‹ Le dernier volume des ouevres de VoltaireChapitre 65 sur 103 · SIXIÈME CHANT · texte numérisé non relu

SIXIÈME CHANT

Henri IV armé , endormi au milieu du camp ; saint Louis , sur un nuage, mettant la couronne sur la tête de Henri IV, ei lui

Et quand il voit qae Louis XV ne bâtira ni Versailles ni Paris, qu'il se contentera d'édifier la Madeleine pour que toutes ses maîtresses aillent y répandre un jour les larmes de la pénitence , Voltaire s'adresse aux Parisiens eux-mêmes. Il leur rappelle que Londres, consumée par les flammes , se releva en deux années devant les bravades de toute l'Europe y qui lui disait : a Dans vingt ans tu ne seras encore qu'une ruine *. »

montrant un palais ouvert ; le Temps , la faux à la main , est à la porte du palais, et une foule de héros dans le vestibule ouvert.

SEPTIKME CBAKT.

Une mêlée au milieu de laquelle un guerrier embrasse en pleurant le corps d'un ennemi qu*il vient de tuer; plus loin Henri IV entouré de guerriers désarmés, qui lui demandent grâce à genoux.

HUITIKUB CHANT.

L'Amour sur un trdne , couché entre des fleurs » des Nymphes et des Furies autour de lui; la Discorde tenant deux flambeaux, la tête couverte de serpents, parlant à TAmour qui Técoute en souriant; plus loin un jardin où on vok deux amants couchés sous un berceau; derrière eux un guerrier qui parait plein d'indignation.

XEVVIÊUE CHANT.

Les remparts de Paris couverts d'une multitude de malheureux que la faim a desséchés ^ et qui ressemblent à des ombres; une divinité brillante qui conduit Henri IV par la main; les portes de Paris par terre; le peuple à genoux dans les rues.

* Voltaûna écrivail : m Nous possédais dans Paris de qaoi acheter des royaumes , nous voyons tous les jours oe qui manque k noire ville, et nous nous contentons de murmurer. On passe devant k Louvre, et on gémit de voir celte façade, monument de la grandeur de Louis XIV, dn sèle de Colberi et du génie de

Voltaire s'est indigné, lui aussi, de voir le Louvre inachevé :

Monument imparfait de ce siècle vante Qui sur tous les beaux-arts a fondé sa mémoire , • Vous verrai-je toujours, en attestant sa gloire. Faire un juste reproche à sa postérité?

Faut-il que Ton s^indigne alors qu^on vous admire , Et que les nations qui veulent nous braver,

Perrault, cachée par des bâtiments de Goths et de Vandales. Nous courons aux spectacles, et nous sommes indignés d*]^ entrer d'une manière si incommode et si dégoûtante. Nous n^ avons que deux fontaines dans le grand goût, et il s*en faut bien qu'elles soient avantageusement placées : toutes les autres sont dignes d'un village. Des quartiers immenses demandent des places publiques, et tandis que Tare de triomphe de la porte Saint-Denis et la statue équestre de Henri le Grand, ces deux ponts, ces deux quais superbes, ce Louvre, ces Tuileries, ces Champs-Elysées, égalent ou surpassent les beautés de Tancienne Rome , le centre de la ville , obscur, resserré , hideux , représente le temps de la plus honteuse barbarie.

n A qui appartient-il d* embellir la ville, sinon aux habitants? On parle d'une place et d^une statue du roi; mais depuis le temps qu'on en parle, on a bâti une place dans Londres, et on a construit un pont sur la Tamise. Il est temps que ceux qui sont à la tête de la plus opulente capitale de l'Europe la rendent la plus commode et la plus magnifique. Ne serons-nous pas honteux à la fin de nous borner à de petits feux d'artifice vis-à-vis un bâtiment grossier, dans une petite place destinée à Texécution des criminels? Qu'on ose élever son esprit, et on fera ce qu'on voudra. Il s'agit bien d'une place! il faut des marchés publics, des fontaines, des carrefours réguliers, des salles de spectacle; il faut élargir les rues , découvrir les monuments qu'on ne voit point, et en élever qu'on puisse voir. «

Fîëres de nos défauts , soient en droit de nous dire Que nous commençons tout pour ne rien achever?

Sous quels débris honteux , sous quel amas rustique , On laisse ensevelis ces chefs-d^œuvre divins ! Quel barbare a mêlé la bassesse gothique A toute la grandeur des Grecs et des Romains?

Louvre, palais pompeux dopt la France s'honore, Sois digne de ce roi , ton maître et notre appui ; Embellis les climats que sa vertu décore »

Et dans tout ton éclat montre-toi comme lui.

Lesvers de Voltaire, écrits sur les genoux de madame de Pompadour, qui décorait la vertu' de Louis XV, ne firent pas continuer le Louvre. En ce temps-là, Paris était à Versailles, et le palais des chefs-d^œuvre était le Parc aux Cerfs.

En ses éemières années, Vohaire enf l'idée de faire une poétique. H n'avaîC le plus souvent qu'à reprendre ce qu'il avait dit et redit çà et là dans ses œuvres*. Falcounetj qui avait écrit contre sa manière déjuger les tableaux et les statues^ lui donna, un jour de colère , le dessin de faire la poétique des arts ; mais ce dessin n'enfanta que des idées répandues sur les marges de ses livres.

Voici une de ses lettres à Falconnet :

a Vous vous plaignez de mon injustice envers n Charles Goypel. La vérité est-elle donc injuste? Je n n'aime pas les grimaces. Aimez-vous mieux les éven- Ti tails ou les paravents que les fresques? Je n'ai pas » vu la belle Italie, mais j'ai vu la belle nature. Fer- » mez la porte sur Fontenelle et sur Watteau, qui, à » force d'esprit, ont fait un dieu du mensonge. Une )) belle fille naïve et simple sera toujours un meilleur r> exemple que madame la duchesse dans le soleil de Ti ses diamants.

* CeUe poétique fut faite après lui. Je ne la donnerais pas en prix aux lycéens, parce qu'elle n'est pas meilleure que les autres.

» Je ne vous redirai pas ces vers que je rimai au » temps jadis pour une belle dame qui ne les a pas « lus. Mais puisqu'elle ne les a pas lus, llsez^les :

L'Art dit un jour à la Natara :

Vous n*égalex jamais les œuvres de ma main ; Vous agisse2*sans choix, vous créez sans dessein;

Que feriez-vons sans ma parure?

Un teint flétri par vous s*embellit par mon fard ; C'est moi qnt d^une prude arrange la sagesse ; Des coquettes beautés je conduis la finesse.

Et mène sous mon étendard

Et les beaux esprits, et les belles.

J*ai seul dicté sans vous les vers de Fontenelles

Et les fables du sieur Houdard.

Ainsi, belle d'L'ssé, TArt se croyait Le mattre. Et le monde à son char paraissait s'attacher;

Mais la Nature vous fit nattre ,

Et TArt confus s*alla cacher.

» Il ne faut pas que l'art aille se cacher dans les V .églogues de Fonlenelle ni dans les fables de Houdard, « mais il faut qu'il laisse le pas à la nature. »

Or, voici comment Falconnet avait fait la critique de la critique de Voltaire :

a Qu'un écrivain de la foule se soit trompé en mille et mille manières, ses erreurs ne sont point contagieuses : c'est une pierre jetée dans l'eau ; le trou se rebouche de lui-même,, et on n'en voit plus la place. Mais qu'un esprit du premier ordre ait déposé dans ses ouvrages quelques faux traits de plume, vous pouvez compter qu'ils seront copiés, tout aussi bien que ce qu'il aura écrit de plus exact.

