 32" degré de latitude et le /i2« degré de longitude.

»Nous Edward Thomsom, second du brick /'AMna- Bell, étant de quart à bord dudit bâtiment, averti par le pilote Saniuëi que le vicomte Charles-Henri de Sennones , inscrit sur le regisire des passagers sous le n" 9, venait de mourir.

» Nous sommes transporté, accompagné du susnommé et de M. William Smith, étudiant en médecine, dans !a chambre n" 5, où nous avons trouvé un cadavre, que nous avons parfaitement reconnu pour être celui du vicomte Henri de Sennones.

)) Le témoin Samuel nous a alors déclaré qu'à, trois heures moins cinq minutes, le vicomte Charles-Henri de Sennones était expiré entre ses bras; qu'il lui avait alors, pour s'assurer de toute cessation d'existence, passé devant les yeux un miroir; mais que voyant que la glace restait nette, il n'avait plus douté de la mort et était venu nous prévenir de cet accident.

» Examen fait du cadavre, ^I. ^YiIIiam Smith ^ étudiant en médecine, passager à bord, et qui aval donné des soins au malade, a dit :

M Nous déclarons sur notre âme et conscience, que le vicomte Charles-Henri de Sennones est mort de la lièvre jaune, dont il avait sans doute emporté le germe en quittant la Guadeloupe; qu'il y a trois jours les premiers symptômes se sont déclarés, et que la maladie a fait de si rapides et de si terribles progrès, que malgré tous les secours de l'art, il est mort aujourd'hui à trois heures moins cinq minutes.

» En foi de quoi nous avons dressé le présent procès-verbal qui, après lecture, a été signé par nous, par le médecin qui s'est appliqué à donner des soins

au défunt, et par le témoin ci -dessus dénommé.

» Fait à bord, en nier, les jour, mois et an que dessus.

» Siff7ié : John Dickins, capitaine, Edward ïhonjson, second, et William Smith, étudiant en médecine; quant au pilote Samuel, il a déclaré ne savoir signer et a fait sa croix. »

En achevant celle lecture, Cécile jeta un cri et s'évanouit.

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