‹ Le dernier rendez-vousChapitre 4 sur 30 · POUR REMETTRE A M. LE COMTE DE SYLVERS · texte numérisé non relu

POUR REMETTRE A M. LE COMTE DE SYLVERS

Verrières-sous- Bois, dimanche matin,

Cher, je vous vois décacheter cette lettre et froncer le sourcil en reconnaissant mon écriture. Vous me taxez déjà d'imprudence et d'indocilité. Cependant, malgré la réserve que votre intérêt m'impose et dont notre liaison, justement réprouvée par le monde, me fait une inflexible loi, les circonstances sont telles que je ne puis m'empêcher de vous écrire. Mais vous voyez que j'agis avec circonspection. Le vicomte Séraphin vous remettra ce billet, que vous brillerez aussitôt,

ii8 LA RÉSURRECTION

comme vous avez dû faire de toute notre correspondance antérieure. Ainsi, je ne crains point de donner des armes contre vous à Mme de Sylvers, qui épie depuis si longtemps une preuve positive pour vous ruiner par le scandale d'une séparation juridique, en se faisant donner réellement la fortune imaginaire que vous lui avez généreusement reconnue par votre contrat de mariage.

Ici donc, il ne s'agit pas de moi.

J'aurais certainement bien des choses à vous dire, mes anxiétés, mes tristesses dans cette solitude, où m'ont confinée un éclat trop public. Je ne goûte qu'imparfaitement la beauté des sites animés et joyeux de Verrières. Cette nature si belle et souriante conserve une sérénité silencieuse qui insulte à nos sentiments tumultueux aussi cruellement que les éclats de la joie la plus insolente. L'oubli pèse sur moi. Je me sens seule et délaissée. Vous êtes à Paris au milieu du luxe et des fêtes. Pensez- tous quelquefois à votre pauvre Marie? Vous en lais.M;-t-on le temps?

Pardonnez-moi cette question, Antony ! Vous \ivez dans un monde d'audacieuses féeries. Vos amis sont d'intrépides lutteurs qui ont forgé pour leur poitrine le triple aei< r de l'égoisiue, de l'ambition et de L'incréd .

DE LAZARE. ilV

Qu'est-ce qu'une femme pour eux, qui ont toutes ,es femmes? Qu'est-ce qu'une de mes larmes pour eux, qui se sont volontairement desséché les paupières? Qu'est-ce qu'une plainte pour eux, ces égorgeurs exquis de tout ce qui est jeune, pur et croyant?

Je suis Oère de vous, Antony, car vous êtes fort. Combien de rudes assauts ont-ils livrés à notre amour 1 Par combien de catapultes toutes chargées d'épigrammes acérées n'ont-ils pas tenté de détruire notre bonheur 1 Vous avez résisté, et j'ai confiance , Antony. Cependant , une voix perfide me crie incessamment : « T'aimera-t-il demain? »

Oui, vos amis sont de terribles compagnons, Antony; ils font volontiers de la plaisanterie comme Kibeira tenta de faire de la peinture avec — du sang. Et si je vous écris, c'est qu'un de ces jeunes gens redoutables, et si renommé, que je connais ses moindres actions sans l'avoir jamais vu, si ce n'est un soir à l'Opéra, vient de mettre Verrières en émoi et d'attirer ici tous les gendarmes du département.

Je vis fort retirée; mais rien au monde ne saurait empocher ma femme de chambre d'entrer en conversation réglée avec tes gens du voisiaage,

ni de raconter le soir, en me coiffant pour !a nuit, ce qu'elle a recueilli de plus intéressant. Or, le merveilleux ne manquait point dans les récits de Julie.

A quelques pas de ma maison s'élève un chalet tout à fait alpestre, élevé sur des morceaux de roc et entouré d'épais rideaux de mélèzes, ces arbres singuliers qui ressemblent à des chapeaux chinois. C'est là que demeure un poète bizarre jusqu'à la folie, et mille fois plus excentrique que lord X.