» On lit dans V Essai sur l'histoire générale, chapitre XLII : a Les Académies sont sans doute très-utiles » pour former des élèves, surtout quand les directeurs » travaillent dans le grand goût; mais si le chef a le n goût petit , si sa manière est aride et léchée , si ses » figures grimacent, si ses tableaux sont peints comme » des éventails, les élèves, subjugués par l'imitation n OU par l'envie de plaire à un mauvais maître, perdent n entièrement l'idée de la belle nature. »

» Dans notre Académie, que M. de Voltaire avait en vue, les élèves ne chercheraient point à plaire à un directeur qui peindrait mal; sa mauvaise manière, s'il en avait une, ne les subjuguerait pas. Chaque ^ève a son maître dont les principes, les ouvrages et les leçons, tout' cela plus ou moins bon, lui servent de guide; et s'il avait à s'égarer en suivant la manière d'un directeur mauvais peintre, il faudrait au moins qu'il fût son élève. Chez nous, le directeur influe beaucoup moins, pour ne pas dire point du tout, sur l'étude des jeunes gens, que chaque maître et chaque professeur en particulier : nos règlements ont été faits sur ce pied-là. On a pensé que directeur ne signifiait pas toujours très-bon artiste, ni même homme fort inielligent. Quand ces trois qualités se trouvent réunies, on en profite : s'il en arrive autrement, le directeur alors, dans l'un ou l'autre cas, ne l'est que pour la forme. En efi*et, si le directeur devait former les élèves, il faudrait qu'il fût un des meilleurs peintres ou sculpteurs de l'Académie; car s'il était mauvais

artiste, et qu'il conservât pendant quinze ou vingt ans le directorat , il n'en résulterait pas moins que la chute de Fart, puisqu'il ferait perdre l'idée du grand goût et de la belle nature : mais l'art n'a rien à craindre de sa part : nos fondateurs y ont pourvu , et depuis plusieurs années, les directeurs n'ont pas donné lieu au reproche.

» Le directeur Charles Coypel , que M. de Voltaire a désigné on ne saurait plus clairement, ne pouvait donc gâter le goût de qui que ce fût. Un jour qu'il dessinait d'après nature dans l'école du modèle , un petit coquin d'^ve qui n'était point subjugué se chargea de la commission; il se glissa derrière Coypel et lui dit : Tu as un habit de velours, et tu dessines une Jigure de camelot. Le pblisson disparut;* Coypel fut sage, il ne dessina plus dans l'école publique du modèle; mais il employa ses soirées d'hiver à lire ses comédies aux gens qu'il assemblait chez lui pour leur donner cette récréation.

9 M. de Voltaire, qui avait ses raisons, rapportait là un trait de l'histoire du temps, fort clair pour nous, obscur pour la postérité, parce que les tableaux de Charles Coypel n'y seront pas recommandés. H fallait donc ou expliquer le passage, ou ne pas le copier, attendu que tous nos directeurs ne peignent pas d'une manière léchée, aride, et ne font pas des éventails grimaciers. Les erreurs de M. de Voltaire et celles de l'Encyclopédie ne sont rien moins que sans conséquence.

» Mais les contradictions sont exceptées ; les exposer seulement, c^est les réfuter.

» J'honore la mémoire d'un homme à qui la postérité rendra les hommages qu'elle accorde aux talents supérieurs : elle séparera les faiblesses et les travers de M. de Voltaire d'avec ses œuvres immortelles. »

Falconnet ne se borne pas à cette critique. Comme la plume lui pesait moins que le ciseau, il voulut avoir raison de Voltaire. Il eut tout à fait tort en écrivant sa lettre à Diderot :

tt M. de Voltaire juge le mérite de quelques-uns de nos peintres et de nos sculpteurs. Qu'il me soit permis de produire aussi mon opinion, et de l'opposer à celle du grand écrivain que je contredis. Les artistes éclairés et les connaisseurs instruits seront nos juges, après vous, le juge souverain. »

Et Falconnet essaye de casser les jugements que Voltaire avait rendus sans bien connaître la cause, mais avec un air de justice. <l Le Sueur, dit M. de Voltaire, na eu que le Vouëtpour maître. On ne peut pas dire à la lettre que Le Sueur n'ait eu que Vouët pour maître , parce que les beaux ouvrages et le naturel qu'il étudia étaient aussi de bons maîtres. D'ailleurs le Vouët avait rapporté d'Italie la grande manière de composer et de peindre. C'est lui qui, bien plus que le Primatice et maître Roux ne l'avaient fait sous François P% en développa les principes dans notre école, et nous lui devons la plupart des excellents peintres qui l'ont illustrée. Quoique Le Sueur ait

beaaooup surpassé son maître, je crois cependant que Vonët méritait quelques lignes, et qu'il ne fallait pas tant le déprimer. J'ose avancer qu'un peintre , encore aujourd'hui, qui aurait les latents de Vouët, à quelques négligences près dans le dessin, mériterait une belle réputation.

» La Famille de Darius, qm est à Versailles j nest point effacée par le coloris de Paul Véronèse qu'on voit vis'à^s. N'aurait-il pas mieux ?aln comparer coloris à coloris : on aurait vu que celui de Le Brun e^t pesant et fimx dans ce tableau. Celui de Paul Véronèse loi fait certainement beaucoup de tort par sa vérité et sa fraîcheur. La légèreté des étoffes du peintre italien comparée anx étoffes de Le Brun eût aussi conservé quelque supériorité. Qui oserait comparer la touche et la magie du pinceau des Pèlerins d'Emmaûs, avec ces mêmes parties de la Famille de Darius? Mais l'expression, la dignité, le costume j le dessin en général, et l'ordonnance, comme le dit M. de Voltaire, sont absolument en faveur de Le Brun. Je crois que c'est toujours avec précaution et beaucoup de connaissance qu'il faut comparer les peintres français, quelque habiles qu'ils soient, aux grands peintres italiens. Quand nous avons raison, il faut le prouver victorieusement, attendu que l'Italie est toujours disposée à nous donner tort.

D Les tableaux de Cazes commencent à être d^un grand prix. Nous voyons tous les jours que le prix n'est pas une règle fort sûre ni une preuve certaine dn

mérite d'un ouvrage, en peinture comme en beaucoup d'autres choses. Gazes était un habile homme sans doute : mais je ne crois pas que le prix de ses tableaux soit augmenté; car on ne les achète presque plus. M. de Voltaire ne savait pas que la cabale contre Le Moine élevait le bonhomme Gazes, qui ne s'en serait pas douté. J'ai vu jouer cette farce, et Le Moine en* a senti les tristes effets.

» Le tableau de Santerre , dans la chapelle de VersailleSj est un chef-d'œuvre de grâce. II faut convenir que ce tableau avait déjà reçu de grands éloges. On trouve en effet dans une description de Versailles, ipte le peintre a rassemblé dans la figure de sainte Thérèse tous les dons de la nature, tout ce qui frappe dans la beauté, tout ce qui touche dans la douceur et dans la modestie, enfin, le même air et les mêmes manières qu'avait la grande Isabelle de Castille. Je suis trop jeune pour avoir vu Isabelle de Gastille et pour connaître son air et ses manières ; mais j'ai vu le tableau de Santerre. La sainte minaude avec un roulement d'yeux qui manque son effet, parce que ses yeux appartiennent à une tête sans caractère. Les autres parties n'ont point d'expression. Ce tableau est mou, froid, les tons en sont pesants, la couleur cendrée; c'est à peu près une capucinade. Si M. de Voltaire eût vu, dans la chapelle de Versailles, la Descente du Saint-Esprit peinte par Jouvenet, il est à croire que le chef-d'œuvre de grâce ne lui eût paru qu'un assez médiocre tableau , style et sujet à part.

