‹ Le dernier rendez-vousChapitre 6 sur 30 · QUATRIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LETTRE

à m. olivier de besse , a echàndelië (puy-de-dôme).

Verrières-sous-Bois, 21 jnin 184G, minait.

Cher vieux, tu es à présent perché au sommet des plus hautes montagnes d'Auvergne, au milieu de tes bons parents; et ma lettre te trouvera sans doute battant tes chiens ou fumant stoïquement ta belle pipe brune.

l'espère que la chasse, la solitude des bois et formes grimaçantes des rochers de granit ne t'ont pas fait complètement oublier ton bon ami Valenlin. — Tu dois te rappeler qu'il y a un mois, quand tu \insave<; toute l.'i bande me conduire jusqu'à la barrière de Fontainebleau, tu me fis ju

sur une bouteille de rhum, de t'écrire tout au long le journal de mes aventures de voyage. Alors, je pensais bien peu à tout ce qui m* arriverait — je vous embrassai tous, puis, faisant tournoyer avec crânerie ma canne de houx, je jetai un regard d'un mépris comique sur l'ingrate patrie qui laisse mourir de faim son espoir, ses enfants, ses artistes; et je pris en chantant la route du Bourbonnais, emportant dans ma boîte à peindre de quoi réaliser tous mes rêves de gloire et de fortune.

Après quelques jours de marche j'arrivai à Moulins, sans qu'aucun accident curieux fût venu rompre la monotonie d'une course de quatrevingts lieues. A Moulins seulement commence le cataclysme d'événements dont je t'ai promis la fidèle relation.

D'abord les braves Moulincis ne m'ont pas reçu comme je l'espérais. — Les traditions grecques n'ont pas encore pénétré dans leurs belles montagnes. Le lendemain de mon arrivée j'ai entendu le tambour de ville, cette affiche verbale, annoncer à quelques gamins en gros sabots que :

* Monsieur Romain Chomet, charpentier à Aiguë* perse, prie le public de ne pas faire crédit à Virginie Duchemin, son épouse, restant chez s vipère, à Vitry-sur-Serre. »

Il ne fut pas autrement question de moi. Tu sais aussi mon portrait aux trois crayons, encadré de citronnier, à filet de palissandre. Je l'avais exposé dans la salle à manger de l'hôtel du Soleil-d'Or. Placé en pleine lumière, flanqué à droite d'un polirait du général Rapp à la manière noire, et à gauche d'un épisode des amours de Roméo et Juliette, il devait produire l'effet le plus avantageux. Eh bienl mon cher, l'opinion générale a été que les cheveux et la bouche rappelaient Napoléon. Quant au front et aux yeux, c'était à ne pas s'y tromper, le front et les yeux de M. Cazeneuve, ancien directeur du grand théâtre de Moulins. Il ne leur restait plus qu'à trouver que j'avais la barbe plantée comme Marie Stuart ou Catherine de Russie. Enfin personne ne m'a reconnu, moi, le peintre, portrait de l'auteur. Les sauvages !...

J'eus de suite assez d'un pays où l'on interprétait le portrait d'une façon aussi étrange. J'allais revenirà Paris, reprendre ma chaîne et recommencer mes tentatives amoureuses auprèsdela belle Louisa, — tu sais cette actrice du Cirque dont j'ai toujours dans la tète les jambes gravées en lettres d'artifice, lorsqu'un prud'homme de Moulins, Al. Léonard Perdrizeaux, séduit par mes titres d'exposant, de médailliste et d'élève de l'école royale des Beaux-

Arts, est venu me demander son portrait, mais à des conditions inimaginables. M. Perdrizeaux ayant les deux funestes passions d'adorer la tragédie et d'absorber plus de tabac que trois douairières et deux Suisses, a voulu se faire peindre en costume de Romain, et avoir dans un coin du cadre, placée adroitement sur le bord d'un meuble, une affreuse tabatière de buis sculpté. J'ai combattu longtemps ce projet ridicule, mais voyant que mon prud'homme n'en démordrait pas, et ayant grand besom d'argent, j'ai consenti à tout. J'espérais bien partir avant l'exposition de cette caricature, mais je comptais sans mon enragé Perdrizeaux. Il avait à peine son portrait depuis une heure, que ses amis et les amis de ses amis en parlaient déjà et faisaient des gorges chaudes dans tous les cafés de la ville, et l'on n'épargnait ni le peintre ni le modèle.

