CHAPITRE VINGTIÈME
SUITE DES INFORTUNES DE CANDIDE. COMMENT IL RETROUVA SA MAITRESSE, ET CE Qu'iL EN ADVINT.
tt Pangloss ! disait Candide ^ c'est grand dommage que vons ayez péri misérablement! Vous n'avez été témoin que d'une partie de mes malheurs, et j'espérais VOUS faire abandonner cette opinion inconséquente que vous avez soutenue jusqu'à la mort. Il n'y a point d'homme sur la terre qui ait essuyé plus de calamités que moi; mais il n'y en a pas un seul qui n'ait maudit son existence, comme nous le disait énergiquement la fille du pape Urbain. Que vais-je devenir, mon cher Cacambo? — Je n'en- sais rien, répondit Cacambo; tout ce que je sais, c'est que je ne vous abandonnerai pas. — Après tout, je suis deux fois heureux, puisque mademoiselle Cunégonde m'a abandonné I r> dit Candide.
Candide et Cacambo parlaient ainsi dans un cachot : on les en tira pour les ramener à Copenhague. C'était là que notre philosophe devait apprendre son sort. II s'attendait qu'il serait affreux, et nos lecteurs s'y attendent aussi; mais Candide se trompait, et nos lecteurs se trompent aussi. C'était à Copenhague que le
bonheur rattendait. A peine y fut-il arrivé qu'il apprit la perte de Volhall : ce barbare ne fut regretté de personne et tout le monde sMnIéressa à Candide. Ses fers fnrent brisés. Il courut chez Zénoîde qui Tattendait : ils furent longtemps sans rien dire; mais leur silence était éloquent Ils pleuraient, ils s'embrassaient, ils voulaient parler et ils pleuraient encore.
Cacambo jouissait de ce spectacle si doux pour un être sensible; il partageait la joie de son ami. a Cher Cacambo, adorable Zénoîde, s'écria Candide, vous effiicez de mon cœur la trace profonde de mes maux! L'amour et l'amitié me préparent des jours délicieux. Par combien d'épreuves ai-je passé pour arriver à ce bonheur inattendu I Tout est oublié; chère Zénoïde, je vous vois, vous m'aimez, tout va au mieux pour moi, tout est bien dans la nature. »
La mort de Volhall avait laissé Zénoïde maîtresse de son sort
La cour lui avait fait une pension sur les biens de son père, qui avaient été confisqués; elle la partagea avec Candide et Cacambo; elle les logea dans sa maison et répandit dans le public qu'elle avait reçu des services essentiels de ces deux étrangers. Il y en eut plus d'un qui pénétra le motif de ses bienfaits. Le grand nombre en murmura, et sa conduite ne fut approuvée que de quelques citoyens qui savaient penser. Zénoïde, qui faisait un certain cas de l'estime des sots, souffrait de ne pas la mériter.
La mort de mademoiselle Çunégonde, que les cor-
respondants des négociants jésuites répandirent un jour dans Copenhague, procura à Zénoïde les moyens de réconcilier les esprits; elle fit faire une généalogie pour Candide. Le généalogiste, qui était habile homme, le fit descendre d'une des plus anciennes familles de TEurope : il prétendit même que son vrai nom était Canut, que porta un roi de Danemark, ce qui était très-vraisemblable : dide en ui n'est pas une si grande métamorphose, et nous en avons vu bien d'autres : Candide devint donc un fort gros seigneur.
Il épousa Zénoïde. » Êtes- vous bien sûre, dit un jour Candide à sa femme , que vous n'avez pas aimé Volhall? C'était un homme superbe, et il n'avait pas une jambe de bois! — De quoi vous inquiétez-vous? dit Cacambo ; vos malheurs n'ont-ils pas fait votre fortune? Le bien naît du mal comme le jour de la nuit. Si Pangloss était de ce monde, il vous prouverait qu'avec votre jambe de bois, vos dernières dents, vos lunettes, votre goutte, votre Leibnitz, mademoiselle Zénoïde et Cacambo, vous êtes aussi heureux qu'on peut l'être dans le meilleur des mondes possible. — C'est vrai, dit Candide , mais je n'ai plus mon jardin. »
La religion fut. d'abord aristocratique; plusieurs dieux. La philosophie la fit monarchique; un seul principe. L'inscription d'Isis est du temps de la philosophie : tt Je suis tout ce qui est et sera ; nul mortel ne lèvera mon voile. »
Pourquoi dit-on toujours mon Dieu et Notre-Dame?
