‹ Le dernier volume des ouevres de VoltaireChapitre 50 sur 103 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

HISTOIRE DE ZIRZA.

« Mon père était chrétien et je suis chrétienne aussi, a ce qu'il m'a dit. Il avait un petit ermitage auprès de Cotatis, dans lequel il s'attirait la vénération des fidèles par une dévotion fervente et par des austérités qui effrayent la nature. Les femmes venaient en foule lui rendre leurs hommages, et y prenaient un plaisir singulier. Ce fut sans doute à une des plus dévotes que je dois la vie. Je fus élevée dans un souterrain voisin de la cellule de mon père. J'avais douze ans; je n'étais pas encore sortie de cette espèce de tombeau , quand la terre trembla avec un bruit épouvantable : les voûtes du souterrain s'affaissèrent, et l'on me retira de dessous les décombres. J'étais à moitié morte lorsque la lumière frappa mes yeux pour la première fois. Mon père me retira dans son ermitage comme un enfant prédestiné; tout paraissait étrange au peuple dans cette aventure. Mon père cria au miracle et le peuple aussi.

» On me nomma Zirza, ce qui signifie en persan enfant de la Providence. Il fut bientôt question de mes faibles appas : les femmes venaient déjà plus rarement à l'ermitage, et les hommes beaucoup plus souvent. Un d'eux me dit qu'il m'aimait, a Scélérat, lui dit mon

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père, as-tu de quoi Faimer? G^esl un dépôt que Dieu m'a confié; il m'est apparu cette nuit la figure d'un ermite vénérable qui m'a défendu de m'en dessaisir à moins de mille sequins. Retire-toi, misérable, et crains que ton haleine impure ne flétrisse ses attraits. — Je n'ai qu'un cœur, répondit-il; mais, barbare, ne rougis-tu pas de te jouer de la Divinité pour satisfaire ton avarice? De quel front, chétive créature, oses-tu dire que Dieu t'a parlé? C'est avilir l'auteur des êtres que de le représenter conversant avec des hommes tels que toi. — blasphème! s'écria mon père furieux : Dieu lui-même ordonne de lapider les blasphémateurs, n En disant ces paroles, il assomme mon malheureux amant, et son s.ang me rejaillit au visage. Quoique je ne connusse pas encore l'amour, cet homme m'avait intéressée, et sa mort me jeta dans une affliction d'autant plus grande, qu'elle me rendit la vue de mon père insupportable. Je pris la résolution de le quitter; il s'en aperçut : a Ingrate, me dit-il, c'est à moi à qui tu dois le jour. Tu es ma fille... et tu me hais! Mais je vais mériter ta haine par les traitements les plus rigoureux. 9) Il me tint trop bien parole, le cruel! Pendant cinq ans que je passai dans les pleurs et les gémissements, ni ma jeunesse, ni ma beauté ternie, ne purent affaiblir son courroux : tantôt* il m'enfonçait des milliers d'épingles dans toutes les parties du corps, tantôt avec sa discipline il me mettait en sang.... a Cela vous faisait moins de mal que les épingles? n dit Candide. a Cela est vrai, seigneur, dit Zirza. Enfin, continua-

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t-elle, je m'enfuis de la maison paternelle, et n'osant me fier à personne, je m'enfonçai dans les bois. J'y fus trois jours sans manger, et j'y serais morte de faim sans un tigre qui devint mon ami, et qui voulut bien partager sa chasse avec moi , mais il voulait aussi me faire partager sa couche. Je suivis un marchand d'esclaves qui allait à Tiflis. Le pourvoyeur du sophi m'acheta pour votre usage. J'ai langui dans les larmes depuis trois mois que je suis au nombre de vos femmes : mes compagnes et moi nous nous imaginions être dédaignées; et si vous saviez, seigneur, combien des eunuques sont déplaisants et peu propres à consoler de jeunes filles qu'on méprise! Enfin, je n'ai pas encore dix-huit ans, et j'en ai passé douze dans un cachot afireux; j'ai essuyé un tremblement de terre; j'ai désespéré le premier homme aimable que j'eusse encore vu; j'ai enduré pendant quatre ans les tortures les plus cruelles, j'ai eu le scorbut et la peste. Consumée de désirs au milieu d'une troupe de monstres noirs et blancs, maudissant ma destinée, j'ai passé trois mois dans ce sérail, et j'y serais morte de la jaunisse, si Votre Excellence ne m'avait enfin honorée de ses embrassements. — ciel! s'écria Candide, se peut-il que vous ayez déjà éprouvé des malheurs aussi sensibles? Que dirait Pstngloss s'il pouvait vous entendre? Mais vos infortunes sont finies ainsi que les miennes. Tout est bien, n'est-il pas vrai? » En disant ceci. Candide embrassa la belle et s'afiermit de plus en plus dans le système de Pangloss.

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