‹ Le dernier volume des ouevres de VoltaireChapitre 56 sur 103 · CHAPITRE TREIZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIEME

HISTOIRE DE ZÉKOÏDE. COMME QUOI CANDIDE s'bNFLAMUB POUR ELLE ET CE QUI s'eNSUIT.

a Je sors d'une des plus anciennes maisons du Danemark : un de mes ancêtres périt dans ce repas où le méchant Ghristiern prépara la mort à tant de sénateurs. Les richesses et les dignités accumulées dans ma famille n'ont fait jusqu'à présent que d'illustres malheureux. Mon père eut la hardiesse de déplaire à un homme puissant, en lui disant la vérité. On lui suscita des accusateurs qui le noircirent de plusieurs crimes imaginaires. Les juges furent trompés. Hélas I quels juges peuvent ne jamais donner dans les pièges que la calomnie tend à l'innocence? Mon père fut condamné à perdre la télé sur un échafaud. La fuite pouvait le garantir du supplice; il se retira chez son frère. Le nom de Volhall est célèbre à la cour. Nous restâmes quelque temps cachés dans un château qu'il possède sur le bord de la mer, et nous y serions encore si le cruel, abusant de l'état déplorable où nous étions, n'avait voulu vendre ses services à un prix qui nous ]es firent détester. L'infâme avait conçu une passion déréglée pour moi : il voulut nous aimer trop, et nous

nous vhnes contraints à nous exposer aux plus affreux dangers pour éviter les effets de sa brutalité. Nous prîmes la fuite une seconde fois, et vous savez le resle. »

En achevant ce récit, Zénoïde pleura de nouveau. Candide essuya ses larmes et lui dit pour la consoler : a Tout est au mieux, mademoiselle; car si monsieur votre père n'était pas mort empoisonné, il aurait été infailliblement découvert et on lui aurait coupé la tête; madame votre mère en serait peut-être morte de chagrin , et nous ne serions pas dans cette pauvre chaumière, où tout va beaucoup mieux que dans les plus beaux châteaux possibles. — Hélas I monsieur, répondit Zénoïde , mon père ne m'a jamais dit que tout était au mieux. Nous appartenons tous à un Dieu qui nous aime, mais il n'a pas voulu éloigner de nous les soucis dévorants, les maladies cruelles,- les maux innombrables qui affligent l'humanité. Le poison croit dans l'Amérique à côté du quinquina. Le plus heureux mortel a répandu des larmes. Du mélange des plaisirs et des peines résulte ce qu'on appelle la vie; c'est-à-dire un laps de temps déterminé, toujours trop long aux yeux du sage, qu'on doit employer à faire le bien; à jouir des ouvrages du Tout-Puissant, sans eu rechercher follement les causes ; à régler sa conduite sur le témoignage de sa conscience, mais surtout à respecter sa religion : trop heureux quand on peut la suivre. Voilà ce que me disait mon respectable père. Malheur, ajoutait-il^ à ces écrivains téméraires, qui cherchent à

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pénétrer dans le secret du Tout-PulssanL Sousie prétexte que Dieu veut être honoré par des milliers d'atomes à qui il a donné Fétre, les hommes ont allié des chimères ridicules à des vérités respectables. Le derviche chez les Turcs ^ le bramine en Perse, le bonze à la Chine, le talapoin dans l'Inde, tous rendent à la Divinité un culte différent; mais ils goûtent la paix de l'âme dans les ténèbres ou ils sont plongés : celui qui voudrait les dissiper leur rendrait un mauvais service; c'est ne pas aimer les hommes que de les arracher à l'empire d'un préjugé. — Vous parlez comme un philosophe, dit Candide; oserai-je vous demander, ma belle demoiselle, de quelle religion vous êtes? — J'ai été élevée dans le luthéranisme, répondit Zénolde; c'est la religion de mon pays. — Tout ce que vous venez de dire, continua Candide, est un trait de lumière qui m'a pénétré : je me sens pour vous un fonds d'estime et d'admiration.... Comment se fait-il que tant d'esprit soit logé dans un si beau corps? En vérité, mademoiselle, je vous estime et je vous admire à un point... . » Candide balbutia encore quelques mots. Zénoïde s'aperçut de son trouble et le quitta : elle évita depuis cet instant de se trouver seule avec lui, et Candide chercha à être seul avec elle ou à être tout seul. II était plongé dans une mélancolie qui avait pour lui des charmes secrets; il aimait éperdûment Zénoïde : ses regards trahissaient le secret de son cœur. « Hélas! disait-il, si maître Pangloss était ici, il me donnerait un bon conseil ; car c'était un grand philosophe. >

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