‹ Le dernier rendez-vousChapitre 16 sur 30 · LAZARE A M. DE B · texte numérisé non relu

LAZARE A M. DE B

Samedi soir,

Monsieur,

Lorsqu'il y a quatre ans j'ai eu l'honneur de vous être présenté, à l'immense admiration que j'éprouvais pour le grand poëte qui avait fait couler mes premières larmes, et dont le génie avait eu les prémices de mes sensations, s'est joint un profond respect pour l'homme.

Quoique ma conduite vous ait autorisé à Te croire, je n'ai pas oublié, Monsieur, l'auguste et bienveillante tutelle que vous avez tout d'abord offerte à mon inexpérience de jeune homme arri-

vant dans la vie réelle et pratique, et de jeune homme de province entrant à Paris. Pendant six mois ; vous avez été mon appui en toutes choses, frivoles ou sérieuses ; j'ai trouvé en vous un conseil, un guide plein de mansuétude et d'habileté ; votre science de la vie, dans les plus simples détails, a été pour moi, pour qui la vie était un pays inconnu, un livre dont je pouvais à toute heure consulter les feuillets, sûr d'y trouver un enseignement salutaire placé devant les incertitudes de mon esprit, comme ces poteaux qui sont placés sur les grandes routes pour remettre en bonne voie les voyageurs égarés. Bien qu'arrivé à l'époque solennelle de votre existence où l'éclat de votre nom, la supériorité de votre esprit et l'autorité de votre parole réclamassent que vous vous consacriez presque tout entier aux importantes questions dont les ténèbres s'illuminent dès que vous y portez la main , vous avez bien voulu , en maintes occasions , consacrer à un seul ce qui était le bien de tous.

Pour me suivre partout où m'emportaient l'ardeur do ma jeunesse et les impatientes curiosités qui se développaient en moi d'heure en heure, vous avez tout quitté, et la famille de votre sang labitait sous votre toit, et la famille universelle qui remplit le monde, et pendant six mois j'ai

marché dans vos pas , ou vous avez marché dans les miens. Enivré par l'air de la liberté que je res« piraispour la première fois, ébloui par mille splendeurs réelles ou imaginaires, charmé, séduit par l'admirable respect du monde et de la vie que j'entrevoyais par les côtés dorés et lumineux , vous avez souri tout haut, et tout bas soupiré sans doute en assistant à mes nombreux étonnements et à l'enthousiasme sans borne avec lequel je les exprimais.

La vie, — le monde? A cette époque, c'était pour moi ce qu'est pour un étranger une grande capitale qu'il aperçoit pour la première fois d'un lieu élevé. A sa vue étonnée se déroule d'abord un magique panorama de monuments. On dirait que la ville orgueilleuse semble vouloir vous faire lire, avant qu'on en ait franchi l'entrée, son impérissable histoire , écrite en chapitre de granit , de bronze et de marbre. Ici se dressent les grands panthéons, dont les dômes babyloniens abritent tous les morts illustres vivant de l'éternelle vie ; là s'élèvent les palais aux portiques royaux ; là les hautes cathédrales surmontées de tours sonores et de flèches aiguës qui déchirent au nassage la robe de nuage des tempêtes; plus loin des arcs-de-triomphe et de victorieux piliera

qui bravent le marteau de la destruction universelle, et sont destinés à voir mourir le temps ; et pour ceintures à toutes ces merveilles , un réseau d'invincibles forteresses : à cet admirable spectacle donnez pour cadre l'éclat d'un beau soleil et les pompes d'un jour de fête, sur les quais, sur les ponts , dans les rues ; mettez un grand peuple en émoi; faites résonner l'allégresse commune par la voix de cuivre de cent orchestres immenses , auxquels répondent de longues fanfares d'acclamations, qui s'élèvent dans l'air et que le vent apporte jusqu'au dehors de la cité. Certes , l'étranger qui , de loin , n'aura vu la ville que par ses plus glorieux sommets , ne pourra pas soupçonner tout ce que ces orgueilleuses somptuosités cachent de misères et de douleurs enfouies. Mais qu'il entre (kins la ville , et chaque heure de son séjour diminuera sa fièvre d'enthousiasme, et entré avec l'admiration , il sortira avec la tristesse; aux applaudissements et aux extases sans nombre auront , •our à jour, pas à pas, succédé d'amères réflexions dont il remplira ses récits.