Nous sommes esclaves au point que nous ne pouvons nous empêcher de nous croire libres.
Un médecin croit d'abord à toute la médecine; un théologien à toute sa philosophie. Deviennent -ils
savants? Ils ne croient plus rien; mais les malades croient et meurent trompés.
Celui qui a dit qu'il était le très-humble et trèsobéissant serviteur de l'occasion a peint la nature humaine.
Le bonheur est un état de l'àme; par conséquent il ne peut être durable. C'est un nom abstrait composé de quelques idées de plaisir.
Turc, tu crois en Dieu par Mahomet; Indien, par Fo-hi ; Japonais , par Xa-ca ; etc. — Eh ! misérable , que ne crois-tu en Dieu par toi-même?
L'amour est de toutes les passions la plus forte, parce qu'elle attaque à la fois la tête, le cœur et le corps.
Il faut avoir une religion et ne pas croire aux prêtres; comme il faut avoir du régime, et ne pas croire aux
médecins.
Plusieurs savants sont comme les étoiles du pôle, qui marchent toujours et n'avancent point
On dit des gueux qu'ils ne sont jamais hors de leur chemin; c'est qu'ils n'ont point de demeure Gxe. Il en est.de même de ceux qui disputent sans avoir des notions déterminées.
L'homme doit être content, dit-on; mais de quoi?
L'abbé de Saint-Pierre a voulu la paix universelle : il ne connaissait pas les lois du monde. Un homme étemue; un chien épouvanté mord un âne; l'âne renverse la faïence d'un pauvre homme; la faïence renversée blesse un petit enfant. Procès.
Nous traitons les hommes comme les lettres que nous recevons : nous les lisons avec empressement, mais nous ne les relisons pas.
Qui a dit que les paroles sont les jetons des sages et l'argent des sots?
L'ennuyeux est la torpille qui engourdit , et l'homme d'imagination est la flamme qui se communique.
La plupart des hommes pensent comme entre deux vins. N'est-ce pas, monsieur de M... ?
Le lit découvre tous les secrets : Nox nocH indicat scientiam.
Cromwell disait qu^on n'allait jamais si loin que quand on ne savait plus où on allait.
On s'est réduit partout à la vie simple. La semaine sainte de Rome et le carnaval de Venise n'ont plus de réputation. On va au bal comme à la messe, par habitude.
Les avares sont comme les mines d'or qui ne produisent ni fleurs ni feuillages.
L'honnenr est le diamant que la Tertu porte au doigt.
Peser le mérite des hommesI.il faudrait avoir la main bien forte pour soutenir une telle iwilance.
La science est comme la terre : on n'en peut posséder qu'un peu.
Pénétration, science, invention, netteté, éloquence, voilà l'esprit.
L'âme est un timbre sur lequel agissent cinq marteaux; chacun frappe en un endroit différent. Il n'y a pas de point mathématique; donc l'âme est étendue, donc elle est matérielle.
Dois-je dépouiller un être de toutes les propriétés qui frappent mes sens, parce que l'essence de cet être m'est inconnue? H se peut faire que nous devenions quelque chose après notre mort : une chenille se doutet-elle qu'elle deviendra papillon?
Ceux qui se rendent au dernier avis sont comme ces Indiens qui croyaient qu'on allait au ciel avec ses dernières pensées.
Tout corps animé est un laboratoire de chimie : Deus est philosophus per quem.
Quand Roland eut repris son sens commun , il ne Gt presque plus rien. Belle leçon pour finir en paix sa vie I
Les poètes, qui ont tout inventé excepté la poésie, ont inventé les enfers et s'en sont moqués les premiers.
FeUx quipoluit rerum cognoscere causas, Atque moins omnes et inexorabiU fatum Subjecit pedibus , sirepitumque Acherantis avari!
Les rois sont trompés sur la religion et sur les monnaies, parce que sur ces deux articles il faut compter et s'appliquer. La philosophie seule peut rendre un roi bon et sage. La religion peut le rendre superstitieux et persécuteur.
On demandait grâce à Epaminondas pour un officier débauché; il la refuse à ses amis et l'accorde à une courtisane.