» L'Adam et Eve du même est un des plus beaux tableaux qu'il y ait en Europe. Ce tableau est une froide copie de la Vénus de Médicis et de yAntinoUs. II a des beautés sans doute; mais il est simplement dans la classe de ces ouvrages trop exaltés par les possesseurs et par ceux qui les croient et les flattent. Ce tableau, tout froid qu'il est, l'emporte cependant sur la Sainte Thérèse de la chapelle de Versailles. M. Dandré dit fort judicieusement de ce peintre : Ses tableaux les plus estimés sont des têtes de fantaisie et des demi-figures.

» Jouvenetj quoique bon peintre , est inférieur à Le Brun son maître. On croit communément qu'en disant : Tel est supérieur, tel est inférieur, on a jugé les grands peintres; on se trompe. 11 faudrait, par une balance exacte, analyser des parties de l'art qui ne peuvent jamais être réunies dans une seule tête, et voir celles qui constituent plus spécialement le peintre. Sans parler de quelques autres tableaux, quand on en montrera un de Le Brun qyi l'emporte slir la Descente de croix qui est présentement dans notre Académie, par Jouvenet, nous donnerons la préférence à Le Brun. Je crois que la balance de M. de Pilles ne serait pas suffisante.

» Le mérite de La Fosse était à peu près semblable à celui de Santerre. Santerre, qui ne faisait que des figures seules, n'est en rien semblable à La Fosse, lequel était très-savant dans les effets, le coloris, la magie et la machine' d'une grande composition. C'est

comparer les vers de La Mothe et les rimes de Saint- Evremond à la poésie de Voltaire. Si on avait à nom-* mer deux.peintres différents en tout, on pourrait dire La Fosse et Santerre.

D Le tableau de Rigaud^ du Cardinal de Bouillon ouvrant Tannée sainte, est un chef-d'œuvre égal aux plus beaux ouvrages de Rubens. Ce tableau, de la vieillesse de Rigaud , est couleur de rose et de brique. Aucun artiste ne s'avisera de le citer, quand il parlera des plus belles productions de ce maître. En un mot, il est aussi loin des plus beaux ouvrages de Rubens, qu'un jardin bien peigné est loin d'un paysage riche, agreste et sublime.

n De Troy le Jik a fait des tableaux d'histoire estimés. Ses beaux tableaux sont en général soutenus par une noblesse de composition, une richesse d'ajustements et mue beauté de coloris qui. feront toujours beaucoup d'honneur à notre école. De Troy doit être assurément plus qu'estimé.

» Watteau a été dam le gracieux ee que Teniers a été dans le grotesque. Watieau est créateur d'un genre de galanterie qu'il a porté à un point de perfection unique. Teniers peignit avec la plus grande finisse les hommes et les mœurs de son pays. Si chacun ne savait pas ce qu'il faut entendre par grotesques en peinture, AI. Watelet y suppléerait dans l'Encyclopédie, à l'article de ce mot. On pourrait dire aussi que dans nn sens Callot a fait quelquefois des figures grotesques ^ des figures de fantaisie, des caricatures.

» Le Moine a peut-être surpassé tous ces peintres par In composition du salûn d'Hercule à Versailles. Tout habile bomnie qu'il était , il n'a surpassé par aucune de ses compositions, ni Poussin, ni Voîiet, ni Le Sueur, ni Le Brun, ni Bourdon; ni Jouvenet, ni La Fosse, ni de Troy. Son plafond de Versailles, quoique rempli de très-beaux détails dans l'exécution, ne surpasse point du tout les belles compositions des peintres que je nomme.

» Girardon a égalé tout ce que t antiquité a de plus beau, par les bains d'Apollon, et par le tombeau du cardinal de Richelieu, Très-assurémenl, s'il ne restait que ces deux ouvrages, ils «itlesteraient la beauté de la sculpture française. Mais ils ne nous empêcheront pas de voir la supériorité de l'Apollon , du Gladiateur, du Laocoon, du Torse et de quelques autres encore. M. de Voltaire a omis dans la liste des sculpteurs français, Des Jardins, Lerambert, Marcy, Le Pautre, qui cependant y auraient figuré pour le moins aussi honorablement que Théodon , quoiqu'il fût habile homme.

» Je crois aussi que parmi les peintres il fallait nommer Le Fèvre, Blanchard, Bourguignon, La Hire, Jean-Baptiste Vanloo, Largilière, Noël Coypel, qui tous ont fait honneur à notre peinture, et qui, si je ne me trompe', ont surpassé, la juste balance à la main, M. Gazes qu'il est convenable de louer, mais avec plus de modération que n'en mettait M. le marquis d'Argens. Il dit : Examen des différentes écoles de peinture : Peut-être ne risquerait-on rien en soutenant quil n'y

etU jamais de plus beau pinceau, si l'on en excepte celui du Corrige. Cela est un peu fort, et nous connaissons entre ces deux peintres de plus beau pinceau et plus léger que celui de Gazes. Mais quand, ailleurs, on compare notre Mignard au Corrége, on a la permission de tout dire. »

Et moi ferai-je la critique de la critique de Falconnet? Le temps, qui est un grand juge — le grand juge — Ta faite avant moi — ou plutôt la critique de Falconnet a fait son temps. Santerre n'a pas peint des capucinades. On ne pouvait pas dire de VAdam et Eve du même peintre : u Ce tableau tout froid qu'il est, >• puisque le Régent, qui s'y connaissait, le trouvait trop vivant et trop voluptueux. Je n'irai pas plus loin. Je reconnais que Voltaire se trompe, mais comme un galant homme, tandis que Falconnet se trompe comme un pédant. .

Voltaire écrivit un jour au roi de Prusse pour lui parler des beaux-arts; mais Voltaire ne se laissait prendre qu^à demi aux magies de la peinture et de la statuaire 9 parce qu'il ne voyait les chefs-d'œuvre que par les yeux de l'esprit II ne parla bien au roi de Prusse que de l'art de la guerre et de l'art d'écrire. II parlait en riant sans être pénétré du sentiment des beaux-arts. On s'impatiente de voir ce grand esprit jouer à l'esprit devant une si grande cause.

jtL Nous entendons par beaux-tarts l'éloquence dans laquelle vous vous êtes signalé en étant l'historien de votre patrie , et le seul historien brandebourgeois qu'on ait jamais lu; la poésie, qui a fait vos amusements et votre gloire quand vous avez bien voulu composer des vers français; la musique, où vous avez réussi au point que nous doutons fort que Ptolémée Auletès eût jamais osé jouer de la flûte après vous, ni Achille de la lyre.

D Ensuite viennent les arts, où l'esprit et la main sont presque également nécessaires, comme la sculpture, la peinture, tous les ouvrages dépendants du dessin, et surtout l'horlogerie, que nous regardons

comme un bel art depuis que nous en avons établi des manufactures au mont Crapack.

