‹ Le dernier volume des ouevres de VoltaireChapitre 61 sur 103 · CHAPITRE DIX-HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-HUITIEME

CANDIDE ET CACAUBO SE RBTiaEKT DANS UN HOPITAL. RENCONTRE Qu'iLS Y FONT DE PANGLOSS.

Cacambo et son ancien maître n'en pouvaient plus; ils commençaient à se laisser aller à cette espèce de maladie de Tâme qui en éteint toutes les facultés; ils tombaient dans rabattement et dans le désespoir, quand ils aperçurent un hôpital bâti pour les voyageurs. Cacambo proposa d'y entrer. Candide le suivit. On eut pour eux tous les soins qu'on a d'ordinaire dans ces maisons-là; ils furent traités pour l'amour de Dieu : c'est tout dire. En peu de temps , ils furent guéris de leurs blessures, mais ils gagnèrent la gale. Il n'y avait pas d'apparence que cette maladie fût l'affaire d'un jour. Cette idée remplissait de larmes les yeux de notre philosophe, et il disait en se grattant : a Tu n'as pas voulu me laisser couper la gorge, mon cher Cacambo, tes mauvais conseils me replongent daps l'opprobre et l'infortune, et si je veux me couper la gofge aujourd'hui, on dira dans le Jourftal de Tré^ voux : C'est un lâche qui ne s^est tué que parce qu'il avait la gale. Voilà à quoi tu m'exposes par l'intérêt mal entendu que tu as voulu prendre à mon sorL... — Nos maux ne sont pas sans remède, répondit Cacambo : si vous daigness me croire, nous nous fixe-

roBs ici en qoalité de frères. J'eatends «d peu la cliinirgie, et je vovs promets d'adouchr et de rendre sapportable notre triste condition. — Ah 1 dit Candide, périssent tous les ânes et sartont les ânes chirai^ienSy si dangereux pour rbomanitél Je ne souffrirai jamais 4|oe tu te donnes pour ce que tu n'es pas. C'est une trahison dont les conséquences m'épouvantent; d'ailleurs, si tu pouvais comprendre combien il est dw, après avoir été vice*roi d'une belle province^ après s'être vu en état d'acheler de beaux royaumes , après «voir été l'amant favorisé de mademoiselle Zénoide, de se résoudre à servir en qualité de frère dans un hôpital.... — Je comprends cela, reprit Cacambo, mais je comprends aussi qu'il est bien dur de mourir de §àm. Songez donc que le parti que je vous propose est peut-être l'unique que vous puissiez prendre pour éviter les recherches du cruel Volhall et vous soastraire aux châtiments qu'il voos prépare. »

Un frère passa comme ils parlaient ain«. Us lui firent quelques questions; fl y répondit d'une manière satisfaisante : il les assura que les frères étaient bien nourris et jouissaient d'une honnête liberté. Candide se détermina. Il prit avec Cacambo l'habit de frère qu'on leur accorda sur-le-champ, et nos deux misérables se mirent à servir d'autres misérablesw

Un jour que Candide distribuait a la ronde quelques mauvais bonilloM, un vieillard fixa son attention. Son visage était livide, ses lèvres étaient couvertes d'écotne, ses yeux étaient à demi tournés, l'image de la mort se

peignait sur ses joues creuses et décharnées. « Pauvre homme! lui dit Candide, que je vous plains! Vous devez horriblement souffrir? — Je souffre beaucoup, répondit-il d'une voix sépulcrale : on dit que je suis étique, pulmonique, asthmatique et calciné jusqu'aux os : si cela est, je suis bien malade. Cependant, tout ne va pas mal, et c'est ce qui me console. — Ahl dit Candide, il n'y a que le docteur Pangloss qui, dans un état aussi déplorable, puisse soutenir la doctrine de l'optimisme quand tout autre ne prêcherait que le pes-

simis — Ne prononcez pas ce détestable mot, s'écria

le pauvre homme; je suis Pangloss dont vous parlez. Malheureux, laissez-moi mourir en paix : tout est bien, tout est au mieux. » L'effort qu'il fit en prononçant ces mots lui coûta sa dernière dent, qu'il cracha avec une grande philosophie. Il expira quelques instants après.

Candide le pleura, car il avait le cœur bon. L'entê- -tementde Pangloss fut une source de réflexions pour notre philosophe ; il se rappela toutes ses aventures, et médita longuement le dernier mot de son maître.

Cunégonde était restée à Copenhague; Candide apprit qu'elle y exerçait le métier de ravaudeuse avec toute la distinction possible. La passion des voyages l'abandonna tout à fait. Le fidèle Cacambo le soutenait par ses conseils et par son amitié. Candide ne murmura pas contre la Providence. » Je sais que le bonheur n'est pas le partage de l'homme, disait-il quelquefois : le bonheur ne réside que dans le bon pays d'Eldorado^ mais il est impossible d'y aller. i»

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