Christophe Colomb devine et découvre un nouveau monde : un marchand, un passager lui donne son nom. Bel exemple des quiproquo de la gloire!
Ambassade d'un peuple de sauvages à Cortez :
a Tiens, voilà cinq esclaves : si tu es dieu, mange-les; si tu es homme, voilà des fruits et des coqs d'Inde. »
Réponse d'un roi de Sparte à des orateurs de Clazomène : a De votre exorde il ne m'en souvient plus; le milieu m'a ennuyé; et quant à la conclusion, je n'en veux rien faire, i»
C'est la réponse de Dieu aux suppliques des dévots.
Le roi Amasis, parvenu d'une condition servile au trône, fit fondre une cuvette dans laquelle il se lavait les pieds , et en fit un dieu.
On ne dit guère aujourd'hui un philosophe newtonien, parce qu'à l'attraction près, qui est si probable , tout est démontré dans Newton, et que la vérité ne peut porter un nom de parti. On disait les phitoêopheê
cartésiens, parce que Descartes n'avait que des imaginations, et que ceux qui suivaient sa doctrine étaient du parti d'un hoaune et non de la vérité.
Aristote était un grand homme, sans doute; mais que m'importe? je n'ai rien à apprendre de lui. C'était un grand génie , je le veux : mais il n'a dit que des sottises en philosophie. — Manco-Gapac et Odin , Confucius, Zoroastre, Hermès, auraient peut-être été de nos jours de l'Académie des sciences. L'homme de génie senûl tombé aux pieds da savant.
Le siècle présent n'est que le disciple du siècle passé. On s'est fait un magasin d'idées et d'expressions où tout le monde puise.
Quel est l'homme le plus heureux? Ce n'est ni moi ni vous. Est-ce Archimède ou Nomentanus?
Je suppose qu'Archimède a un rendez-vous la nuit avec sa maîtresse, Nomentanus a le même rendezvous à la même heure* Archimède se paréseate à la porte; on la lui ferme au nés, et on l'ouvre à soe rival , qui fait un excellent sooper, peadaal le^el i ne manque pas de se moquer d'Ajrcbiaftède, et jouit
ensuite de sa maîtresse, tandis que l'autre reste dans la rue, exposé au froid, à la pluie et à la grêle. 11 est certain que Nomentanus est en droit de dire : u Je suis plus heureux cette nuit qu'Archimède, j'ai plus de plaisir que lui » ; mais il faut qu'il ajoute : supposé qu'Archimède ne soit occupé que du chagrin de ne point faire un bon souper, d'être méprisé et trompé par une belle femme , d'être supplanté par son rival , et du mal que lui font la pluie, la grêle et le froid. Car si le philosophe de la rue fait réflexion que ni une catin ni la pluie ne doivent troubler son âme; s'il s'occupe d'un beau problème, et s'il découvre la proportion du cylindre, de la sphère, il peut goûter un plaisir cent fois au-dessus de celui de Nomentanus.
Qui est-ce qui disait que son fils allait étudier, et qu'il prêchait en attendant?
Tous les siècles se ressemblent-ils? Non; pas plus que les diflerents âges de l'homme. 11 y a des siècles de santé et de maladie.
On aime la gloire et l'immortalité , comme on aime sa race qu'on ne peut voir.
La religion est comme la monnaie, les hommes la prennent sans la connaître.
Confucius dit : a Jeûner, vertu de bonze ; secourir, vertu de citoyen. »
Belles paroles de Susanne de Suse en mourant : tt Grand Dieu , je t'apporte quatre choses qui ne sont pas dans toi : le néant, la misère, les fautes et le repentir. »
Les paroles sont aux pensées ce que Tor est aux diamants : il est nécessaire pour les enchâsser, mais il en faut peu.
Lord Pelerborough en voyant Marly dit : a II faut avouer que les hommes et les arbres plient ici à merveille. »
Il disait dé George I*' : a J'ai beau appauvrir mes idées, je ne puis me faire entendre de cet homme. »
Et pourtant milord ne se faisait entendre de mademoiselle Lecouvreur qu'à force d'or.
