‹ Le dernier volume des ouevres de VoltaireChapitre 57 sur 103 · CHAPITRE QUATORZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIEME

AUOUR DE CANDIDE.

L'unique consolation que goûtait Candide était de parler à la belle Zénoïde en présence de leurs hôtes, a Comment, lui dit-il un jour, le roi, que vous approchiez, a-t-il pu permettre Tinjustice qu'on a faite à votre maison? Vous devez bien le haïr? — Eh! dit Zénoïde, qui peut haïr son roi? qui peut ne pas aimer celui dans lequel est déposé le glaive étincelant des lois? Les rois sont les vivantes images de la Divinité; nous ne devons jamais condamner leur conduite : l'obéissance et le respect sont le partage des bons sujets. — Je vous admire de plus en plus, répondit Candide. Mademoiselle, connaissez- vous le grand Leibnitz et le grand Pangloss, qui a élé brûlé après avoir manqué d'être pendu? Connaissez- vous les monades, la matière subtile et les tourbillons? — Non, monsieur, dit Zénoïde ; mon père ne m'a jamais parlé de toutes ces choses; il m'a donné seulement une teinture de la physique expérimentale et m'a enseigné à mépriser loutes les sectes de philosophie qui ne concourent pas directement au bonheur de l'homme; qui lui donnent de fausses notions de ce qu'il se doit à

lui-même et de ce quMl doit aux autres; qui ne lui apprennent point à régler ses mœurs; qui ne lui remplissent l'esprit que de mots barbares et de conjectures téméraires; qui ne lui donnent pas d'idée plus claire de l'auteur des êtres que celle que lui fournissent ses ouvrages et les merveilles qui s'opèrent tous les jours sous ses yeux. ^^ Encore un coup, je vous admire, mademoiselle; vous m'enchantez, vous me ravissez; vous êtes un ange que le ciel m'a envoyé pour m'éclairer sur les sophismes de maître Pangloss. Pauvre animal que j'étais I après avoir essuyé un nombre de coups de pied dans le derrière, de coups de baguette sur les épaules, de coups de nerf de bœuf sous la plante des pieds; après avoir essuyé un tremblement de terre; après avoir assisté à la pendaison de Pangloss et l'avoir vu brûler; après avoir presque subi l'amour d'un vilain Persan ; après avoir été volé par arrêt du divan et rossé par des philosophes, je croyais encore que tout était bien I Ah I que je suis désabusé I Cependant , la nature ne m'a jamais paru plus belle que depuis que je vous vois. Les concerts rustiques des oiseaux frappent mon oreille d'une harmonie que jusqu'à ce jour je ne connaissais pas. Tout s'anime, et le rayon du sentiment qui m'enchante semble empreint sur tous les objets : je ne sens pas cette molle langueur que j'éprouvais dans les jardins que j'avais à Suse; ce que vous m'inspirez est bien plus doux. — Brisons là, dit Zénoîde. — Je me tairai, dit Candide, mais mon cœur n'en sera que plus ardent, d II regarda Zénoîde en pro-

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nonçant ces mots; il s'aperçut qu'elle rougissait, et, en homme expérimenté, il compta sur le lendemain. La jeune Danoise évita encore quelque temps les poursuites de Candide. Un jour qu'il se promenait à grands pas dans le jardin de ses hôtes, il s'écria dans un transport amoureux : a Que n'ai-je mes moutons du bon pays d'Eldorado! que ne suis-je en état d'acheter un petit royaume I Ah! si j'étais roi.... — Que vous serais-je? dit une voix, qui perça le cœur de notre philosophe. — C'est vous ! belle Zénoîde , dit-il en tombant à ses genoux : je me croyais seul. Je ne serai jamais roi, ni peut-être jamais riche; mais si vous m'aimez.... Ne détournez pas de moi ces yeux si pleins de charmes : que j'y lise cet aveu que j'attends avec passion. Belle Zénoîde, je vous adore, que votre âme s'ouvre à la pitié.... Que vois-je? des larmes? ah! je suis trop heureux. — Oui, vous êtes heureux, dit Zénoîde; rien ne m'oblige à déguiser mon âme. Jusqu'à présent, vous n'êtes attaché à mon sort que par les liens de Thumanité; il est temps de resserrer ces liens par des liens plus saints. Je me suis consultée. Réfléchissez mûrement à votre tour, et songez surtout qu'en m'épousant, vous contractez l'obligation de me protéger, d'adoucir et de partager les misères que le sort me réserve peut-être encore. — Vous épouser ! dit Candide. Ces mots m'éclairent sur l'imprudence de ma conduite. Hélas I chère idole de ma vie , je ne mérite pas vos bontés; mademoiselle Cunégonde n'est pas morte.... — Qu'est-ce que mademoiselle Cuné-

gonde? — C'est ma femme, » répondit Candide avec son ingénuité ordinaire.

Nos amants restèrent quelques instants sans rien dire; ils voulaient parler, et la parole expirait sur leurs lèvres ; ils se regardaient, et leurs yeux étaient mouillés de pleurs. Candide tenait dans ses mains celles de Zénoïde , il les serrait contre son cœur, il les dévorait de baisers. Il porta les siennes sur le sein de sa midtresse ; il sentit qu'elle respirait avec peine : son âme vola sur sa bouche, et sa bouche collée sur celle de Zénoïde rappela à la vie la belle Danoise. Candide crut voir son pardon écrit dans ses beaux yeux, a Cher amant, lui dit-elle, mon courroux payerait mal des transports que mon cœur autorise. Arrête, cependant, tu me perdrais dans l'opinion des hommes. Arrête et respecte ma faiblesse. — Comment, s'écria Candide, parce que le vulgaire hébété dit qu'une jeune fille se déshonore en rendant heureux un être qu'elle aime et dont elle est aimée, en suivant le doux penchant de la nature! mais dans les beaux jours du monde.... » Nous ne rapporterons pas toute cette conversation Intéressante, nous vous conterons que l'éloquence de Candide, embellie par les expressions de l'amour, eut tout l'effet qu'il en pouvait attendre sur une fille sensible.

Candide et Zénoïde vécurent rapidement dans une ivresse continuelle. La sève délicieuse du plaisir circula dans leurs veines. Le silence des forêts, les montagnes couvertes de ronces et entourées de précipices.

les plaines glacées , les champs remplis d'borreur dont ils étaient environnés, les persuadèrent de plus en plus du besoin qu'il avaient de s'aimer. Us étaient résolus à ne point quitter cette solitude effrayante qui leur était si douce ; mais le destin n'était pas las de les persécuter, ainsi que nous le verrons dans le chapitre suivant

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