A MADEMOISELLE LEJEUNE , ARTISTE DRAMATIQUE , 59, BOULEVARD DU TEMPLE
Verrières, dimanche soir.
0 Blanche ! Blanche ! Ta Louisa se jette dans tes bras en pleurant. D'où cela? me diras-tu, mon ange. Figure-toi que je suis dans un pays fantastique, un pays situé plus loin qu'Alger, je crois ! Enfin , ça s'appelle Verrières ! — Les cabriolets vous y mènent, mais comment I
Je te parle à tort et a travers, aie pitié de ma pauvre tête. Aime-moi surtout!
Tu te rappelles de ce temps OÙ nous n'étions pas encore des écuy ère* du Cirque, et où nous gagnions à la Gaieté trente francs par mois chacune. C'est l'é*
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poque où je faisais dans le mélodrame de M. Ànicet ce fameux combat au sabre qui a fait ma réputation. Nous n'avions à nous deux qu'une pauvre chambrette, et tout en commun ! Eh bien ! les soirs où tu ne jouais pas et où je rentrais triste, abattue, ayant fait four, four affreux de scène et d'avantscène, je me jetais dans tes bras en te disant : Aime-moi, aime-moi, j'ai bien besoin d'être aimée ce soir. Eh bien! mon ange, je te crie cela de Verrières avec un profond désespoir et bien de l'ennui, va!
Ecoute en un mot mon histoire. Il y a deux jours que tu ne m'as vue; sais-tu pourquoi? Apprends donc que depuis un an je te mens sur toutes mes amours !
Voici la vraie vérité : j'aime, j'idolâtre Lazare! Oui, ma mie, ce farouche Lazare dont nous nous sommes tant moquées, et auprès de qui le sauvage Hippolyte est un Bressant ! Ce que j'ai joué de rôles à tiroir pour avoir le droit de me mettre à genou* devant ce monstre de cruauté, et de lui dire : « Je t'aime 1 fais de moi ta servante, » c'est incalculable. Enfin, Blanche, pèse ce que ce mot a d'effrayant dans ma bouche : j'y avais renoncé ! Mais les railleries du comte Antony et de Séraphin m'ont poussée à bout, ou plutôt m'ont rappelée â moi-
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même. Croirais -tu qu'ils ont osé me défier, moi?
Ah ! l'on me défie ! — Cela m'a fait de la peine, mais j'ai écorché le duc jusqu'au vif, ce pauvre vieillard qui m'aime jusqu'à pleurer quand je m'ennuie 1 Je n'ai pas voulu me souvenir de sa fortune, mangée pour moi; je n'ai eu pitié de rien, ni de sa gêne, ni de ses cheveux blancs, ni de son désespoir. J'ai forcé cet excellent ami, cet amant dévoué à implorer encore une fois sa fille, qui lui a jeté cent mille francs avec une froideur à faire rougir son front pour toujours.
0 Blanche ! J'ai acheté du velours, du damas, de la dentelle, de la guipure, des bijoux de Feuchère et de Froment-Meurice, et je suis arrivée ici proie au combat et éblouissante de parure, comme Judith. Je savais comment m'introduira chez Lazare. Ma chère, ce sauvage, qui ne veut aimer personne, se fait aimer d'un coup d'œil. Oui, Blanche, il est idoré comme devraient l'être seulement les rois et les femmes. Aussi a-t-il à son service un de iqui manquent à beaucoup d< princes régnants, 6 que les princes régnants ne savent plus : or plaire; un véritable Mascarille nommé Théodore, un valet «le la grande école, capable «le voler un
roi «le eheiuin de fer pour fair une
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intrigue amoureuse. Naturellement, je me suis entendue tout de suite avec ce charmant garçon qui comprend tout et qui touche l'or aussi gracieusement que M. de Rothschild. C'est ce Théodore qui m'a cachée chez Lazare avec tous mes oripeaux; c'était très-facile; Lazare passe toute sa journée dans les bois. Je me suis parée avec mes plus beaux habits , et j'ai mis tous mes bijoux. J'avais un collier et des bracelets en simples rubans bleus. Il y avait là-dedans pour six francs de ruban, mais cela vaut bien les cent écus que cela m'a coûté. Puis enfin, lorsqu'en me regardant au miroir je me suis trouvée belle comme le soleil et la nuit ensemble, voilà l'audace que j'ai eue :
A la nuit, quand Lazare est rentré, il m'a vue à la fenêtre et je lui ai crié : Lazare, je t'aime! Puis je me suis élancée et je suis tombée à ses pieds en exécutant ce terrible saut périlleux en arrière qui a tant effrayé MUe Gariotta Grisi, le jour qu'elle m'a fait l'honneur de venir me voir au Cirque. (J'avais eu soin d'ensanglanter mes habits à l'avance.)
J'espère que j'avais trouvé, ou jamais, un moyen de me faire aimer! Mais, bah! Voilà tout le village qui arrive aux cris de quelques imbéciles que je
n'avais pas aperçus. Tu comprends quelle scène cela a fait; on accuse Lazare de m'avoir tuée, et il est en prison. Je ne puis pourtant pas dire à tous ces comparses que je suis venue jouer ici une pantomime à grand spectacle. Et d'ailleurs, qu'on fasse ce qu'on voudra de lui s'il ne veut pas m'aimer!
Ma chérie, la scène du peuple n'était pas seulement aussi bien montée qu'à la Gaieté. Il n'y a pas de plaisir à jouer la comédie dans ce pays-ci. Cependant, je veux un succès, et je l'aurai, quand même je devrais employer les grands moyens. Oui, je veux que Lazare, épris, éperdu, me ramène à son bras dans Paris, et pose avec moi en loge devant Antony et Séraphin le jour de la première représentation de l'opéra de Meyerbeer !
Ah ! Figure -toi que j'ai été recueillie par une espèce de pie-grièche qui n'est ni honnête ni danseuse, ni chair ni poisson. Mon ange, j'ai couché dans le lit de cette créature, et j'allais la trouver assez jolie, quand j'ai appris d'elle-même un secret qu'elle ne sait pas, la sotte! A L'effroi que lui a causé l'arrestation de Lazare, à son trouble, j'ai vu ... comment te peindre l'horreur de cela?
Ell« aime Lazare II !
Comme je vais la retourner! Je ne donnerais
pas un vieux cachemire de sa vie, à cette dame, si elle veut jouer ce jeu-là avec
Ta LOUISA.
P. S. — Il y a ici un médecin nommé Lebidois qui est vert-pomme, qui croit à ma tête fendue, et :mi me la soigne avec des tisanes. — Hein? — A demain.