‹ Le dernier volume des ouevres de VoltaireChapitre 45 sur 103 · CE QUI ARRIVA A CANDIDE DANS CETTE MAISON ET COMMENT IL EN SORTIT · texte numérisé non relu

CE QUI ARRIVA A CANDIDE DANS CETTE MAISON ET COMMENT IL EN SORTIT

Candide, bien nourri, bien vêtu et ne s'ennuyant pas, revint bientôt aussi vermeil, aussi frais, aussi beau qu'il l'était eu Westphalie. Ismaël Roab, son hôte, vit ce changement avec plaisir. C'était un homme haut de six pieds, orné de deux petits yeux extrêmement rouges, et' d'un gros nez tout bourgeonné qui annonçait assez son infraction à la loi de Mahomet. Sa.moustache était renommée dans la province, et les mères ne souhaitaient rien tant à leurs fils qu'une pareille moustache. Roab avait des femmes, parce qu'il était riche; mais il pensait comme on ne pense que trop dans l'Orient, et dans quelques-uns des collèges de l'Europe, a Votre Excellence est plus belle que les étoiles, dit un jour le rusé Persan au naïf Candide en lui chatouillant légèrement le menton; vous avez dû captiver bien des cœurs. »

Candide ne voulut pas comprendre.

Dans ce temps-là, un des plus fermes soutiens de la milice monacale de Perse, le plus docte des docteurs mahométans, qui savait l'arabe sur le bout des doigts,

et même le grec qu'on parle aujourd'hui dans la patrie des Démosthènes et des Sophocle, le révérend Ed-Ivan- Bool-Deuk revenait de Constantinople , où il était allé converser avec le révérend Mahmoud-Abram sur un point de doctrine bien délicat; savoir, si le prophète avait arraché de Taile de Tange Gabriel la plume dont il se servit pour écrire TAlcoran , ou si Gabriel s'était déplumé de lui-même. Ils avaient disputé pendant trois jours et trois nuits avec une chaleur digne des plus beaux siècles de la controverse : et le docteur s'en revenait persuadé, comme tous les disciples d'Ali, que Mahomet avait arraché la plume, et Mahmoud-Abram était demeuré convaincu, comme le reste des sectateurs d'Omar, que le prophète était incapable de cette impolitesse, et que l'ange lui avait présenté sa plume de la meilleure grâce du monde ^.

L'arrivée de Candide avait fait du bruit dans Tauris : plusieurs personnes qui l'avaient entendu parler des effets contingents et non contingents s'étaient doutées qu'il était philosophe. On eq parla au révérend Ed-Ivan- Boul-Deuk : il eut la curiosité de le voir; et Roab, qui ne pouvait guère refuser une personne de cette considération, fit venir Candide en sa présence. II parut très-salisfait de la manière dont Candide parla du mal physique et du mal moral , de l'agent et du patient.

* On dit qu'il y avait à Constantinople une espèce d'esprit fort qui insinua qu'il aurait fallu examiner d'abord s*il est vrai que rAlcoran soit écrit avec une plume de l'ange Gabriel. Mais il fut lapidé.

122 CANDIDE, OU LOPTIMISME.

a Je comprends que vous êtes un philosophe. Candide, dit le vénérable cénobite; il ne convient pas qu'un grand homme comme vous soit traité aussi indignement qu'on me l'a dit dans le monde. Vous êtes étranger, je veux vous mener à la cour; vous y recevrez un accueil favorable. Le sophi aime les sciences. Ismaël, remettez entre mes mains ce jeune philosophe, ou craignez d'encourir la disgrâce du prince, et d'attirer sur vous les vengeances du ciel et des moines surtout. »

Ces derniers mots épouvantèrent l'intrépide Persan, il consentit à tout, et Candide, bénissant le ciel et les moines, sortit le même jour de Tauris avec le docteur mahométan.

Ils prirent la route d'Ispahan, où ils arrivèrent chargés des bénédictions et des bienfaits des peuples.

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