‹ Le dernier volume des ouevres de VoltaireChapitre 54 sur 103 · CANDIDE CONTINUE DE VOYAGER, ET EN QUELLE QUALITÉ · texte numérisé non relu

CANDIDE CONTINUE DE VOYAGER, ET EN QUELLE QUALITÉ

tt Je n^ai d'autre parti à prendre, disait notre philo- 'sophe, que de me faire esclave ou Turc : le bonheur m'a abandonné pour jamais. Un turban corromprait tous mes plaisirs. Je me sens incapable de goûter la tranquillité de Tâme dans une religion pleine d'impos-» tures , où je ne serais entré que pour un vil intérêt. Non, jamais je ne serai content si je cesse d'être honnête homme. Faisons-nous donc esclave. » Aussitôt cette résolution prise, Candide se mit en devoir de Pexécuter. Il choisit un marchand arménien pour maître. C'était un homme 'd'un très-bon caractère et qui passait pour vertueux, autant qu'un Arménien peut l'être : il donna deux cents sequins à Candide pour prix de sa liberté. L'Arménien était sur le point de partir pour la Norvège; il emmena Candide, espérant qu'un philosophe lui serait utile dans son commerce. Ils s'embarquèrent. Le vent leur fut si favorable qu'ils ne mirent que la moitié du temps qu'on met ordinairement pour faire ce trajet. Ils n'eurent pas même besoin d'acheter du vent des magiciens lapons, et se conten-

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tèrent de leur faire quelques cadeaux pour qu'ils ne troublassent pas leur bonne fortune par des enchantements, ce qui leur arrive quelquefois, si Ton en croit le Dictionnaire de Horeri.

Aussitôt débarqué, l'Arménien fit sa provision de graisse de baleine et chargea notre philosophe de parcourir le pays pour lui acheter du poisson sec. Il s'acquitta de la commission le mieux qu'il lui fut possible. Il s'en revenait avec plusieurs rennes chargés de cette marchandise, et il réfléchissait profondément sur la différence étonnante qui se trouve entre les Lapons et les autres hommes.

Une très-petite Laponne, qui avait la tête un peu plus grosse.que le corps, les yeux rouges et pleins de feu, le nez épaté et la bouche de toute la grandeur possible , lui souhaita le bonjour avec des grâces infinies, a Mon petit seigneur, lui dit cet être haut d'un pied six pouces, je vous trouve charmant; faites-moi la grâce de m'aimer un peu. » En disant ceci, la Laponne lui sauta au cou. Candide la repoussa avec horreur. Elle crie; son mari vient, accompagné de plusieurs autres Lapons. « D'où vient ce tintamarre? dirent-ils. — C'est, dit le petit être, que cet étranger.... Hélas! la douleur me suffoque; il me repousse! — J'entends, dit le mari lapon. Impoli, malhonnête, brutal, infâme, lâche, coquin! tu couvres d'opprobre ma maison; tu me fais l'injure la plus sensible : tu refuses de coucher avec ma femme ! — En voilà bien d'une autre 1 s'écria Candide. Qu'auriez-vous donc dit si

j'avais couché avec elle? — Je t'aurais souhaité toutes sortes de prospérités , dit le Lapon en colère; mais tu ne mérites pas mon indignation. »

En parlant ainsi, il déchargea sur le dos de Candide une volée de coups de bâton. Les rennes furent saisis par les parents de l'époux offensé, et Candide, crainte de pis, se vit contraint de prendre la fuite et de renoncer pour jamais à son bon maître , car comment se présenter devant lui sans argent, sans graisse de baleine, sans rennes et sans amour pour les Laponnes?

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