‹ Le dernier volume des ouevres de VoltaireChapitre 49 sur 103 · PLAISIRS DE CANDIDE · texte numérisé non relu

PLAISIRS DE CANDIDE

Candide, dans l'amerlume de sa douleur, écrivit une lettre très-pathétique au révérend Ed-Ivan-Boul- Deuk. Il lui peignit si fortement l'état actuel de son âme, qu'il en fut touché, au point qu'il fit agréer au sophi que Candide se démit de ses emplois. Sa Majesté, pour récompenser ses services, lui accorda une pension très-considérable. Allégé du poids de la grandeur, notre philosophe chercha bientôt dans les plaisirs de la vie privée l'optimisme de Pangloss : il avait vécu jusqu'alors pour les autres, il semblait avoir oublié qu'il avait un sérail.

Il s'en ressouvint avec l'émotion que ce nom seul inspire, a Que tout se prépare, dit-il à son premier eunuque, pour mon entrée chez mes femmes. — Seigneur, répondit l'homme à voix claire, c'est à présent que Votre Excellence mérite le surnom de sage. Les hommes pour qui vous avez tant fait n'étaient pas dignes de vous occuper. — Cela peut être, » dit modestement Candide.

Au fond d'un jardin , où l'art aidait la nature à développer ses beautés, était une petite maison d'une

architecture simple et élégante, et par cela seul bien di érente de celles qu'on voit dans les faubourgs de la plus belle ville de l'Europe. Candide n'en approcha qu'en rougissant : l'air autour de ce réduit charmant répandait un parfum délicieux; les fleurs amoureusement entrelacées y semblaient guidées par l'instinct du plaisir; elles y conservaient longtemps leurs différents attraits; la rose n'y perdait jamais son éclat; la vue d'un rocher d'où l'onde se précipitait avec un bruit sourd et confus , invitait l'ànie à cette douce mélancolie qui précède la volupté.

Cependant Candide entre en tremblant dans un salon où régnent le goût et la magnificence : ses sens sont entraînés par un charme secret. Il jette les yeux sur le jeune Télémaque, qui respire sur la toile au milieu des nymphes de la cour de Calypso; il les détourne sur une Diane à moitié nue, qui fuit dans les bras du tendre Endymion ; son trouble augmente à la vue d'une Vénus fidèlement copiée sur la Vénus d'Italie. Tout à coup ses oreilles sont frappées d'une harmonie divine. Une troupe de jeunes Géorgiennes paraissent couvertes de leurs voiles; elles forment autour de lui un ballet agréablement dessiné , et plus vrai que ces petits ballets de Sybarites qu'on exécute sur des petits théâtres après la mort des Césars et des Pompées.

A un signal convenu les voiles tombent I des physionomies pleines d'expression prêtent leur magie au divertissement ; ces beautés étudient des attitudes séduisantes qui ne paraissent pas étudiées. L'une annonce

par ses regards une passion sans bornes» Tautre, une molle langueur qui attend les plaisirs sans les chercher; celle-ci se baisse et se relève précipitamment pour laisser entrevoir ces appas enchanteurs que le» femmes ne cachent que pour mieux les montrer; celle-là entr'ouvre sa simarre pour découvrir une jambe, seule capable d'enflammer un mortel délicat. La danse cesse, et toutes les beautés restent immobiles. Le silence rappelle Candide à lui-même; la douceur de l'amour entre dans son cœur. Il promène partout des regards curieux : il prend un baiser sur des lèvres brûlantes, sur des yeux humides ; il passe la main sur des seins plus blancs que l'albâtre : il aperçoit des roses qui n'attendent pour rougir que les rayons du soleil : il les embrasse avec passion.

Notre philosophe admire encore une stature majestueuse, une taille fine et délicate. Il jelte enfin le mouchoir à une jeune Persane dont il avait toujours vu les yeux fixés sur lui; elle semblait lui dire : a Apprenezmoi la raison d'un trouble que j'ignore, » elle rougissait en voulant dire cela, et elle en était mille fois plus belle. L'eunuque ouvrit aussitôt la porte d'un cabinet consacré à l'étude des passions. Ces amants y entrèrent, et l'eunuque dit à son maître : « C'est ici que vous allez trouver la science. — Oh ! je l'espère bien, » répondit .Candide.

Le plafond et les murs de ce petit réduit étaient couverts de glaces; l'ameublement était de satin noir.... Je suis obligé de respecter la fausse délicatesse de

notre langue. 11 me suffit de dire que notre philosophe goûta philosophiquement le fruit de la science, et que la jeune Persane devint en peu de temps sa raison suffisante.

tt mon maître! mon cher maître! s'écria Candide hors de lui-même, tout est ici aussi bien que dans l'Eldorado; une belle femme peut seule combler les désirs de l'homme. Je suis heureux autant qu'on peut l'être. Leibnitz a raison, et vous êtes un grand philosophe. » Et parlant à la Persane : a Par exemple, je gage que vous avez toujours cru à l'optimisme, mon aimable enfant, parce que vous avez toujours été heureuse? — Hélas! non, répondit l'aimable enfant : je ne sais ce que c'est que l'optimisme, mais JB vous jure que votre esclave n'a connu le bonheur que d'aujourd'hui. Si mon seigneur veut bien le permettre, je l'en convaincrai par un récit succinct de mes aventures. — Je le veux bien, dit Candide, l'homme qui a été heureux trois fois est dans] une position assez tranquille pour entendre raconter des histoires. »

Alors la belle esclave prit la parole, et commença en ces termes :

Page 1