CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
COMME QUOI CANDIDE VOULUT SE TUER ET N^EN HT RIEH. CE QUI LUI ARRIVA DANS UN CARARBT.
a Cher Cacambo, autrefois mon valet, maintenant mon égal et toujours mon ami, tn as partagé quelques-unes de mes infortunes, tu m'as donné des conseils salutaires, tu as vu mon amour pour mademoiselle Cunégonde. ... — Hélas ! mon ancien maître , dit Cacambo, c'est elle qui vous a joué le tour le plus indigne; c'est elle qui, après avoir appris de vos camarades que vous aimiez Zénoîde autant qu'elle vous aimait, a tout révélé au barbare Volhall. — Si cela est ainsi, dit Candide, je n'ai plus qu'à mourir. » Notre philosophe tira de sa poche un petit couteau et se mit à l'aiguiser avec un sang-froid digne d'un ancien Romain ou d'un Anglais. « Que prétendez- vous faire? dit Cacambo. — Me couper la gorge. — C'est fort bien penser, répliqua Cacambo, mais le sage ne doit se déterminer qu'après de mûres réflexions. Vous serez toujours à même de vous tuer si l'envie ne vous en passe pas. Croyez-moi, mon cher maître, remettez la partie à demain; plus vous différerez, plus l'action" sera courageuse. — Je goûte tes raisons, dit Candide; d'ailleurs, si je me coupais la gorge tout à l'heure, le
gazetier de Trévoux insulterait à ma mémoire ; Toilà qui est fini, je ne me tuerai que dans deux ou trois jours.
En pariant ainsi, ils arrivèrent à Eiseneur, ville assez considérable et peu éloignée de Copenhague; ils y couchèrent, et Cacambo s'applaudit du bon effet que le sommeil avait produit sur Candide.
Ils sortirent à la pointe du jour de la ville. Candide, toujours philosophe (car les préjugés de Fenfance ne s'effacent jamais), entretenait son ami Cacambo du bien et du mal physique, des discours de la sage Zénoide, des vérités lumineuses qu'il avait puisées dans son entretien, a Si Pangloss n'était pas mort, disait-il , je combattrais son système d'une façon victorieuse. Dieu me garde de devenir manichéen I ma maîtresse m'a enseigné à respecter le voile impcnétï^ble de la Divinité , qui enveloppe sa manière d'opérer sur nous. C'est peut-être l'homme qui s'est précipité lui-même dans l'abime d'infortunes où il gémit. D'un frugivore il a fait un animal carnassier. Les sauvages que nous avons vus ne mangent que les jésuites et ne vivent pas mal entre eux. Les sauvages, s'il en est, répandus un à un dans les bois, ne subsistant que de glands et d'herbes, sont sans doute plus heureux encore. La société a donné naissance aux-plus grands crimes. Il y a des hommes dans la société qui sont entraînés par état à souhaiter la mort des hommes. Le naufrage d'un vaisseau, l'incendie d'une maison, la perte d'une bataille, provoquent à la tristesse une partie de la société et répandent la joie chez l'autre.
176 CANDIDE, OU LOPTIMISME.
Tout est fort mal, mon cher Gacambo, et il n'y a d'autre parti à prendre pour le sage que de se couper la gorge le plus doucement qu'il est possible. — Vous avez raison, dit Gacambo, mais j'aperçois un cabaret. Vous devez être fort altéré; allons, mon ancien maître, buvons un coup, pour donner plus de chaleur à nos entretiens philosophiques, d
. Ils entrent dans ce cabaret. Une foule de paysans et de paysannes dansaient au milieu de la cour, au son de quelques mauvais instruments. La gaieté respirait sur toutes les physionomies : c'était un spectacle digne d'un pinceau flamand. Dès que Gandide parut, une jeune fille le prit par la main et le pria à danser, a Ma belle demoiselle, lui répondit Gandide, quand on a perdu sa maîtresse, qu'on a retrouvé sa femme, et qu'on a appris que le grand Pangloss est mort, on n'a point du tout envie de faire des cabrioles; d'ailleurs, je dois me tuer demain au matin, et vous sentez qu'un homme qui n'a plus que quelques heures à vivre ne doit pas les perdre à danser. » Alors Gacambo s'approcha de Gandide et lui parla de la sorte : k La passion de la gloire fut toujours celle des grands philosophes : Gaton d'Utique se tua après avoir bien dormi; Socrate avala la ciguë après s'être familièrement entretenu avec ses amis; plusieurs Anglais se sont brûlé la cervelle au sortir d'un repas; mais aucun grand homme, que je sache, ne s'est coupé la gorge après avoir bien dansé. G'est à vous, mon cher maître, que cette gloire est réservée. Groyez-moi, dansons tout
notre soûl, et nous nous tuerons demain au matin. — N'as-tu pas remarqué, répondit Candide, que cette jeune payscinne est brune et très-piquante ? — Elle a je ne sais quoi d'intéressant dans la physionomie, dit Cacambo. — Elle m'a serré la main , reprit notre philosophe. — Avez-vous pris garde, dit Cacambo, que dans le désordre de la danse son mouchoir a laissé à découvert deux petits tétons admirables? — Je les ai bien vus, fit Candide. Tiens, si je n'avais pas le cœur rempli de mademoiselle Zénoïde.... )>
La petite brune interrompit Candide et le pria de nouveau. Notre héros se laisse aller, et le voilà qui danse de la meilleure grâce du monde. Après avoir dansé et embrassé la jolie paysanne, il se retire à sa place sans prier la reine du bal à danser. Aussitôt on murmura. Tous les acteurs et les spectateurs paraissaient outrés d'un mépris si marqué. Candide ne connaissait pas sa faute, et conséquemment n'était pas en état de la réparer. Un gros manant s'approche et lui donne un coup de poing sur le nez. Cacambo rend à ce gros manant un coup de pied dans le ventre. En un instant les instruments sont fracassés^ les filles et les femmes décoiffées. Candide et Cacambo se battent en héros; ils sont enfin obligés de prendre la fuite, tout criblés de coups. « Tout est empoisonné pour moi, disait Candide en donnant le bras à son ami Cacambo : j'ai éprouvé bien des malheurs; mais je ne m'attendais pas à être roué de coups pour avoir dansé avec une paysanne qui m'avait prié à danser. »