» Vous connaissez, Sire, les quatre siècles des arts; presque tout naquit en France et se perfectionna sous Louis XIV; ensuite plusieurs de ces mêmes arts exilés de France allèrent embellir et enrichir le reste de l'Europe au temps fatal de la destruction du célèbre édit de Henri IV, énoncé irrévocable, et si facilement révoqué. Ainsi le plus grand mal que Louis XIV pût se faire à lui-même fit le bien des autres princes contre son intention ; et ce que vous en avez dit dans votre Histoire du Brandebourg en est une preuve.

» Si ce monarque n'avait été connu que par le bannissement de six à sept cent mille citoyens utiles, par son irruption dans la Hollande dont il fut bientôt obligé de sortir, par sa grandeur qui rattachait au rivage tandis que ses troupes passaient le Rhin à la nage, si on n'avait pour monuments de sa gloire que les prologues de ses opéras suivis de la bataille d'Hochstet, sa personne et son règne figureraient mal dans la postérité. Mais tous les beaux-arts en foule , encouragés par son goût et par sa munificence, ses bienfaits répandus avec profusion sur tant de gens de lettres étrangers, le commerce naissant à sa voix dans son royaume, cent manufactures établies, cent belles citadelles bâties, des ports admirables construits, les deux mers unies par des travaux immenses , etc. , forcent encore l'Ëarope à regarder avec respect Louis XIV et son siècle.

» Ce sont surtout ces grands hommes, uniques en

tout genre y que la nature produisit alors à la fois, qui rendirent ces temps éternellement mémorables. Le siècle fut plus grand que Louis XIV, mais la gloire en rejaillit sur lui.

V L'émulalion des arts a changé la face de la terre du pied des Pyrénées aux giaces d'Archangel. II n'est presque point de prince en Allemagne qui n'ait fait des établissements utiles et glorieux.

» Qu'ont fait les Turcs pour la gloire? rien. Ils ont dévasté trois empires et vingt royaumes : mais une seale ville de l'ancienne Grèce aura toujours plus de réputation que tous les Ottomans ensemble.

9 Voyez ce qui s'est fait depuis peu d'années dans Saint-Pétersbourg, que j'ai vu en marais an commencement du siècle où nous sommes. Tous les arts y ont accouru, tandis qu'ils sont anéantis dans la patrie d'Orphée , de Linos et d'Homère.

9 La statue que l'impératrice de Russie élève à Pierre le Grand parle du bord de la Neva à toutes les nations; elle dit : J'attends celle de Catherine. »

C'était là une phrase de celui qui ne faisait jamais de phrases, mais ce n'était pas là une page à imprimer dans le Dictionnaire philosophique sous le titre pompeux : Beaux-arts.

Voltaire avaiUil été beaucoup à TOpéra? U avait lu Quinault, et ne connaissait LuUi que par ouï-dire. Ses pages sur la musique française méritent bien pourtant d'être relues.

a La musique française, du moins la vocale, n'a été jusqu'ici du goût d'aucune autre nation. Elle ne pouvait l'être, parce que la prosodie française est différente de toutes celles de l'Europe. Nous appuyons toujours sur la dernière syllabe, et toutes les autres nations pèsent sur la pénultième ou sur l'antépénultième , ainsi que les Italiens. Notre langue est la seule qui ait des mots terminés par des e muets; et ces e, qui ne sont pas prononcés dans la déclamation ordinaire , le sont dans la déclamation notée, et le sont d'une manière uniforme, ghi-reu, victoir-eu, barbari-eu, furi-eu.... Voilà ce qui rend la plupart de nos airs et notre récitatif insupportables à quiconque n'y est pas accoutumé. Le climat refuse encore aux voix la légèreté que donne celui d'Italie; nous n'avons point l'habitude qu'on a eue longtemps chez le pape et dans les autres Qours italiennes de priver les hommes de leur virilité pour leur donner une voix plus belle que celle des femmes. Tout cela joint à la lenteur de notre chant, qui fait un étrange contraste avec la vivacité de notre nation ^

rendra toujours la musique française propre pour les seuls Français.

» Malgré toutes ces raisons , les étrangers qui ont été longtemps en France conviennent que nos musiciens ont fait des chefs-d'œuvre en ajustant leurs airs à nos paroles, et que cette déclamation notée a souvent une expression admirable; mais elle ne l'a que pour des oreilles très-accoutumées , et il faut une exécution parfaite, il faut des acteurs : en Italie, il ne faut que des chanteurs.

V La musique instrumentale s'est ressentie un peu de la monotonie et de la lenteur qu'on reproche à la vocale; mais plusieurs de nos symphonies /et surtout nos airs de danse, ont trouvé plus d'applaudissements chez les autres nations. On les exécute dans beaucoup d'opéras italiens.

» Lulli fut le père de la vraie musique en France. Il sut accommoder son art au génie de la langue ; c'était l'unique moyen de réussir. 11 est à remarquer qu'alors la musique italienne ne s'éloignait pas de la gravité et de la noble simplicité que nous admirons encore dans les récitatifs de LulU.

» Rien ne ressemble plus à ces récitatifs que le fameux motet de Luigi, chanté en Italie avec tant de succès dans le dix -septième siècle, et qui commence

ainsi :

SuHt brèves mundi rosœ, Sunt fugUivi florei , Fronda veluti annosœ, Sunt laMes honores.

ti II faut biea remarquer que, dans cette mosiqae de pure déclamation, qui est la mélopée des anciens, c'est principalement la beauté naturelle des paroles qui produit la beauté du cbant; on ne peut bien décla* mer que ce qui mérite de l'être. C'est à quoi on se méprit beaucoup du temps de Qninault et de LuUi. Les poëtes étaient jalouK du pocte , et ne l'étaient pas du musicien. Boileau reproche à Quinauit

... ces lieux communs de morale lubrique, Que Lulli réchauffa des sons de sa musique.

« Les liassions tendres que Quinauit exprimait si bien étaient sous sa plume la peinture vraie du cœur humain bien plus qu'une morale lubrique. Quinauit par sa diction échauffait encore plus la musique que l'art de Lulii n'échauffait ses paroles. Il fallait ces deux hommes et des acteurs pour faire de quelques scènes à'Atys, A'Armide et de Roland un spectacle tel que ni l'antiquité ni aucun peuple contemporain n*en connut. Les airs détachés, les ariettes ne répondirent pas à la perfection de ces grandes scènes. Ces airs, ces petites chansons étaient dans le goût de nos noëb; ils ressemblaient aux barcaroles de Venise : c'était tout ce qu'on voulait alors. Plus cette musique était faible^ plus on la retenait aisément; mais le récitatif £$t si beau, que Rameau n'a jamais pu l'égaler. Il me faut des chanteurs, disait-il, et à Lulli des acteurs. Rameau a enchanté les oreilles, Lulli enchantait l'âme; c'est

un des grands avantages du siècle de Louis XIV que Lulli ait rencontré un Quinault.

V Après Lulli, tous les musiciens, comme Colasse, Campra, Destouches et les autres, ont été ses imitateurs, jusqu^à ce qu'enfin Rameau est venu, qui s'est élevé au-dessus d'eux par la profondeur de son harmonie, et qui a fait de la musique un art nouveau. 7>

Un critique d'aujourd'hui se donnerait sur l'ancienne musique française des airs plus savants et des phrases plus sonores, mais dirait-il mieux?

