DISGRACE DE CANDIDE. VOYAGES ET AVENTURES
Périgoardin ne fut pas plutôt arrivé à la cour qu'il employa tonte son adresse pour gagner le minisire et pour perdre son bienfaiteur. Il répandit le bruit que Candide était un traître et qu'il avait mal parlé de la sacrée moustache du roi des rois. Tous les courtisans le condamnèrent à être brûlé à petit feu. Mais le sophî, plus indulgent, ne le condamna qu'à un exil perpétuel , après avoir baisé la plante des pieds de son dénonciateur, suivant l'usage des Persans. Périgourdin partit pour faire exécuter ce jugement : il trouva notre philosophe en bonne santé et disposé à redevenir heureux, a Mon ami , lui dit l'ambassadeur d'Angleterre, je viens à regret vous annoncer qu'il faut sortir an plus vite de cet empire et me baiser les pieds avec un véritable repentir de vos énormes forfaits... — Vous baiser les pieds, monsieur l'abbé! En vérité, vous n'y pensez pas; je ne comprends rien à ce badinage. r> Alors quelques muets qui avaient suivi Périgourdin entrèrent et le déchaussèrent On signi6a à Candide qu'il fallait subir cette humiliation ou s'at^tendre à être empalé. Candide, en vertu du libre
arbitre, baisa les pieds de l'abbé. On le revêtit d'une mauvaise robe de toile , et le bourreau le chassa de la ville en criant : a C'est un traître! il a médit de la moustache du sophi. »
Que faisait l'olBcieux cénobite tandis qu'on traitait ainsi son protégé? Je n'en sais rien. Il est à croire qu'il s'était lassé de protéger Candide. Qui peut compter sur la faveur des rois et des moines surtout I
Cependant notre héros cheminait tristement, a Je n'ai jamais parlé, disait-il, de la moustache du roi de Perse. Je tombe en un moment du faite du bonheur dans l'abîme de l'infortune, parce qu'un misérable qui a violé toutes les lois m'accuse d'un crime que je n'ai jamais commis. Et ce misérable, ce monstre persécuteur de la vertu... il est heureux. »
Candide, après quelques jours de marche, se trouva sur la frontière de la Turquie. Il dirigea ses pas vers la Propontide, dans le dessein de s'y fixer et de passer le reste de ses jours à cultiver son jardin. Il vit en passant dans une petite bourgade quantité de gens assemblés en tumulte. Il s'informa de la cause et de l'effet, tt C'est un événement assez particulier, lui dit un vieillard. Il y a quelque temps que le riche Méhémet demanda en mariage la fille du janissaire Zamoud : il ne la trouva pas pucelle, et suivant un principe tout naturel, autorisé par les lois, il la renvoya chez son père après l'avoir dévisagée. Zamoud, outré de cet afiront, dans les premiers transports d'une fureur trèsnaturelle, abattit d'un coup de cimeterre le visage
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défiguré de sa fille. Son fils aîné, qui aimait passionnément sa sœur, et cela est bien dans la nature, sauta sur son père, et, la rage dans le cœur, lui plongea tout naturellement un poignard très-aigu dans l'estomac* Ensuite, semblable à un lion qui s'enflamme en voyant couler son sang, le furieux Zamoud courut chez Méhémet. 11 a renversé quelques esclaves qui s'opposaient à son passage et a massacré Méhémet, ses femmes et deux enfants au berceau, ce qui est fort nature] dans la situation violente où il était. Enfin, il a fini par se donner la mort avec le même poignard fumant du sang de son père et de ses ennemis, ce qui est bien naturel encore. — Ohl quelle horreur I s'écria Candide. Que diriez- vous, maître Pangloss, si vous trouviez ces barbaries dans la nature? N'avoueriez-vous pas que la nature est corrompue? que tout n'est pas...
— Non, dit le vieillard; c'est l'harmonie préétablie.
— ciel! ne me trompez-vous pas? Est-ce Pangloss que je revois? dit Candide. — C'est moi, répondit le vieillard : je vous ai reconnu, mais j'ai voulu pénétrer dans vos sentiments avant de me découvrir. Çà, discourons un peu sur les efiets contingents, et voyons si vous avez fait des progrès dans l'art de la sagesse. — Hélas! dit Candide, vous choisissez bien mal votre temps : apprenez-moi plutôt ce qu'est devenue madame Cunégonde et où sont frère Giroflée, Paquette et la fille du pape Urbain. — Je n'en sais rien, dit Pangloss; il y a deux ans que j'ai quitté notre habitation pour vous chercher. J'ai parcouru presque toute la Tur-
qaie; j'allais me rendre à la cour de Perse, où j'ai appris vos triomphes , et je ne séjournais dans cette petite bourgade, parmi ces bonnes gens, que pour prendre des forces pour continuer mon voyage. — Qu'est-ce que je vois? reprit Candide tout surpris; il vous manque un bras, mon cher docteur. — Cela n'est rien, dit le docteur, borgne et manchot : rien de si ordinaire dans le meilleur des mondes que de voir des gens qui n'ont qu'un œil et qu'un bras. Cet accident m'est arrivé dans un voyage de la Mecque. Notre cara» vane fut attaquée par une troupe d'Arabes : notre escorte voulut faire résistance , et, suivant les droits de la guerre, les Arabes, qui se trouvèrent les plus forts, nous massacrèrent tous impitoyablement. Il périt environ cinq cents personnes dans cette affaire, parmi lesquelles il y avait une douzaine de femmes grosses. Pour moi, je n'eus que le crâne fendu et le bras coupé; je n'en mourus pas, et j'ai toujours trouvé que tout allait au mieux. Mais vous-même, mon cher Candide, d'où vient que vous avez une jambe de bois? Alors Candide prit la parole et raconta ses aventures.
Nos philosophes retournèrent ensemble dans la Propontide et firent gaiement le chemin en discourant du mal physique et du mal moral , de la liberté , de la prédestination , des monades et de l'harmonie préétablie.