‹ Le dernier volume des ouevres de VoltaireChapitre 44 sur 103 · COIIIIENT CANDIDE QUITTA SON MONDE · texte numérisé non relu

COIIIIENT CANDIDE QUITTA SON MONDE

CE qu'il en advint.

On se lasse de tout dans la i^ie : Candide s'ennuya bientôt de cultiver son jardin, a Maître Pangloss, disait-il , si nous sommes dans le meilleur des mondes possible, vous m'avouerez du moins que ce n'est pas jouir sa portion de bonheur que de vivre ignoré dans un petit coin de la Propontide, n'ayant d'autres ressources que celles de mes bras, qui pourront me manquer un jour; d'autres plaisirs que ceux que me procure maden^oiselle Cunégonde, qui est fort laide et qui est ma femme; d'autre compagnie que la vôtre, qui m'ennuie quelquefois; ou celle de Martin, qui m'attriste toujours; ou celle de Giroflée, qui est un coquin; ou celle de Paquetle, qui est une coquine;

ou celle de la vieille, qui fait des contes à dormir debout. »

Alors Panglos» prit la parole et dit : « La philosophie nous apprend que les mondes, divisibles à Finfini , s'arrangèrent avec une intelligence merveilleuse pour composer les différents corps que nous remarquons dans la nature. Les corps célestes sont ce qu'ils doivent être ; ils sont placés où ils devaient l'être ; ils décrivent les cercles qu'ils devaient décrire; donc l'homme suit la pente qu'il doit suivre, il est ce qu'il doit élre, il fait^e qu'il doit faire. Vous vous plaignez, ô Candide , parce que la monade de votre âme s'ennuie : mais l'ennui est une modification de l'âme, et cela n'empêche pas que tout ne soit au mieux, et pour vous et pour les autres. Quand vous m'avez vu tout couvert de pustules, je n'en soutenais pas moins mon sentiment, car si mademoiselle Paquette ne m'avait pas fait goûter les plaisirs de l'amour et son poison, je ne vous aurais pas rencontré en Hollande; je n'aurais pas donné lieu à l'anabaptiste Jacques de faire une œuvre mériloire; je n'aurais pas été pendu à Lisbonne pour l'édification du prochain; je ne serais pas ici pour vous soutenir par mes conseils , et vous faire vivre et mourir dans l'opinion leibnitzienne. Oui, mon cher Candide, tout est enchaîné, tout est nécessaire dans le meilleur des mondes possible. Il faut que le bourgeois de Montauban instruise les rois, que le ver de Quimper- Corentin critique, critique, critique; que le dénonciateur des philosophes se fasse crucifier dans la rue Saint-

Denis; que le cuistre des Récoliels et Tarcbidiacre de SainUMalo distillent le fiel et la calomnie dans leurs journaux chrétiens; qu'on accuse nos poètes de philosophie au tribunal de Melpomène, et que les philosophes continuent d'éclairer l'humanité. Malgré les coassements des bêtes qui barbotent dans le marais de la littérature, et dussiez-vous être chassé du plus beau des châteaux à grands coups de pied dans le derrière , rapprendre l'exercice chez les Bulgares, repasser par les baguettes, souffrir de nouveau les effets du zèle d'une Hollandaise, vous renoyer dans Lisbonne, être trèscruellement refessé par l'ordre de la très-sainte Inquisition, recourir les mêmes dangers chez les Padres, chez les Oreillons et chez les Français; dussiez-vous enfin essuyer toutes les calamités possibles, et ne jamais mieux entendre Leibnitz que je ne l'entends moi-même, vous soutiendrez toujours que tout est bien; que le plein, la matière subtile, l'harmonie préétablie et les monades sont les plus jolies choses du monde, et que Leibnitz est un grand homme pour ceux mêmes qui ne le comprennent pas. »

A ce beau discours. Candide, l'être le plus doux de la nature, quoiqu'il eût tué trois hommes dont deux étaient prêtres, ne répondit pas un mot; mais ennuyé du docteur et de sa société , le lendemain à la pointe du jour, un bâton blanc à la main, il s'en fut sans savoir où, cherchant un lieu où l'on ne s'ennuyât pas, et où les hommes ne fussent pas des hommes comme dans le bon pays d'Eldorado.

Candide, d'autant moins malheureux qu'il n'aimait plus mademoiselle Cunégonde, subsistant des libéralités de différents peuples qui ne sont pas chrétiens, mais qui font l'aumône, arriva, après une marche trèslongue et très-pénible, à Tauris, sur les frontières de la Perse , ville célèbre par les cruautés que les Turcs et les Persans y ont exercées tour à tour.

Exténué de fatigue, n'ayant plus de vêtements^ Candide ne penchait guère vers l'opinion de Pangloss, quand un Persan l'aborda de l'air le plus poli, en le priant d'ennoblir sa maison par sa présence. « Vous vous moquez, lui dit Candide; je suis un pauvre diable, je quitte une misérable habitation de la Propontide, parce que j'ai épousé mademoiselle Cnnégonde, qu'elle est devenue fort laide et que je m'ennuyais : en vérité, je ne suis point fait pour ennoblir la maison de personne; je ne suis pas noble moi-même. Dieu merci! Si j'avais eu l'honneur de l'être, M. le baron de Thunder-ten-Tronckh m'eût payé bien cher les coups de pied au cul dont il me gratifia; ou j'en serais mort de honte, ce qui aurait été assez philosophique. DWleurs, j'ai été fouetté très-ignominieusement par les bourreaux de la très*sainte Inquisition et par deux mille héros à trois sols six deniers par jour. Donnezmoi ce que vous voudrez, mais n'insultez pas à ma misère par des railleries qui vous ôteraient tout le prix de vos bienfaits. — Seigneur, répliqua le Persan, vous pouvez être un gueux, et cela parait assez notoire; mais ma religion m'oblige à l'hospitalité ; il suffit que

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TOUS soyez homme et malheureux pour que ma prunelle soit le sentier de vos pieds : daignez ennoblir ma maison par votre présence radieuse. — Je ferai ce que vous voudrez, répondit Candide. — Entrez donc, » dit le Persan.

Ils entrèrent. Candide ne se lassait pas d'admirer les attentions respectueuses que son hôte avait pour lui. Les esclaves prévenaient ses désirs; toute la maison ne semblait occupée qu'à l'œuvre de son contentement. «Si cela dare, disait Candide en lui-même, tout ne va pas si mal dans ce pays-ci. » Trois jours s'étaient passés, pendant lesquels les bons procédés du Persan ne s'étaient point démentis, et Candide s'écriait déjà : a Maître Pangloss , je me suis bien toujours douté que vous aviez raison , car vous êtes un grand philosophe. »

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