Voltaire avait pris en pitié tout le galimatias des philosophes sur le Beau* Il se contenta d'en faire la critique, sans tenter de vouloir, comme eux, s'élever dans le bleu des nues.

tt Puisque j'ai cité Platon sur l'amour, pourquoi ne le citerais-je pas sur le beau, puisque le beau se fait aimer? On sera peut-être curieux de savoir comment un Grec parlait du beau il y a plus de deux mille ans.

a L'homme expié dans les mystères sacrés, quand il «voit un beau visage décoré d'une forme divine, ou nbien quelque espèce incorporelle, sent d'abord un n frémissement secret, et je ne sais quelle crainte respecn tueuse; il regarde cette figure comme une divinité... » Quand l'influence de la beauté entre dans son âme )) par les yeux, il s'échauffe; les ailes de son âme sont n arrosées, elles perdent leur dureté qui retenait leur 9) germe, elles se liquéfient, ces germes enflés dans r) les racines de ses ailes s'efforcent de sortir par toute » l'espèce de l'âme » (car l'âme avait des ailes autrefois).

» Je veux croire que rien n'est plus beau que ce discours de Platon; mais il ne nous donne pas des idées bien nettes de la nature du beau.

» Demandez à un crapaud ce que c'est que la beauté.

le grand beau, le io ialon; il vous répondra que c'est sa crapaude avec deux gros- yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un nègre de Guinée , le beau est pour lui une peau noire, huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté.

n Interrogez le diable, il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes et une queue. Consultez enfin les philosophes, ils vous répondront par du galimatias ; il leur faut quelque chose de conforme à l'archétype du beau en essence, au to kalùn.

» J'assistais un jour à une tragédie auprès d'un philosophe. Que cela est beau I disait-il. Que trouvez-vous là de beau? lui dis-je. C'est, dit-il, que l'auteur a atteint son but. Le lendemain il prit une médecine qui lui fit du bien. Elle a atteint son but, lui dis-je; voilà one belle médecine! Il comprit qu'on ne peut dire qu'une médecine est belle, et que pour donner à quelque chose le nom de beauté, il faut qu'elle vous cause de l'admiration et du plaisir. Il convint que cette tragédie lui avait inspiré ces deux sentiments, et que c'était là le to ialon , le beau.

1» Nous fimes un voyage en Angleterre : on y joua la même pièce , parfaitement traduite : elle fit bâiller tous les spectateurs. Oh! oh! dit-il, le tokaUm n'est pas le même pour les Anglais et pour les Français. Il conclut, après bien des réflexions, que le beau est souvent trèsrdatif, comme ce qui est décent au Japon est indécent à Rome, et ce qui est de mode à Paris ne l'est pas à

Pékio; et il s'épargna la peine de composer un long traité sur le beau.

» Il y a des actions que le monde entier trouve belles. Deux officiers de César, ennemis mortels Tuo de l'autre, se portent un défi, non à qui répandra le sang l'un de l'autre derrière un buisson en tierce et en quarte comme chez nous, mais à qui défendra le mieux le camp des Romains que les Barbares vont attaquer. L'un des deux, après avoir repoussé les ennemis, est près de succomber; l'autre vole à son secours, lui sauve la vie et achève la victoire.

y> Un ami se dévoue à la mort pour son ami; un fils pour son père; l'Algonquin, le Français, le Chinois, diront tous que cela est fort beau, que ces actions leur font plaisir, qu'ils les admirent.

n Ils en diront autant des grandes maximes de morale ; de celle-ci de Zoroastrc : Dans le doute si une action est juste, abstiens-toi; de celle-ci de Confucius : Oublie les injures ^ n'oublie jamais les bienfaits.

n Le nègre aux yeux ronds, au nez épaté, qui ne donnera pas aux dames de nos cours le nom de belles, le donnera sans hésiter à ces actions et à ces maximes. Le méchant homme même reconnaîtra la beauté des vertus qu'il n'ose imiter. Le beau qui ne frappe que les sens, l'imagination, -et qu'on appelle V esprit, est donc souvent incertain. Le beau qui parle ai/ cœur ne l'est pas. Vous trouverez une foule de gens qui vous diront qu'ils n'ont rien trouvé de beau dans les trois quarts de V Iliade; mais personne ne vous niera que le

dévouement de Codrus pour son peuple ne soit fort beau , supposé qu'il soit vrai. »

Plus loin, Voltaire se retrouve en belle humeur pour combattre Pascal :

a Quel ridicule dans Pascal de dire : ce Comme on » dit beauté poétique j on devrait dire aussi beauté 1» géométrique et beauté médicinale. Cependant on ne j> le dit point; et la raison en est qu'on sait bien quel i> est l'objet de la géométrie, et quel est l'objet de la D médecine ; mais on ne sait pas en quoi consiste l'agré- » ment qui est l'objet de la poésie. On ne sait ce que » c'est que ce modèle naturel qu'il faut imiter; et, faule D de cette connaissance , on a inventé certains termes » bizarres : siècle d'or, merveilles de nos jours , fatal » laurier, bel astre. Et on appelle ce jai^on beauté in poétique. »

n On sent assez combien ce morceau de Pascal est pitoyable. On sait qu'il n'y a rien de beau ni dans une médecine ni dans les propriétés d'un triangle, et que nous n'appelons beau que ce qui cause à notre âme et à nos sens du plaisir et de l'admiration. C'est ainsi que raisonne Aristote; et Pascal raisonne ici fort mal. Fatal laurier, bel a$tre, n'ont jamais été des beautés poétiques. S'il avait voulu savoir ce que c'est, il n'avait qu'à lire dans Malherbe les stances à Dupérier :

Le pauvre en sa cabane , où le chaame le couvre ,

Est soumis à ses lois ; Et la garde qui veille aax barrières du Louvre

N'en défend pas nos rois.

II n'avait qu'à lire dans Racan Vode au comte de Bussy :

Que te sert de chercher les teaipétes de Mars , Pour mourir tout en vie au milieu des hasards

Où la gloire te mène?

Celle mort qui promet un si digne loyer X'est toujours que la mort, qu'avecque moins de peine

L*on trouve en son foyer.

Que sert à ces galants ce pompeux appareil, Dont ils vont dans la lice éblouir le soleil

Des trésors du Pactole?

La gloire qui les suit, après tant de travaux^. Se passe en moindre temps que la poudre qui vole

Du pied de leurs chevaux.

Il n'avait surtout qu'à lire les grands traits d'Homère, de Virgile , d'Horace , d'Ovide.

» Montesquieu, dans son livre amusant des Lettres persanes, a la petite vanité de croire qu'Homère et Virgile ne sont rien en comparaison d'un homme qui • imite avec esprit et avec succès le Siamois de Dufresny, et qui remplit son livre de choses hardies, sans lesquelles il n'aurait pas été élu. a Qu'est-ce qtœ les y^ poèmes épiques? dit-il , je n'en ^ais rien; je méprise » les lyriques autant que j'estime les tragiques. » Il devait pourtant ne pas tant mépriser Pindare et Horace. Aristote ne méprisait point Pindare.

» Descartes fit à la vérité pour la reine Christine un petit divertissement en vers, mais digne.de sa matière cannelée.

9 Malebranche ne distinguait pas le qu'il mourût de Corneille d'un vers de Jodelle ou de Garnier.

» Quel homme qu'Aristote , qui trace les règles de la tragédie de la même main dont il a donné celles de la dialectique, de la morale, de la politique, et dont il a levé , autant qu'il a pu , le grand voile de la nature !

V C'est dans le chapitre quatrième de sa Poétique que Boileau a puisé ces beaux vers :

Il n*est point de serpent ni de monstre odieux Qui par Tart imité ne puisse plaire aux yeux; D*un pinceau délicat Fartifice agréable Du plus affreux objet fait un objet aimable : Ainsi pour nous charmer, la tragédie en pleurs D*OËdipe tout sanglant fît parler les douleurs.