Cette déplorable histoire me rendit fou furieux. Je trépignai sur mes toiles, je crevai mon sac, je cassai mon portrait; je crois que, dans ma colère, j'eusse tué quelqu'un dans l'hôtel, quand je me rappelai à temps notre brave et bon ami Alexandre Rigaud, qui, tu le sais est retiré à Verrières, où il vit tranquillement d'une petite pension de deus mille francs. Je me souvins qu'à des époques

d'échéances il m'avait engagé à venir près de lui oublier les intrigues d'atelier et laisser passer ce? tempêtes périodiques des 15 et des 30 de chaque mois. En un instant, j'ai eu fait mon sac, et après six jours de marches forcées, je suis arrivé dans la nuit de vendredi dernier à Verrières, où j'ai trouvé Alexandre qui m'a reçu avec cette bonhomie que tu lui connais. Nous avons passé toute la nuit à eauser de nos amitiés, de nos misères et de nos amours. Je l'ennuyais depuis une heure à dérouler tous les projets de séduction que je méditais à l'endroit de la belle et cruelle Louisa, quand Rigaud m'a répondu une chose qui surpasse pour moi tous les caprices et toutes les féeries imaginables. Louisa est ici! Il y a deux jours Rigaud l'a vue entrer dans un chalet habité par M. Lazare — un fou, un original qui vit plus souvent dans les bois que chez lui. Serait-elle la maîtresse de homme? Nous avons longtemps cherché par. moyen on pourra s'introduire dans la maison. L'entrée du jardin des Eiespérides est à celte chalet mystérieux de Verrières, ce que la grille <lu Luxembourg est à la porte d'une ville en état de siège. Après avoir débattu vingt projets ridicules, nous doiu sommes arrêtés a l'idée de me présenter sous le costume d'un médecin qui, venant s'établir

pour quelques jours à Verrières, va faire des visites et donne son adresse dans toutes les maisons importantes de l'endroit. Personne dans ce pays ne peut contester mon identité. Je suis arrivé la nuit, et Rigaud est le seul qui connaisse la véritable profession de son commensal.

J'ai dû pour quelque temps renoncer à mon nom de Yalentin Raynal pour prendre celui de Lebidois. Il est suffisamment ridicule, n'est-ce pas?

J'ai rasé mes moustaches. J'ai retrouvé au fond de ma malle cette vieille perruque blonde que nous pochâmes un soir chez un voisin de la rue des Boucheries. Je m'en suis affublé. J'ai avec cela un habit vert-pomme , court de taille et long de basque , qui rappelle en tout point l'habit-bibliothèque du célèbre philosophe hyperphysique que tu connais; j'ai conservé mes gros souliers de voyage, et me voilà Lebidois, D. M.

Le lendemain nous nous sommes promenés par tout le village. Rigaud me présentait à chacun comme un médecin plein de mérite et d'avenir. Tout le monde prenait mon déguisement au sérieux , je venais d'être parfaitement reçu dans deux ou trois grosses maisons de l'endroit, je crus qu'il n'y avait plus qu'à se présenter au chalet pour pénétrer auprès de Louisa. Mais à peine avions-nous

expliqué le but de notre visite à Théodore, le domestique do Lazare, qu'il nous répondit que M. Lazare était sorti, qu'il ne recevait jamais personne, et il nous jeta brusquement la porte sur le nez.

Le soir , à minuit , nous étions encore en train de forger de nouveaux moyens pour pénétrer dans la place , quand est arrivée une troupe de gens faisant un bruit d'enfer, criant au meurtre , à l'assassin, et on m'a conduit triomphalement chez un nouveau personnage dont Alexandre ne m'avait point parlé , Mme d'Alton , chez qui on a transporté Louisa, à la suite d'une scène jusqu'à présent inexpliquée. Lazare, l'homme des bois, est arrêté. On l'accuse d'avoir assassiné ma chère écuyère. Pendant qu'il réfléchit dans sa prison au moyen d'en sortir, je suis auprès de Louisa, qui fait la morte sur le lit de Mme d'Alton.

Tu juges de mon embarras , qui n'a heureusemont duré qu'un instant. Je me voyais pris à mon propre piège, obligé de rajuster une tête que l'on disait horriblement mutilée. Mais , ^astl je patauge en plein conte des Mille et Une Nuits! Louisa n'est pas plus blessée que moi , sa tôte est aussi saine que la mienne. Comment n'est-elle pas vraiment malade? Pourquoi a-t-on arrêté Lazare? Qu'est-ce que tout cela veut dire? Je l'ignoie complètement.

Je me suis fourré dans une intrigue qui paraît amusante. J'y prends un rôle que je jouerai jusqu'au bout. Je réussirai , ou l'on me flanquera l la porte.

Je ne sais de quelle manière finira la comédie ; pour le moment, j'examine avec le plus grand sang-froid le bon état dans lequel se trouve la tête de ma malade. Je la surprends souvent mordant ses draps pour ne pas m'éclater de rire au nez , surtout quand je lui dis d'une voix magistrale : C'est grave, très-grave; il faudra du temps, beaucoup de temps et les plus grandes précautions. Buvez des infusions de mauve, rien que des infu sions de mauve. Louisa ne paraît pas revenir de mon ignorance, et mon costume n'est pas fait pour lui révéler des intentions de séduction. J'aurais déjà lancé par la fenêtre mon horrible perruque blonde , sans la présence continuelle de Mm d'Alton.

Il y a à peine un jour que je suis le médecin de la maison. Je n'ai pu résister cette nuit au besoin de bavarder avec toi.

J'espère que cette intrigue jettera un peu de gaieté dans ta vie monotone de montagnard. Je te tiendrai au courant des événements. Adieu.

valentin RAYNAL.

CINQUIÈME LETÎllF

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