Il est aisé de tromper les savants Michel-Ange fait une statue que tous les connaisseurs prennent pour une antique. Boulogne fait un tableau qu'on vend pour un Paul Véronèse; et Mignard attrapé lui dit : a Faites donc toujours des Paul et jamais des Boulogne 1 »
Le comte de KÔnigsmark, depuis général des Vénitiens, pressé par Louis XIV de se faire catholique, lui répondit : a Sire , si vous voulez me donner trente mille hommes, je vous promets de rendre toute la France turque en moins de deux ans. i*
La superstition est tout ce qu'on ajoute à la religion naturelle. Les philosophes platoniciens affermirent la religion chrétienne; les nouveaux philosophes l'ont détruite. Tout auteur d'une religion nouvelle est nécessairement persécuté par l'ancienne; mais la nouvelle persécute à son tour. La morale est la même d'un bout du monde à l'autre. Confucius, Cicéron, Platon, le chancelier de l'Hôpital, Locke, Newton, Gassendi, sont de la même Eglise. Dieu a fait l'or; les alchimistes veulent en faire.
Les jacobins ont une bulle qui leur ordonne de célébrer la fête de rimmaculée Conception, et une bulle qui leur permet de n'y pas croire. Quand ils sont docteurs, ils jurent l'Immaculée; reçus dominicains, ils l'abjurent
Chaque nation a son grand homme : on fait sa statue d'or; on jette au rebut les autres métaux dont l'idole était composée; on oublie ses défauts. Voilà comme on canonise les saints; on attend que les témoins de leurs vices soient morts.
L'amour vit de contrastes. La Béjart disait qu'elle ne se consolerait jamais de la perte de ses deux amants : l'un était Gros-René , et l'autre le cardinal de Jtichelieu.
Les protestants ont réformé TEglise romaine en la rendant plus attentive sur elle-même ; mais cette Eglise, devenant plus décente et plus sévère, a anéanti le génie italien. Il n'a plus été permis de penser en Italie. La liberté a enlevé le génie anglais; l'esclavage a flétri l'esprit italien.
Les idées sont précisément comme la barbe; elle n'est point au menton d'un enfant : les idées viennent avec l'âge.
Dryden, dans le Spanish Friar, dit : a H reste à savoir si le mariage est un des sept sacrements , ou un des sept péchés mortels. » C'est Tun et l'autre.
Un protestant avait converti sa première femme; il ne put convertir la seconde : ses arguments n'étaient plus si forts. Newton faisait souvent ce conte.
Quelques lettres inédites de Voltaire révèlent avec un tour précis son sentiment sur la peinture et la sculpture.
A son point de départ dans la vie , Voltaire semble avoir compris qu'il avait trop de chemin à faire pour descendre toujours au fond des choses, lui qui voulait régner à toutes les surfaces. En poésie comme en histoire , en histoire comme en philosophie , il ouvre une glorieuse campagne; mais dès qu'il a pris quelques drapeaux, il crie victoire et court à d'autres aventures. Il voyage à bride abattue sur les deux hémisphères de la pensée. Rien ne l'arrête, il ira partout, même quand il ne saura pas son chemin. Mais connaîtrat-il bientôt le pays parcouru? Non. Il a tout vu à vol
* Ces lettres ont été communiquées à l^Akhste , où elles ont été ainii conuaentées.
d'oiseau, avec le regard de Taigle, il est vrai, mais le vol de l'aigle est trop rapide. Comme Taigle aussi, il a osé regarder le soleil , mais le soleil ne lui a-t-il pas donné plus d'éblouissement que de lumière?
Au lieu de chercher la Muse dans la forêt ténébreuse de l'inspiration, il l'a violée gaiement après souper, sans bien savoir si c'était la Muse. Au lieu d'étudier pieusement les archives du passé. pour écrire l'histoire, il inventait l'histoire, a On fait l'histoire, l'histoire n'est jamais faite. » Dieu n'a-t-il pas créé le monde à son image? Voltaire C4*éait à l'image de son esprit. Le philosophe était-il plus convaincu que le poëte et l'historien, lui qui, tour à tour, riait de ses timidités et surtout de ses audaces?
Ce qui domine dans son œuvre comme dans ses œuvres, c'est le sentiment du bien plutôt que le sentiment du beau; car, pour le philosophe, le beau n'est pas toujours le bien. Toutefois, j'essayerai de démontrer que le sentiment du beau , qui est le sentiment de l'art, a aussi préoccupé Voltaire.
