DE NEWTON ET DE LEIBNITZ
Candide marcha longtemps sans savoir où il irait. Il se résolut enfin à se rendre dans le Danemark, où il avait ouï dire que tout allait bien. Il possédait quelques pièces de monnaie dont l'Arménien lui avait fait présent, et avec ce faible secours il espérait voir la fin de son voyage. L'espérance lui rendait sa misère supportable, et il passait encore quelques bons moments. Il se trouva un jour dans une hôtellerie avec trois voyageurs qui lui parlaient avec chaleur du plein et de la matière subtile, a Bon I se dit Candide , voilà des philosophes! — Messieurs, dit-il, le plein est incontestable : il n'y a point de vide dans la nature, et la matière subtile est bien imaginée. — Vous êtes donc cartésien? dirent les trois voyageurs. — ' Oui , dit Candide , et leibnitzien, qui plus est. — Tant pis pour vous, répondirent les philosophes : Descartes et Leibnitz n'avaient pas le sens commun. Nous sommes newtoniens, nous autres, et nous nous en faisons gloire. Si nous disputons, c'est pour mieux nous affermir dans nos sentiments, et nous pensons tous de même. Nous cherchons
la vérité sur les traces de Newton , parce que nous sommes persuadés que Newton est un grand homme» — Et Descartes aussi , et Leibnitz aussi , et Pangloss aussi, dit Candide. Ces grands hommes-là en valent bien d'autres. — Vous êtes un impertinent , notre amil répondirent les philosophes. Connaissez-vous les lois de la réfrangibilité, de l'attraction, du mouvement? Avez-vous lu les vérités que le docteur Clarke a répondues aux rêveries de votre Leibnitz? Savez-vous que les couleurs dépendent des épaisseurs? Avez-vous quelque notion de la théorie de la lumière et de la gravitation? Connaissez- vous la période de vingt-cinq mille neuf cent vingt années qui, malheureusement, ne s'accorde pas avec la chronologie? Non sans doute; vous n'avez que de fausses idées d€ toutes ces choses; taisez-vous donc, chétive créature, et gardez-vous d'insulter les gens en les comparant à des pygméesl-^ Messieurs, répondit Candide, si Pangloss était ici, il vous dirait de fort belles choses , car c'est un grand philosophe; il méprise souverainement votre Newton, et , comme je suis son disciple , je n'en fais pas grand cas non plus. » Les philosophes, outrés de colère, se jetèrent sur Candide^ et le pauvre Candide fut rossé très-philosophiquement.
Leur courroux s'apaisa ; ils demandèrent pardon à notre héros de leur vivacité. Alors l'un d'eux prit la parole et fit un fort beau discours sur la douceur et la modération.
Pendant qu'il parlait , on vit passer un enterrement
magnifique. Nos philosophes en prirent occasion de discourir sur la sotte vanité des hommes, a Ne serait-il pas plus raisonnable y dit l'un d'eux , que les parents et les amis du mort portassent eux-mêmes sans pompe et sans bruit le fatal cercueil? Cette opération funèbre, en leur offrant l'idée du trépas, ne produirait-elle pas l'effet le plus salutaire et le plus philosophique? Cette réflexion , qui se présenterait d'elle-même : Ce corps que Je porte est celui de mon ami; il n'est plus, et comme lui je dois cesser d'être, ne serait-elle pas capable d'épargner des crimes à ce globe malheureux, de ramener à la vertu des êtres qui croient à l'immortalité de l'âme? Les hommes sont trop portés à éloigner d'eux la pensée de la mort, pour qu'on doive craindre de leur en représenter de trop fortes images. D'où vient qu'on cherche à écarter de ce spectacle une mère, une sœur, une épouse? Les accents de la nature, les cris du désespoir honoreraient bien plus les cendres d'un mort que tous ces individus noirs depuis la tête jusqu'aux pieds, avec des pleureuses inutiles, et ces brigades de ministres qui psalmodient gaiement des oraisons qu'ils n'entendent pas. — C'est fort bien parler, dit Candide au raisonneur; si vous parliez toujours aussi bien, sans vous aviser de battre les gens, vous seriez un grand philosophe. «
Nos voyageurs se séparèrent avec des signes de confusion et d'amitié.