Hélas ! c'est l'éternelle et vieille histoire du rêve qu'on a édifié soi-môme , et que soi-même on brise aussi. J'étais cet étranger il y a quatre ans. Je rayais la vie de loin et d'une haute et verte col-

Èiue que j'ai descendue si vite et que je ne puis plus remonter, hélas!

Et pourtant de quels soins , de quelle vigilance assidue m'aviez-vous entouré pour me retenir dans ies beaux chemins qui ne conduisent qu'aux belles et nobles passions ? Cicérone de mon ignorance , vous ne vouliez m'instruire que de ce qu'il était utile de savoir, me montrer que ce qu'il était bon de voir, me donner que ce qu'il était bon d'avoir. Six mois , j'ai répondu dignement à ces soins et h cette vigilance. Mais, bientôt, il s'est éveillé eu moi je ne sais quelle lièvre de rébellion , et je me suis demandé si c'était être libre qu'être dirigé. J'ai songé que c'était ne rien connaître que de ne pas connaître tout. J'ai entrevu des endroits où jusqu'alors vous aviez sinon refusé, au moins évité de me conduire , et je me suis demandé pourquoi je ne suivrais pas ceux que je voyais s'y précipiter. Et par mes paroles, par mes actions, par mes désirs jusque-là non satisfaits , vous avea compris que je désirerais être émancipé ; et , comme un tuteur fidèle qui rend ses comptes à son pupille, vous m'avez dit un jour :

— Je le vois , vous voulez être libre , complètement libre , et suivre l'ouragan qui vous emporte

à l'abîme. Voici les trésors de votre jeunesse que

j'ai su vous conserver ; voici la fortune que nous avons , tous riches ou pauvres , l'inaliénable trésor, qu'on ne perd qu'une fois , et qu'on ne retrouve jamais , je vous le rends : disposez-en à votre gré ; soyez prodigue , ou économe , ainsi qu'il vous plaira : Vous êtes beau , vous êtes bon , honnête , vertueux ; vous avez des trésors d'enthousiasme , de croyance et de poésie ; vous avez un beau nom qui , en plusieurs règnes , illustra l'histoire du pays , que voîîs pouvez illustrer encore ; vous possédez toujours la perle sans tache de votre premier amour; je vous ai appris comment on marchait dans la vie; je vous ai accompagné six mois, je vous accompagnerais encore jusqu'au bout si vous le vouliez... Mais vous désirez la solitude; tout contrôle, si indulgent qu'il soit , vous gêne ; vous avez , et la défiance dans les conseils , et la confiance en vos instincts qui sont restés nobles et honnêtes... C'est bien, allez donc, vous êtes au milieu de la bonne route... marchez devant vous, c'est tout droit.

Et quand je suis resté seul , un grand cri de joie s'est échappé de ma poitrine; vous ne m'aviez

pas quitté depuis une heure que j'avais aèandonué le chemin où vous m'aviez conduit pour me précipiter li'is les sentiers perdus que vous m'aviez

DE LAZARE. 2i$

fait éviter. Comme vous l'aviez dit, j'allais à l'abîme, si j'étais resté seul, peut-être que je serais revenu sur mes pas... Mais il n'en devait pas être ainsi. — Rebelle au bien, je devins docile au mal. — Après avoir renoncé à la tutelle d'un homme illustre, je me passai moi-même au cou un autre collier de servitude, et je me livrai aux mains de ieux hommes dont les noms seuls vous feront connaître d'avance ce qu'ils ont pu faire de moi, je veux parler du comte Antony de Sylvers et de son ami Séraphin. Depuis que je les connais, j'ai acquis l'horrible honneur d'être appelé leur rival.

Hélas ! Monsieur, c'est vous dire en un mot ce que je suis... et vous savez ce que j'étais.

En me voyant arrivé à eux, ces deux démons m'ont sur-le-champ lié à leurs pas et à leurs actions, ils ont commencé et achevé en peu de temps patte parole et par l'exemple mon éducation, et quand ils l'ont crue arrivée à un degré qui devait ur faire honneur, ils m'ont présenté à leur tour dans leur monde , et se sont déclarés mes parrains.