Il n'y a pas bien longtemps que les écrivains français comprennent le langage des peintres et des sculpteurs. Les philosophes réfugiés en. Hollande s'épuisaient en disputes théologiques et ne dépensaient pas une heure devant Rembrandt, qui était pourtant un fier théologien, et devant Ruysdael, qui chantait la poésie de l'œuvre de Dieu. Jean-Jacques lui-même, Jean-Jacques, qui avait une palette si lumineuse et un pinceau si vif, passait par Venise sans voir les peintres vénitiens. S'il
rapportait un tableau de l'Adriatique, c'était un tableau à la Jean -Jacques et non à la Giorgione.
Voltaire, avant que Diderot eût parlé, avait-il le sens de Tart? A chaque page de ses lettres, on voit qu'il aspire au pays des chefs-d'œuvre. Il dit sans cesse qu'il ne veut pas mourir sans avoir reçu au Vatican non pas la bénédiction du pape, mais celle de Michel- Ange, ce pape éternel de l'art moderne. Il veut voir Titien à Venise, Raphaël à Rome. Il veut voir à Pompéi et à Herculanqm les vestiges de l'art antique. Quoique toujours malade, il n'ira pas en Italie pour le soleil, mais pour les enfants du soleil. Que lui importe s'il souffre I c'est sa destinée. Son esprit passe toujours avant son corps.
Voltaire proclame la suprématie universelle des arts plastiques, a II n'en est pas de la peinture comme de la musique et de la poésie. Une nation peut avoir un chant qui ne plaise qu'à elle, parce que le ^énie de sa langue n'en admettra pas d'autres; mais les peintres doivent représenter la nature, qui est la même dans tous les pays ^. »
* Voltaire s'élève contre les académies, parce que pour lui la seule académie, c*est la nature; pour lui, le goût académique est mortel; il restreint le talent au lieu de Félendre :
« Les académies sont, sans doute, très-utiles pour former les élèves, surtout quand les directeurs travaillent dans le grand goût; mais si le chef a le goût petit, si sa manière est aride et léchée, si ses figures grimacent, si ses tableaux sont peints comme les éventails, les élèves, subjugués par l'imitation ou par Tenvie de plaire à un mauvais maître , perdent entièrement
Voltaire a jugé un peu de haut, dans son Siècle de Louis XI Vj les peintres français du dix-septième siècle. Mais il a vu juste , comme presque toujours, plus juste que Diderot jugeant les peintres du dix-huitième siècle. Voltaire voyait par l'oeil simple, Diderot était trop ai-tiste pour bien voir : la passion a toujours des prismes devant les yeux. Que si, dans cent ans, on consulte le jugement de nos meilleurs critiques contemporains sur les peintres du dix-neuvième siècle, on s'apercevra, je le crains bien, qu'ils se sont plus trompés que Voltaire sur ceux du dix-huitième siècle.
L'historien était en Prusse lorsqu'il écrivit le Siècle de Louis XIV. Il regrettait, pour parler des peintres, de ne pas revoir leurs tableaux; mais son vif souvenir lui permit de ne pas se tromper. Selon lui. Poussin est le peintre des penseurs, mais il lui reproche d'avoir outré le sombre du coloris de l'école romaine. Pour Voltaire, Le Sueur est un peintre qui avait élevé son art au plus haut point, mais qui mourut trop jeune. On méprise beaucoup Le Brun; Voltaire, tout en lui préférant Le Sueur, le reconnaît grand maître, a Son
l'idée de la belle nature. Il y a une fatalité sur les académies : aucun ouvrage qu*on appelle académique n*a été encore, eit aucun genre, un ouvrage de génie : donnei-moi un artiste toat occupé de la crainte de ne pas saisir la manière de ses confrères , ses productions seront compassées et contraintes : donnez-moi un homme d*un esprit libre, plein de la nature qu'il copil^, il réussira. Presque tous les artistes sublimes ou ont fleuri avant les établissements des académies, ou ont travaillé dans un goût différent de celui qui régnait dans ces sociétés. »
tableau de la Famille de Darius, qui est à Versailles, n'est point effacé par le coloris du tableau de Paul Véronèse, qu'on voit à côté. » Et Voltaire constate que par le dessin , la composition y la grandeur el le sentiment, on laisse derrière soi les peintres qui n'ont que leur palette. Il veut qu'il n'y ait de grands peintres que ceux-là qui travaillent pour élre gravés.
