RÉCEPTION DE CANDIDE A LA COUR, ET CE
QUI s'ensuivit.
Le révérend Ed-Ivan-Boul-Deuk ne tarda pas de présenter Candide au roi. Sa Majesté prit un plaisir singulier à Tentendre; elle le mit aux prises avec plusieurs savants de sa cour; et ces savants le traitèrent de fou, dMgnorant, d'idiot; ce qui contribua beaucoup de persuader Sa Majesté qu'il était un grand homme. a Parce que, leur dit-elle, vous ne comprenez rien anx raisonnements de Candide, vous lui dites des sottises; mais moi qui n'y comprends rien non plus, je vous assure que c'est un grand philosophe. » Ces mots imposèrent silence aux savants.
On logea Candide au palais; on lui donna des esclaves pour le servir; on le revêtit d'un habit magnifique ; et le sophi ordonna que quelque chose qu'il pût dire, personne ne fût assez osé pour prouver qu'il eût tort*. Sa Majesté ne s'en tint pas Uu Le vénérable
* Si ceci pouvait donner envie anx philosophes qui perdent leur temps à aboyer dans la cabane de Procope de faire un petit voyage en Perse , cet ouvrage futile rendrait un assez grand ser» vice à messieun les Parisiens. {Cette note est de M, Ralph.)
moine ne cessait point de la solliciter en faveur de son protégé y et elle se résolut enfin à le mettre au nombre de ses plus intimes favoris.
tt Dieu soit loué et notre saint prophète I dit Timan en abordant Candide. Je viens vous apprendre une nouvelle bien agréable. Que vous êtes heureux , mon cher Candide! que vous allez faire de jaloux, vous nagerez dans Topulence : vous pouvez aspirer aux plus beaux postes de l'empire. Ne m'oubliez pas au moins, nK>n cher ami : songez que c'est moi qui vous ai procuré la faveur dont vous allez jouir. Que la gaieté règne sur l'horizon de votre visage : le roi vous accorde une grâce bien mendiée , et vous allez donner un spectacle dont la cour n'a pas joui depuis deux ans. — Et quelles sont les faveurs dont le prince m'honore? demanda Candide. — Ce jour même, répondit le moine tout joyeux, vous recevrez cinquante coups de nerf de bœuf sur la plante des pieds en présence de Sa Majesté. Les eunuques nommés pour vous parfumer vont se rendre ici : préparez-vous à supporter gaillardement cette petite épreuve et à vous rendre digne du roi des rois. — Que le roi des rois garde ses bontés, s'écria Candide en colère, s'il faut recevoir cinquante coups de nerf de bœuf pour les mériter. — C'est ainsi qu'il en use, reprit froidement le docteur, avec ceux sur qui il veut répandre ses bienfaits. Je vous aime trop pour m'en rapporter au petit dépit que vous faites paraître, et je vous rendrai heureux malgré vous. »
Il n'avait pas cessé de parler, que les eunuques
arrivèrent, précédés de l'exécuteur des menus plaisirs de Sa Majesté, qui était un des plus grands et des plus robustes seigneurs de la cour. Candide eut beau dire et beau faire, on lui parfuma les jambes et les pieds suivant l'usage. Quatre eunuques le portèrent dans la place destinée pour la cérémonie, au milieu d'un double rang de soldats, au bruit des instruments de musique , des canons et des cloches de toutes les mosquées d'Ispaban. Le sophi* y était déjà, accompagné de ses principaux officiers et des plus qualifiés de la cour. A l'instant on étendit Candide sur une petite sellette toute dorée, et l'exécuteur des menus plaisirs se mit à entrer en fonctions, a maître Pangloss, si vous étiez ici I... » disait Candide, pleurant et criant de toutes ses forces, ce qui aurait été jugé très-indécent si le moine n'eût fait entendre que son protégé n'en agissait ainsi que pour mieux divertir Sa Majesté.
En effet, ce grand roi riait comme un fou : il prit même tant de plaisir à la chose, que les cinquante coups donnés, il en ordonna cinquante autres. Mais son premier ministre lui ayant représenté avec une fermeté peu connue que cette faveur inouïe à l'égard d'un étranger pourrait aliéner les cœurs de ses sujets, il révoqua cet ordre, et Candide fut reporté dansjson appartement.
* Je me sers de ce mot de Sophi, parce qu'il est beaucoup plus connu que celui de Sezevy, qui est le mot propre. Sophi ^signifie empereur on capucin. Mais qu'importe!
t Note du traducteur.
On le mit au lit après loi avoir bassiné les pieds avec du vinaigre. Les grands vinrent tour à tour le féliciter. Le sophi y vint ensuite, et non-seulement il lui donna sa main à baiser, suivant l'usage , mais encore un grand coup de poing snr les dents. Les politiques en conjec* tnrèrent que Candide ferait une fortune presque sans exemple, et ce qui est rare, les politiques ne se trompèrent pas.