J'ai nommé votre ami Lazare.

Il courait à Verrières toutes sortes de bruits sur son compte. On le croit un peu bandit des Abbruzzes, jeteur de sorts, malandrin, sorcier, faux-monnayeur ou vampire. Avant trente ans, il sera devenu le héros d'une belle et bonne ballade à faire pâlir la chanson de Cazotte. Jugez- en d'après l'horrible histoire que je vais vous raconter succinctement, et dont je ris encore, tant votre ami, dans les rôles dramatiques, possède la superbe tranquillité et l'inaltérable sérénité d'âme qui distinguent les acteurs de tragédie.

Hier soir vers <iix heures, comme j'allais m'enilorinir, Julie est entrée toute ((Tarée- dans ma < hambre en s'écriant:

— Madame, madame, on vient d'assassiner une

DE LAZARE. itj

femme dans le chalet. C'est notre voisin ta vampire qui a fait le coup !

Là-dessus, je me suis levée; j'ai mis à la hâte mon grand peignoir garni de witchoura ; je me suis enveloppée dans ma pelisse; et escortée par Julie et par le cuisinier, je me suis bravement acheminée vers le lieu de la catastrophe.

Tout Verrières était en rumeur. Les paysans arrivaient de tous côtés avec des fourches, et des tan ternes brillaient dans les profondeurs du bois, pareilles à des lucioles.

En arrivant au chalet, j'ai trouvé M. Lazare qui roulait une cigarette sans s'inquiéter des rumeurs Tncnaçantes de la foule, ni des interrogations de M le maire, qui, froissé dans sa dignité, entrechoquait avec fureur son énorme paire de sabots.

— Monsieur, monsieur, criait le premier et le seul magistrat de Verrières ; comment vous nommez-vous?

— Qu'est-ce que ça vous fait?

— Vous êtes un insoient.

— Vous êtes une brute.

— Si vous refusez de décliner voire nom, c'est que vous êtes un forçat libéré. Qui sait? peut-être même en état de rupture de ban.

122 LA RESl'URECTKXN

— Monsieur le maire, puisqu'il faut parler, je vais me faire connaître à vous : je suis Jean-Eléonore Trima Icyon, capitaine au premier des chasseurs de Luckner, en ce moment en congé chez monseigneur l'évêque de Versailles, mon père naturel.

— Scélérat! s'écria le maire épouvanté, vous osez blasphémer devant le cadavre de votre victime....

Et seulement alors je m'aperçus qu'aux pieds de M. Lazare, sous la balustre du chalet, gisait une femme évanouie, souillée de poussière et de sang, et dont personne ne s'inquiétait pas plus que d'une morte.

Le fait est que cette pauvre femme ne donnait plus si^ne de vie. Ses magnifiques cheveux noirs cou vraie ni comme un linceul sa figure aussi paie qu'un rayon de la lune.

J;' ii.' me suis plus occupée que d'elle. Je l'ai fait transporter chez moi. On l'a couchée dans mon lit. Le médecin de Verrières, un digne homme ap] Lebidois, a porté les premiers e cours. La belh inconnue, car elle est belle, est trop faible en. tire pour- me donner l'explication «les événements <le cette nuit sinistre.

Hais lout ce que je puis vous dire, c'est que

M. Lazare est en prison à Versailles, où il a été conduit sous bonne escorte, et qu'il doit avoir grand besoin de votre présence et de l'appui de votre nom. Il paraît qu'on l'accuse d'avoir jeté par la fenêtre cette malheureuse femme, et l'on ne s'explique qu'a l'oreille sur les motifs qui l'auraient poussé à un si terrible attentat. Vous voyez que l'affaire est grave. Accourez donc vite, et tâchez de passer quelques heures auprès de Votre amitf.

«Urm D'ALTON.

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