» Voici ce que dit Aristote : a L'imitation et l'har- » monie ont produit la poésie.... Nous voyons avec » plaisir dans un tableau des animaux affreux , des » hommes morts ou mourante que nous ne regarderions » qu'avec chagrin et avec frayeur dans la nature. Plus s» ils sont bien imités, plus ils vous causent de satis- » faction. »

» Ce quatrième chapitre de la Poétique d'Aristote se retrouve presque tout entier dans Horace et dans Boileau. Les lois qu'il donne dans les chapitres suivants sont encore aujourd'hui celles de nos bons auteurs, si vous en exceptez ce qui regarde les chœurs et la musique. Son idée que la tragédie est instituée pour purger les passions a été fort combattue; mais s'il

entend, comme je le crois, qu'on peut dompter un amour incestueux en voyant le malheur de Phèdre, qu'on peut réprimer sa colère en voyant le triste exemple d'Ajax, il n'y a plus aucune difBculté.

yi Ce que ce philosophe recommande expressément, c'est qu'il y ait toujours de l'héroïsme dans la tragédie , et du ridicule dans la comédie. C'est une règle dont on commence peut- être trop aujourd'hui à s'écarter. »

Voltaire ne s'épuise pas en vaines recherches sur le beau. Il décide que les peintres et les sculpteurs le trouvent sans le savoir, parce que l'art le porte en soi. Le beau, selon lui, n'est pas absolu et n'est pas définissable, puisqu'il est tout à la fois le fini et l'infini.

a Que l'on donne une noce à peindre à Watteau et à Le Brun : Watteau représentera sous une treille des paysans pleins d'une joie naïve , grossière et effrénée , autour d'une table rustique, oii l'ivresse, l'emportement, la débauche, le rire immodéré régneront; Le Brun peindra les noces de Thétis et de Pelée , les festins des dieux, leur joie majestueuse : et tous deux seront arrivés à la perfection de leur art par des chemins différents, n

Et, comme Pangloss, Voltaire trouve que tout est bien , même devant les barbouillages , puisqu'ils don*nent l'aspiration vers les chefs-d'œuvre.

« Dans les ouvrages de l'art, vous avez dix mille barbouillages, contre un chef-d'œuvre.

LETTRES SUR LES ARTS. i43

» Si tOQt était beau et bon , il est clair qu'on n^admirerait plus rien ; on jouirait. Mais aurait-on du plaisir en jouissant? C'est une grande question.

» Pourquoi les beaux morceaux du Cid, des Horaces, de Cinna, eurent-ils un succès si prodigieux? C'est que dans la profonde nuit où l'on était plongé , on vit briller tout à coup une lumière nouvelle que l'on n'attendait pas. C'est que ce beau était la chose du monde la plus rare.

i> Les bosquets de Versailles étaient une beauté unique dans le monde, comme l'étaient alors certains morceaux de Corneille. Saint-Pierre de Rome est unique, et on vient du bout du monde s'extasier en le voyant.

9 liais supposons que toutes les églises de l'Europe égalent Saint-Pierre de Rome, que toutes les statues soient des Vénus de Médicis, que toutes les tragédies soient aussi belles que VIphigénie de Racine, tous les ouvrages de poésie aussi bien faits que V Art poétique de Boileau, toutes les comédies aussi bonnes que le Tartuffe, et ainsi en tout genre; auriez-vous alors autant de plaisir à jouir des chefs-d'œuvre rendus communs, qu'ils vous en faisaient goûter quand ils étaient rares? Je dis hardiment que non : et je crois qu'alors rancienne école a raison, elle qui l'a si rarement : Ab asiuetis non Jit passio, habitude ne fait point passion.

» Mais en sera-t-il de même dans les œuvres de la nature? Serez-vous dégoûté si toutes les filles sont

belles comme Hélène; et vous, mesdames ^ si tous les garçons sont des Paris? Supposons que tous les vins soient excellents, aurez-vous moins d'envie de boire? si les perdreaux, les faisandeaux, les gelinottes sont communs en tout temps, aurez-vous moins d'appétit? Je dis encore hardiment que non, malgré l'axiome de l'école, habitude ne fait point passion : et la raison, vous le savez, c'est que tous les plaisirs que la nature nous donne sont des besoins toujours renaissants, des jouissances nécessaires, et que les plaisirs des arts ne sont pas nécessaires. Il n'est pas nécessaire à l'homme d'avoir des bosquels où l'eau jaillisse jusqu'à cent pieds de la bouche d'une figure de marbre , et d'aller, au sortir de ces bosquets, voir une belle tragédie. Mais les deux sexes sont toujours nécessaires l'un à l'autre. La table et le lit sont nécessaires. L'habitude d'être alternativement sur ces deux trônes ne vous dégoûtera jamais.

Ti Quand les petits Savoyards montrèrent pour la première fois la curiosité, rien n'était plus curieux en eifet. C'était un chef-d'œuvre d'optique inventé, dit -on, par Kircher; mais cela n'était pas nécessaire, et il n'y a plus de fortune à espérer dans ce grand art.

n On ajimira dans Paris un rhinocéros il y a quelques années. S'il y avait dans une province dix mille rhinocéros, on ne courrait après eux que pour les tuer. Mais qu'il y ait cent mille belles femmes, oa courra toujours après elles pour les... honorer. »

Voltaire , qui De s'arrête pas devant la beauté peinte ou sculptée, ne s'arrête pas davantage devant la beauté vivante. Il veut bien qu'on l'honore, il ne veut pas qu'on l'admire. La beauté de la femme ne le fait pas artiste, elle le fait amoureux — et encore I

Et maintenant ouvrons la porte de l'antiquité.

Voltaire a le tort de croire que a la philosophie est la source des arts ». L'art est fils de Dieu. Il pétrit tous les jours le chaos pour créer à son tour ou pour continuer l'œuvre divine. Autant vaudrait dire que la philosophie engendre les enfants.

Voltaire n'a qu'un goût médiocre pour les splendeurs de l'antique. Il se souvient de la description que Vitruve donne des habitations phrygiennes, et cela ne lui tt donne pas une grande idée de celte Troie bâtie par les dieux et du magnifique palais de Priam » .

Apparet domus intus, et atria longa patescunt; Apparent Priami et vetcrum penetralia reyum.

tt Mafs aussi le peuple n'est pas logé comme les rois ; on voit des huttes près du Vatican et de Versailles.

» L'industrie tombe et se relève chez les peuples par mille révolutions.

» Et campos ubi Trojafuit.

D Nous avons nos arts; l'antiquité eut les siens. Nous ne saurions faire aujourd'hui une trirème; mais

BOUS construisoDS des vaisseaux de cent pièces de canon.

».Nous ne pouvons élever des obélisques de cent pieds de haut d'une seule pièce ; mais nos méridiennes sont plus justes.

D Le byssus nous est inconnu ; les étoffes de Lyon valent bien le byssus.

9 Le Capitole était admirable ; l'église de Saint-Pierre est beaucoup plus grande et plus belle.

i> Le Louvre est un chef-d'œuvre en comparaison du palais de Persépolis, dont la situation et les ruines n'attestent qu'un vaste monument d'une riche barbarie.

s La musique de Rameau vaut probablement celle de Timothée; et il n'est point de tableau présenté dans Paris, au salon d'Apollon, qui ne l'empcn^te sur les peintures qu'oq a déterrées à Herculauum. »

On dirait que Voltaire veut continuer la guerre des modernes contre les anciens. Ce n'est pas Voltaire, c'est Perrault, c'est Fontenelle, c'est Marivaux qui parle. Son excuse, si c'en est une, c'est qu'il n'avait vu ni Herculanum , ni Saint-Pierre , ni Persépolis. Il jugeait les anciens du haut de la Henriade.