Voltaire n'aîme pas beaucoup Mignard, mais il salue avec sympathie Bourdon et Valentin. Non-seulement il proclame Rigaud un grand portraitiste , mais il signale comme un chef-d'œuvre digne d'être comparé aux tableaux de Rubens le tableau où Rigaud a représenté le cardinal de Bouillon ouvrant l'année sainte. Ici Voltaire va trop loin.
Où Voltaire se trompe encore, c'est devant le Salon d^ Hercule, de Le Moine, qu'il regarde avec trop d'enthousiasme comme une des grandes pages de l'histoire de l'art. Mais il ne se trompe ni sur Desportes, ni sur Oudry, les peintres d'animaux; ni sur Raoux, ce peintre inégal qui se souvient des Vénitiens et des Flamands; ni sur les Boulogne, le bon Boulogne et le mauvais Boulogne; ni sur Watteau, qui excelle dans le gracieux , tt comme Teniers a excellé dans le grotesque » ; ni sur Santerre, dont il vante les grâces et les voluptés, dont le coloris a vrai et tendre » lui fait chanter un hymne devant le tableau à" Adam et Eve, où Santerre a représenté , après la lettre , Philippe d'Orléans et la marquise dé Parabère.
Dans une lettre au comte d'Argenial, Voltaire s'in-
digne de voir la cour préférer le dernier des Coypel* au dernier des Vanloo. II s'indigne avec raison; car, entre le peintre prétentieux qui se laissait comparer à Raphaël, et le peintre sans prétention qui peignait d'immortels déjeuners de chasse avec un pinceau parisien et une palette flamande, il y avait tout un abime.
Voltaire croyait que le dk-huitième siècle l'emporterait par le ciseau sur le siècle de Louis XIV.
Il attendait son voyage à Rome pour avoir une opinion sur l'architecture; il admirait la colonnade du Louvre, mais il ne levait jamais les yeux sur Notre- Dame de Paris. S'il vante la façade de Saint-Gervais, c'est qu'il a demeuré rue de Longpont. Il avait mieux étudié la gravure. Il possédait beaucoup d'estampes d'après les écoles italienne, flamande et française. Il aimait les ciselures, les médailles, les montres, les éventails. On consultait son goût chez le duc de Sully, chez la marquise de Himeure, chez le maréchal de Villars, sur les tentures, les tapisseries**, les porce-
* Coypel, qui croyait écrire avec ton pinceau et peindre avec
sa plume :
On dit qoe notre ami Coypel Imite Horace et Raphaël.
A les surpasser il s'efTorce, Et nous n'avons poiot aujoard*hni De rimeur peignant de sa force , Ni peintre rimant comme lui.
** Voltaire voulut avoir la Henriade en tapisserie. Il écrivit de Cirey à Tabbé Moussinot :
tt AUei donc, mon cher ami, dans le royaume de M. Oudry. Je voudrais bien qu'il voulût exécuter la Henriade en tapisserie ;
laines. Dans les jardins, quoiqu'il appréciât Le Nôtre, il ne voulait pas, comme Boileau, qu'on taillât sous ses yeux Tif et le chèvrefeuille.
Voltaire aimait les beaux livres et se préoccupait de l'art typographique. Il veillait sur les éditions de ses œuvres avec une sollicitude jalouse. Non-seulement il désignait les peintres et lés dessinateurs pour les estampes 9 mais il rédigeait lui-même les sujets à graver *.
j^en achèterais une tenture. Il me semble que le temple de r Amour, Passassinat de Guise , celui de Henri III par un moine , saint Louis montrant sa postérité à Henri IV, sont d'asseï beaux sujets de dessins : il ne tiendrait qu'au pinceau d*Oudry d'Immortaliser la Henriade et votre ami. »
Mais son trésorier l'avertit que cette édition de la Henriade le ruinerait, et il y renonça.
* Voltaire avait lui-même indiqué en quelques traits les illustrations de la Henriade, à Coypel , de Troy et Galloche , pour neuf chants :
A la tête du poëme, Henri IV, au. naturel, sur un trAne de nuages, tenant Louis XV entre ses bras, et lui montrant une Renommée qui tient une trompette ou sont attachées les armes de France :
Disce, pier, virtutem ex me venimque lahorem,