‹ Le dernier rendez-vousChapitre 23 sur 30 · VINGTIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGTIÈME LETTRE

IE Vf COMTE SERAPHIN A MADAME LA COMTESSE DE SYLVERS, EN SON HÔTEL.

Lundi 29 juin 1846.

Madame , comme je viens de tuer monsieur votre mari, il serait indécent que je vous épousasse en France. Venez donc me rejoindre à Milan. J'y cours en poste à l'heure qu'il est. Je descendrai chez mon cousin le marquis Salieri.

Maintenant que pour le plaisir de vos yeux j'ai disposé en corbeille les plus fraîches fleurs de ma lettre , permettez-moi de descendre à quelques détails. M. de Sylvers, saisi d'une sorte de fièvre chaude, m'a gravement insulté. Je lui avais fait i^rdre sa maîtresse, disait-il. Vous comprenez que le ne vous raconte point ceci pour me faire bien

venir, il y a trop longtemps que l'indifférence fermait vos yeux sur les désordres de M. Sylvers.

J'avoue que la provocation d'Antony m'a surpris; mais après de courtes réflexions, j'ai vu ce duel gros d'heureuses conséquences pour l'avenir, et je me suis promis d'en sortir vainqueur.

En arrivant à Versailles, nous avons trouvé Antony digne et calme, quoique un peu pâle. Ses lèvres minces étaient plus serrées qu'à l'ordinaire. Il était vêtu de noir et s'était fait coiffer. Au moment de quitter l'hôtel des Armes de France, il a jeté un dernier coup d'œil dans le miroir et s'est dextrement arraché un cheveu blanc qui scintillait dans ses mèches luisantes. Ce détail m'a fait sourire. Cependant, j'étais triste. Je pensais à la mort; et la mort, au milieu des intrigues corsées que je noue depuis quelque temps , m'effrayait. J'ai toujours redouté de finir comme Archimède.

Or, le problème dont je poursuis la solution est d'une autre importance sociale que tous les théorèmes du philosophe do Syracuse. Faire épouser une fille par un honnête homme, c'est compliqué; mais s'ils s'aiment, c'est insignifiant. Or, j'ai entrepris do marier Louisa, Louisa la célèbre écuyero, une de ces filles dont nous faisons de-3 reines, parce qu'il est toujours doux de poser le talon de

sa botte sur un front couronné ; et le mari que je lui ai choisi, c'est Lazare, oui, Lazare le poëte, Lazare dont plus d'une famille princière jalouse le blason , Lazare qui n'aime pas Louisa, qui la méprise et qui la hait.

Convenez-en, si ce plan réussit, j'aurai fait une œuvre grande et terrible, j'aurai nié d'un seul coup l'honneur, la poésie et l'amour.

J'aime beaucoup nier ces choses-là chez les autres. Antony, qui nous gênait tous deux, ma Césanne, car vous ne l'aimez pas et je vous aime, moi, Antony pouvait, d'un coup d'épée, couper à la fois tous les fils de la trame si laborieusement ourdie. Entre ma vie et sa mort je n'hésitai pas. Il le fallait.

Nous nous sommes rendus chez mon second témoin, M. Alexandre, qui demeure dans le bois de Verrières, à deux pas de la maison de Mme d'Alton. M. Alexandre nous a fait remarquer que, depuis quelques jours, la commune de Verrières était fort surveillée et qu'il y avait péril à se battre en plein bois; le jardin de M. Alexandre a dore été choisi d'un commun accord pour le lieu du combat.

Antony me laissait le choix des armes. Je n'ai pas accepté ; il s'est alors déterminé pour le pisto-

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let. Nous avons pris les pistolets de M. Alexandre, des pistolets de tir à balle forcée. Avec ces terribles armes, véritables instruments de précision, nous étions sûr d'avoir un duel sérieux.

On s'est placé à trente-cinq pas ; nous avions le droit de marcher chacun cinq pas l'un sur l'autre et de tirer à volonté. Nous étions dans une longue allée de marronniers qui s'entrecroisaient et formaient une voûte de verdure. Le soleil jetait des teintes jaunes et rousses à travers ce vert sombre ; et les oiseaux chantaient.

Antony, boutonné jusqu'au menton et le col entouré d'une cravate noire sans faux-col , se confondait avec les masses épaisses de l'horizon. Je ne distinguais que vaguement sa figure longue et pâle, illuminée par des yeux brillants de vengeance et altérés de sang. Il fit cinq pas ; je restai immobile , il tira et sa balle me coupa une mèche de cheveux. Je l'ai retrouvée sur le gazon, je vous Tenvoie.

A mon tour, je marchai sur Antony ; je ne voyais pins que ses yeux flamboyants. Je visai aux veux. Antony tomba avec un sourd gémissement. La balle était entrée dans l'orbile gauche.

Je n'avais plus qu'à quitter la France dans le plus bref délai. Mon passeport pour l'Italie était en

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règle. J'ai pris une chaise de poste à Versailles. Mellencourt, mon plus intime ami , occupe une position élevée à la Chancellerie. Il obtiendra facilement que le garde des sceaux ferme les yeux sur ma fuite. On me poursuivra quand j'aurai passé la frontière.

Vous me demanderez si j'ai des remords. Je ne sais pas, mais depuis la mort d'Antony j'éprouve une joie sincère et sans égale. L'univers me paraît plus vaste et la création plus harmonieuse. Qu'ai-je fait? J'ai tué un homme faible, un sot qui faisait le méchant. Oh! si vous saviez comme j'exècre ces hommes , ces civilisés de Paris , qui sont moins beaux qu'un lazzarone de Naples, moins forts que leurs valets, plus bêtes que leurs maîtresses et plus pauvres que le plus petit brasseur de Glasgow ou de Chesterfield , si vous saviez combien j'ai horreur de ce luxe d'argent doré et de cartonpierre, de ces femmes qui n'ont pas de gorge et qui ont de l'esprit, de ces machines qui naissent, qui rient, qui pleurent et qui meurent sans savoir pourquoi, vous comprendriez ma tranquillité d'âme , et vous excuseriez le seul regret que j'emporte, celui de n'avoir pas eu le temps de miner et de faire sauter l'Opéra, Jockey-Club et le boulevard des Italiens.

D'autres feront mieux et plus, je me console.

Si cette lettre vous effraie, si vous avez quelques scrupules , en un mot si vous n'êtes pas à moi de lame comme du cœur, ne venez pas en Italie. Je saurai ce que cela veut dire et je vous oublierai.

Mais si votre âme est forte et votre cœur bien trempé, ne perdez pas une minute. Vous serez l'épouse adorée et l'unique maîtresse de

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