Voici une autre lettre de Voltaire où il tranche sans façon la question des anciens et des modernes :

a Avant d'aller voir l'antiquité chez elle, je ne crains pas de trop dire si je dis que nos sculpteurs ont égalé ceux d'Alhènes et de Rome. Le tombeau du cardinal de Richelieu , trop caché dans la chapelle de la Sorbonne; les bains d'Apollon, trop exposés dans les bosquets de Versailles ; la statue de Louis XIV que je voudrais voir à Paris parce que je n'irai pas la voir à Bordeaux; le Mercure qui est la merveille de Potsdam, voilà des œuvres qui seront un jour de la pins belle antiquité.

i> Si nous avons égalé les Phidias et les Praxitèle dans la sculpture, nous avons surpassé les Zeuxis dans la peinture. Si les maîtres anciens méditaient leurs tableaux comme le Poussin, s'ils arrivaient à la même noblesse et à la même grandeur, ils ne peignaient pas comme lui ces beaux paysages où se voient d'admirables perspectives. Je pense que Michel-Ange a mieux représenté l'Enfer que les peintres du temps de Phidias n'ont fait pour le Tartare. A beau mentir qui vient de loin : ce qui reste fait trop d'illusion , et ceux qui

nous apportent les débris de Tantiquité ou ceux qui seulement sont allés les voir, mentent de bonne foi comme des voyageurs.

D Et si nous surpassons nos maîtres en peinture, que dirai-je des chefs-d'œuvre de la gravure, qui est un art moderne! Cet art nous vient des Florentins, mais nous en avons fait un art français par droit de conquête. Le recueil des estampes du roi nous fait croire au cabinet des fées. »

Voltaire n'a raison qu'au dernier paragraphe. Il ne jugeait pas des couleurs en aveugle; mais lui qui parle de la méditation du Poussin, avait-il médité devant quelque chef-d'œuvre de l'antique? avait-il ouvert Winckelmann, qui a médité pour les paresseux?

Ahl si Voltaire était ailé h Rome! Mais il aurait mis le feu au Vatican, bien plus préoccupé d'éteindre les querelles religieuses que de donner son enthousiasme et son esprit au sentiment de l'art, qui est une religion.

vin.

Falconnet écrivait à Diderot :

<c M. de Voltaire , dans ses Questions sur VEncydopédie, a dit à l'article Enchantement, que les fils de Laocoon étaient deux grands garçons de vingt ans, et que dans le groupe antique Laocoon est représenté comme un géant, et ses grands enfants comme des pygmées.

n J'ai un peu étudié la statue de Laocoon; j'ai aussi mesuré le père et ses deux fils, et je n'ai trouvé ni géant y ni pygmée. Laocoon a six pieds neuf pouces environ ; son plus grand fils a cinq pieds, et parait âgé de treize à quatorze ans. Le plus jeune est un enfant de dix ans, qui a quatre pieds deux ou trois pouces. En supposant ces trois figures droites, l'ainé des fils viendra jusqu'aux tetins du père, et l'autre à son nombril : si je me trompe, c'est de bien peu.

n II fallait, aurait-on pu me dire, que les trois statuaires leur donnassent vingt ans. Us étaient trop habiles pour commettre cette faute. S'ils l'eussent faite, le père, le principal personnage, n'aurait pas eu cette^ supériorité qui en impose, et nous eussions été bien

moins frappés de son expression qui nous fait friS" êonner. Si d'ailleurs, comme il y a toute apparence, les fils de Laocoon étaient de ces jeunes enfants qui servaient aux sacrifices, comme on en voit dans les bas-reliefs antiques (c'est à Tautel qu'ils furent attaqués par les serpents) , ils devraient être de médiocre grandeur. Deux grands garçons de vingt ans eussent donc été dans ce groupe aussi mal à propos, que si nous représentions de jeunes enfants de chœur grands comme le prêtre qui officie. Si c'est là une vérité, M. de Hagerdorn se trompe, quand il dit : On a même sacrifié quelque chose à la beauté du groupe, lorsqu'on s^est permis de représenter lesjils de Laocoon dans les proportions des adolescents. Comment cette proportion des deux fils serait- elle un sacrifice, puisqu'elle n'est que naturelle?

» Ce n'est pas la voix répétée, la voix des siècles, qui me fait trouver un chef-d'œuvre dans le groupe du Laocoon : c'est que je l'ai vu, que je l'ai jugé en artiste, et qu'on aurait eu beau le chanter, je l'aurais mis à côté du cheval de Marc-Aurèle , si je n'y avais pas davantage aperçu le chef-d'œuvre. On aura trompé M. de Voltaire ; il ne se sera pas méfié de ces gourmets qui décident lestement sur des points qui font hésiter les artistes les plus consommés dans l'étude et la pratique de l'art. Si c'étaient des peintres et des statuaires qui l'eussent induit en erreur, j'en serais fâché pour eux, mais je ne le crois pas.

3» C'est au reste un beau prestige que celui de faire

paraître géant un homme qui n'a que quelques pouces de plus que reux de la plus grande taille. Ce Laocoon n'a pas la téie plus forte que celle d'une infinité d'hommes au-dessous de cinq pieds six- pouces. Voilà, avec la proportion des deux fils, tout le secret; il est simple et point nouveau : cependant, et je m'en étonne, il n'est pas donné à tous les artistes de le pratiquer, ni à tous les écrivains de le sentir; chaque art a sa langue, ne la parle pas qui croit.

ii Si nous avions à décrire le Cyclope endormi de Timanthe, h qui des satyres mesurent le pouce avec un thyrse, nous dirions qu'il est représenté comme un géant, et les satyres comme des pygmées, et nous aurions raison. Si nous parlions de la statue du Nil, dont nous avons une belle copie dans le jardin des Tuileries, avec tous ces petits bambins pas plus longs que son pied, nous en dirions autant, et nous en donnerions une idée juste. Mais cette formule , pour ceux qui n'auraient aucune connaissance du groupe de Laocoon , ne pourrait que leur faire imaginer quelque chose d'aussi disproportionné que le Cyclope et les satyres, le Nil et les bambins.

» J'ai parcouru les plus anciens auteurs qui ont parlé de Laocoon et de ses fils, j'ai consulté les scoliastes de Virgile, et je n'ai vu nulle part que ces enfants fussent deux grands garçons de vingt ans. On les nomme, au contraire , j^arrt/// et insontes : idée attendrissante qui n'a pas échappé à Virgile, lorsqu'on copiant le marbre grec il a dit : parva duorum corpora

naiorum*. Si je connaissais le premier qui a donné vingt ans aux fils de Laocoon, je lui dirais : Fable pour fable, ôtons-leur-en , je vous prie, huit ou dix, et nous attendrirons bien davantage , quand nous présenterons la mort cruelle de ces innocentes victimes du courroux d'un dieu. Apollon voulait bien que son prêtre fît un enfant à sa femme Antiope, mais non pas devant le simulacre de sa divinité : il en punit le père et ses deux enfants.