Dès lors — je n'étais plus à moi, — j'étais à eux;

j'ai pris leurs opinions, leurs coutumes, leur lan-

B, leurs passions. Gomme ils me l'avaient dit,

il v avait de i'étoffe en moi, car presque sans

transition j'étais passé de l'ignorance extrême à l'extrême science. Enfin, de tous les points, j'étais à leur niveau, et mes débuts eurent un grand succès sur le théâtre scandaleux où nous vivions à découvert. Alors étourdi entraîné, enfiévré, j'ai suivi le courant de cette existence. Mauvaise comédie, jouée sur un mauvais théâtre, où nous n'avions pas même le mérite d'être neufs, car les rôles que nous jouions avaient été créés et joués depuis longtemps par de plus illustres que nous, avec un plus pompeux appareil de mise en scène et devant un public autrement magnifique. En nous croyant des originaux, nous n'étions que les pastiches déchus des débauchés de l'autre siècle; ces grands princes du vice, dont les blasons se perdaient dans les nuits héraldiques, qui formaient alliance avec les maisons souveraines, et dont chacun pouvait mettre la fortune d'un empire au service de sa fontaine. Alors, oui, cette vie avait de magiques côtés, ils n'étaient point, ceux-là, comme les gentilshomm \s de ce temps-ci , les comparées d'une e dopl "ii «ouvre les frais par cotisation, c'étaient plus (pic des acteurs, c'étaient des personnages jouant une action qui est devenue de l'histoire. Us avaient [»our publie toutes les cours de

l'Europe, ils marchaient la tête haute captivant les femmes par des sourires et non par de misérables élégies signées d'une pièce d'or. Ils étaient beaux, éblouissants sous leurs magnifiques habits* dont le plus modeste coûterait plus cher que la garde-robe de dix Clitandres modernes. Ils étaient insolents, mais* braves, vrais fils de race, railleurs par habitude, mais prompts à demander raison de leur injure le chapeau et l'épée à la main. Au moins ceux-là pouvaient donner une fête sans être obligés de se retirer dans leurs terres pour faire des économies ; ils prenaient largement leurs aises, et comme leurs soi-disant descendants, ils n'avaient point besoin de se dire : aurai-je un cheval ou une maîtresse : et quand ils mouraient, il leur restait toujours assez d'argent pour se faire enterrer et pour pensionner des danseuses. Ils ne savaient pas compter, ni leurs amours ni leurs richesses, ces grands insoucieux se faisaient volontiers les protecteurs des gens qui, au moment môme, commençaient à miner sous leurs pieds l'abîme dans lequel ils sont tombés ; les uns en chantant, les autres en buvant ; tous en riant. Non, les parieurs de Chantilly, les dilettantes Ocuffes, tous ceux qui se servent deux fois du même paradoxe tous ces roués modernes ne sont

pas les descendants des spirituels immoraux de l'autre temps, Antony de Sylvers, le vicomte Séraphin, moi-même et tant d'autres dont s'occupent les Courriers de Paris, nous ne sommes que des marionnettes à côté de ces grands artistes qui avaient su faire du vice une religion entourée d'un culte somptueux et poétique.

Après avoir mené cette vie pendant quatre ans, je me suis lassé de parader ainsi pour le plaisir des autres, car je commençais à n'en plus trouver de personnel. J'ai voulu rompre ces relations et voir ce qu'il me restait encore au fond du rœuret dans l'esprit des trésors que je possédais avant de me perdre dans ces mauvais chemins. J'ai quitté ce centre bruyant de Paris, et suis venu m'établir dans une solitude où j'ai vécu de rêveries. Et parmi toutes ces rêveries, il en était une surtout caressée avec un charme partieulier. Plus que tout autre, Monsieur, vous comprendre/ celle folio d'amour impossible étayée sur une chimérique espérance.

Je songeais à une femme que j'ai vue une fois seulement, à qui je n'ai jamais parlé, qui ne

me cou laîl pas et qui a, dit-on, déposé sa couronne <i i.'i porte (Ton cloître. — Cette femme, je L'aime ; m>h image est restée si profondément gra-

vée dans ma mémoire, que j'ai pu faire son portrait de souvenir, et bien que je ne l'aie jamai entendue parler, je crois que je la reconnaîtrais au son de sa voix. Autour de cette pensée unique sont revenues se grouper toutes mes croyances d'autrefois qui n'étaient qu'endormies et pas mortes. Je sens refleurir en moi une seconde jeunesse plus féconde que la première ; de vagues espérances se rallument et étoilent mes rêveries au milieu desquelles l'ombre adorée m'apparaît souvent calme et souriante, et m'appelant à elle; oh! je sens que si on m'aidait, j'aurais bien vite retrouvé la route, la belle route où vous m'avez laissé, il y a quatre ans.