Candide, dirigeant toujours ses pas vers le Danemark , s'enfonça dans les bois. En y rêvant à tous les
malheurs qui lui étaient arrivés dans le meilleur des mondes, il se détourna du grand chemin et se perdit. Le jour commençait à baisser quand il s'aperçut de sa méprise; le découragement le prit, et levant tristement les yeux au ciel, notre héros, appuyé sur un tronc d'arbre, parla en ces termes : a J'ai parcouru la moitié du monde, j'ai vu la fraude et la calomnie triomphantes ; je n'ai cherché qu'à rendre service aux hommes, et j'ai été persécuté. Un grand roi m'honore de sa faveur et de cinquante coups de nerf de bœuf; j'arrive avec une jambe de bois dans une fort belle province, j'y goûte les plaisirs après m'étre abreuvé de fiel et de chagrins; un abbé arrive , je le protège ; il s'insinue à la cour par ma protection, et je suis obligé de lui baiser les pieds. Je rencontre mon pauvre Pangioss, et c*est pour le voir brûler. Je me trouve avec des philosophes, l'espèce la plus douce et la plus sociable de toutes les espèces d'animaux répandus sur la surface de la terre, et ils me battent impitoyablement. Il faut que tout soit bien, puisque Pangioss l'a dit, mais je n'en suis pas moins le plus malheureux des êtres, v
Candide s'interrompit pour prêter l'oreille à des cris perçants. Il avança par curiosité. Une jeune fille qui s'arrachait les cheveux avec les marques du plus cruel désespoir s'ofirit tout à coup à sa vue. « Qui que vous soyez, lui dit-elle, si vous avez un cœur, suivezmoi. » Ils marchèrent ensemble. Ils eurent à peine fait quelques pas que Candide aperçut un homme et une femme étendus sur l'herbe : leurs physionomies annon-
çaieni la noblesse de leurs âmes et de leur origine; leurs traits, quoique altérés par la douleur qu'ils ressentaient, avaient quelque chose de si intéressant que Candide ne put s'empêcher de les plaindre et de s'informer avec un vif empressement de la cau^e qui les avait réduits en ce triste état. « C'est mon père et ma mère que vous voyez, lui dit la jeune fille en se précipitant dans leurs bras. Us fuyaient pour éviter la rigueur d'une sentence injuste : je les accompagnais dans leur fuite, trop contente de partager leur malheur. Nous nous sommes arrêtés ici pour prendre quelque repos; j'ai découvert cet arbre que vous voyez, son fruit m'a trompée.... Hélas I monsieur, je suis une créature en horreur à l'univers et à moimême. Que votre bras s'arme pour venger la vertu offensée, pour punir le parricide! Frappez I Ce fruit... j'en ai présenté à mon père et à ma mère ; ils en ont mangé avec plaisir : je m'applaudissais d'avoir trouvé le moyen d'étancher la soif dont ils étaient tourmentés. Malheureuse! c'était la mort que je leur avais présentée : ce fruit est un poison, n
Ce récit fit un peu frissonner Candide. Il s'empressa de donner des secours à cette famille infortunée ; mais le poison avait déjà fait trop de progrès et les remèdes les plus efficaces n'auraient pu en arrêter le funeste effet, tt Chère enfant , notre unique espérance , s'écrièrent les deux malheureux , pardonne-toi comme nous te pardonnons; c'est l'excès de ta tendresse qui nous ôte la vie.... Brave étranger, daignez prendre soin de
158 CANDIDE, OU LOPTIMISME.
ses jours ; son cœur est noble et formé à la vertu ; c'est un dépôt que nous vous laissons entre les mains, qui nous est infiniment plus précieux que notre fortune passée.... Chère Zénoide, reçois mes derniers embrassements ; mêle tes larmes avec les nôtres. Tu nous as ouvert la porte du cachot ténébreux. Zénoîde , nous te bénissons; puisses-ta ne jamais oublier les leçons que notre prudence t'a dictées, et puissent-elles te préserver des abîmes que nous voyons entr'ouverts sous tes pasi »
Ils expirèrent en prononçant ces derniers mois. Candide eut beaucoup de peine à faire revenir Zénoîde à elle-même.
La lune avait éclairé cette scène louchante ; le jour paraissait, que Zénoîde, plongée dans une morne affliction, n'avait pas encore repris l'usage de ses sens. Quand elle eut ouvert les yeux, Candide creusait la terre pour y enfouir les chers morts; elle y travailla elle-même avec un grand courage. Ce devoir rempli, elle donna un libre cours à ses pleurs. Notre philosophe la traîna loin de ce lieu prédestiné : ils marchèrent longtemps sans tenir de route certaine. Us aperçurent enfin une petite cabane; deux personnes sur le déclin de l'âge habitaient dans ce désert, qui s'empressèrent de donner tous les secours que leur pauvreté permettait d'offrir.
Ces vieilles gens étaient tels qu'on nous peint Philémon et Baucis; il y avait cinquante ans qu'ils goûtaient les douceurs de l'hymen sans jamais en avoir essuyé
Tamertume; une santé robuste, fruit de la tempérance et de la tranquillité de l'àme, des mœurs douces et simples, un fonds de candeur inépuisable dans le caractère, toutes les vertus que l'homme ne doit qu'à lui-même , composaient le glorieux apanage que le ciel leur avait accordé. Ils étaient en vénération dans les hameaux voisins, dont les habitants, oubliés dans une heureuse rusticité, auraient pu passer pour d'honnêtes gens s'ils avaient été catholiques. Us se faisaient un devoir de ne laisser manquer de rien à Agathon et à Sunam (c'étaient les noms des vieux époux); leur charité s'étendit sur les nouveaux venus, a Hélas! disait Candide, c'est grand dommage que vous ayez été brûlé, mon cher Pangloss; vous aviez bien raison, mais ce n'est pas dans toutes les parties de l'Europe et de l'Asie que j'ai parcourues avec vous que tout est bien : c'est dans Eldorado, où il n'est pas possible d'aller; et dans une petite cabane située dans le lieu le plus froid, le plus aride, le plus affreux du monde, que j'aurais du plaisir à vous entendre parler ici de l'harmonie préétablie et des monades. Je voudrais bien passer mes jours parmi ces honnêtes luthériens ; mais il faudrait renoncer à aller à la messe et me résoudre à être déchiré dans le journal chrétien. »
Candide était fort curieux d'apprendre les aventures de Zénoïde; elle lui parla de la sorte :