J'ai acquis de bien smères expériences, mais j'aurais si peu de mémoire, qu'il sera facile de me faire tromper encore. 0 Monsieur! le génie est clément, ayez pitié de moi, je suis au fond des misères humaines, et sans une pensée d'amour, je serais entièrement corrompu.

Vous avez appris sans doute par quel concours d'inconcevables erreurs je suis détenu sous une prévention horrible. Venez à moi, que je puisse vous dire que tout cela est faux et que le crime et moi sommes encore deux inconnus.

J'ai été calme quelques jours, pensant qu'une

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erreur ne pouvait se prolonger, mais l'instruction a commencé, et il en est résulté pour moi une terrible gravité. La soi-disant victime m'a reconnu pour son assassin quand j'ai été confronté avec elle, et je vois maintenant que tout ceci est bien une odieuse trame ourdie par MM. Antony et Séraphin. Je le sais, une malheureuse créature, une fange dorée me l'a appris elle-même ; elle a joué un rôle qu'elle veut continuer et auquel tout donne une apparence de vérité. Cette Louisa m'a tout avoué dans la prison où elle su se ménager un accès. Elle me proposait même de fuir avec elle. Elle m'a dit qu'elle m'aimait.

Je ne sais ce que je lui ai répondu, mais après s'être roulée à mes pieds, après m'avoir supplié, je l'ai vue se lever terrible, haletante, l'éclair aux yeux et la menace à la bouche. Puis elle est sortie en me disant qu'elle se vengerait.

Depuis cette visite, l'affaire prend une tournure tout à fait grave. On m'a communiqué les dépositions des témoins, c'est à en devenir fou. Tout ce que j'ai compris, c'est que quelques-uns .iflirmaient mon crime. Un seul m'a défendu et l'a fait en des termes singuliers, très-singuliers. Co

témoin, qui est une femme, paraît instruit des . de l'odieuse créature que MM. Antony et

Séraphin ont pris à leurs gages pour jouer ce rôle. Mme Marie d'Alton qui était, sans que je le susse, ma voisine à Verrières, a pris ma défense, et m'a défendu avec une éloquence qui m'a surpris quand ou m'a lu sa déposition ; elle a trouvé des mots que les femmes savent trouver quand il faut sauver d'un péril leur mari ou leur amant. Cette dame, que je ne connais aucunement, prétend me connaître, elle a donné sur ma manière de vivre d'excellents renseignements. Mais cette déposition, qui me prouve que quelqu'un ne me croit pas criminel, n'a point pour attester mon innocence le poids que les autres ont pour affirmer ma cupabilité. Toute cette obscurité infernale vient de s'augmenter encore par l'arrestation d'un jeune artiste qui demeurait à Aulnay, près de mon chalet. Il est considéré comme mon complice, et je ne l'avais jamais vu quand je l'ai rencontré sur le préau de la prison.

On commence à user envers moi des rigueurs préventives. Cette lettre est la dernière que je pourrai faire sortir, et c'est par respect pour votre nom qu'on m'accorde cette permission.

Ab ! Monsieur, au nom de ma jeunesse, au nom de mon amour, ce pur diamant que j'ai conservé pur, venez à moi, votre nom est une clef qui ou>

vre toutes les portes, votre parole lève tous les obstacles. Venez me voir, on vous le permettra ! Que je vous voie, que je lise dans vos yeux que vous ne croyez pas à ces noires accusations. Par mon père, qui iut l'ami du vôtre, venez à moi — Que je meure s'il le faut, en sortant d'ici, mais que je meure avant que mon nom s'inscrive éternellement et publiquement dans les archives criminelles.

P. -S. — On vient de me mettre au secret; d'horribles pensées m'agitent. Oh ! cette fois, Monsieur, je suis perdu si je ne vous vois. J'ai des rêves sanglants, contre lesquels peut à peine lutter la suave image de mon idole. — Ah! chère rêverie ! pauvre fleur de tristesse, dois-tu mourir ensevelie dans toutes ces horreurs?

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