» Je n'ai aucun plaisir à trouver des fautes à M. de Voltaire ; j'en ai beaucoup au contraire lorsqu'il fournit lui-même le moyen de les rectifier. Il dit à l'article Enthousiasme, dans le même ouvrage : V enthousiasme raisonnable est le partage des grands poètes... c'est ce qui fit croire autrefois qu'ils étaient inspirés des dieux,

* a Des écrivains , sans égard au style du Laocoon , sans égard ans caractères de Tinscription qu*on y lit, font cet ouvrage postérieur à Virgile. C'est une erreur qui ne peut jamais venir de la part d'un connaisseur, parce qu'il voit et sait que ce groupe est fait dans les plus beaux temps de Tart, et que ces temps ne furent pas après Virgile. M. Addisson assure dans son Voyage d'Italie que les trois statuaires ont été les copistes de Virgile : erreur copiée depuis dans plusieurs livres et en plusieurs langues. C'est ainsi que des écrivains, qui d'ailleurs ont une réputation bien méritée, défigurent, par leurs préjugés, l'histoire d'un art dont ils n'ont pas les principes. Ils entraînent cette partie du public toujours disposée & croire de préférence un auteur qui lui plait, et qui favorise une fausse lueur dont elle s'enorgueillit, parce qu'elle la prend toujours pour de la connaissance. De là cette morgue, cette obstination dégoûtante, quand l'artiste et le vrai connaisseur parlent de ce qui fait l'étude continuelle de toute leur vie. »

et cest ce qtion na jamais dit des autres artistes. Pardonnez -moi, Apollon et Minerve inspiraient le peintre et le statuaire, et on l'a dit. On alla même jusqu'à attribuer aux dieux les ouvrages des statuaires: Ideo etiam deorum adscripia operi. (Plin. , 1. 34, c. 2.) Tout cela est un peu fou, j'en conviens; mais pas plus que l'inspiration divine accordée, par exemple, aux vers impies et à la mauvaise physique de Lucrèce, quoique soutenus par de l'enthousiasme. La date de ces rêveries est fort ancienne. Les premiers inventeurs en tous genres étonnèrent, et l'ignorante admiration s'en prit aux dieux; mais la formule fut perpétuée chez les poëteâ. Voici comment :

D Chaque poêle a dit en cent manières qu'un dieu l'inspirait; chaque lecteur Ta répété, et, de poêle en poëte, de lecteur en lecteur, l'inspiration ne pouvait manquer de s'établir. Mais nous n'écrivons pas sur le marbre ou sur la toile : Un dieu me l'inspira. Qu'Horace dise : Quo me, Bacche, rapis tui plénum? Il faut bien voir le dieu non-seulement inspirer le poêle, mais aussi l'emporter avec violence et le remplir de sa divi* nité. Ce qui n'empêche pas que le Laocoon ne nous fasse frissonner, parce que cet ouvrage , morceau sublime d'un grand poëme, est le produit de l'enthousiasme. Mais encore une fois , nous n'écrivons ni nos tableaux, ni nos statues : nous faisons des dieux de marbre, ou de métal, ou en peinture; s'en moque ou les adore qui veut, nous ne contraignons personne, et nous ne nous en mêlons point.

» J'ai dit que H. de Voltaire fournit lui-même le moyen de réparer ses fautes : il faut montrer comment il a effacé celle de nous refuser le bénéfice de l'enthousiasme.

» Il n'y a pas un mot à perdre du tableau où il parle de l'enthousiasme de l'artiste qui s'emporte comme un coursier sans prendre le mors aux dents. Le peintre et le statuaire y sont visibles. Leurs moyens, la marche successive de leurs opérations, tout, en un mot, y est présenté avec assez de précision pour faire comprendre comment le poëte pense, compose, exécute. Il faut donc conclure que ces artistes à enthousiasme ont aussi, selon le vieux style, une bonne part de l'inspiration des dieux, et qu'elle n'est pas exclusivement le partage des grands poètes.

D Voilà comme en rectifiant ainsi ses fautes on peut les faire oublier. Quand le sentiment vrai de notre art nous prend au dépourvu, il renverse de fond en comble ce qu'un peu trop de vivacité nous avait fait hasarder. Je n'oublierai pas de dire que l'enthousiasme du peintre et du statuaire n'attend pas pour les échauffer que l'ordonnance du tableau soit dessinée : le Laocoon^ les ouvrages de Rubens et tant d'autres en sont des preuves qoi répondront longtemps pour moi.

» Je voudrais également pouvoir sauver du blâme de légèreté les paroles suivantes, mais il n'y a pas moyen : Michel-Ange a mis de succulents cardinaux avec de belles femmes nues comme la main, en enfer, dans son tableau du Jugement dernier. Point du tout.

C'est en paradis qu'il a placé quelques bieDheureuses avec cette indécence, mais trop articulées, trop mal coloriées, pour induire en tentation. Les femmes nues de Titien, de Rubens, et celles de Boucher ont certainement plus réveillé la luxure que celles de Michel-Ange.

» M. de Voltaire, à l'article Epopée, rapporte quelques-unes des métaphores de l'Iliade, et dit : Toute l'Iliade est pleine de ces images, et cest ce qm faisait dire au sculpteur Bouchardon : Lorsque j'ai lu Homère, fai cru avoir vingt pieds de haut. M. le comte de Caylus, qui se dit dépositaire du fait, le rapporte un peu différemment dans ses Tableaux tirés d^ Homère et de Virgile, p. 277 : «Il su£Bt de compter, dit-il, ce qui i> m'est arrivé il y a quelques années avec Bouchardon. D Ce grand artiste venait de lire Homère dans une » vieille et détestable traduction française. » (// e^ étonnant qu'il ne connût pas celle de madame Dacier.) tt II me dit, les yeux pleins du feu dont sa tête était » remplie : Depuis que fai lu ce livre, les hommes ont ji quinze pieds y et lu nature s'est accrue pour moi. i»

1» Ces deux manières de parler, quoiqu'elles diffèrent dans les termes, reviennent au même point, celui d'exprimer par un mot de génie l'idée de grandeur qui reste après la lecture d'Homère. Peut-être ai -je tort, mais cette lecture me fait tirer une conséquence toute contraire à celle de Bouchardon. Quand j'ai fermé le livre, les hommes que je vois et que j'entends me paraissent pour la plupart fort petits, et moi comme eux.

»Je suis au pied des Alpes et des montagnes du Chablais; je vois sur ces dernières , et devant ma fenêtre, quelque chose qui me paraît comme du gazon, et au bas, à des distances plus ou moins éloignées, de petits tas de petites pierres blanchâtres, et je demande ce que c'est, car le lac de Genève m'en sépare. On me répond : Ce gazon n'est autre chose que d'assez grandes forêts de sapin» et de châtaigniers; et pour ces tas de petites pierres blanchâtres, ce ne sont non plus que des villages, des bourgs et des villes, où les dames se coiffent très-haut, mais cependant un peu plus bas que les Alpes. Je fais mon remerciement, et je dis à mon particulier : Voilà, comme je m'en suis toujours douté, l'effet de ces montagnes d'environ deux mille toises de hauteur; je ne m'étonne plus de voir si petit ce qui les environne. Il me semble que je lis Homère, que j'aperçois nos fourmilières, où, dans la mienne, je m'agite comme les autres , et qu'au lieu de nous faire paraître grands, lé poëte nous rend l'oflBce contraire. Plus je le vois colossal , et plus je voudrais m'élever, ne prétendant pas Tégaler. C'est le Jupiter de Phidias, qui me fait sentir la distance qu'il doit y avoir entre lui et moi ; c'est l'Hercule du Carrache, qui ne m'élève que pour me montrer combien celui du lord Shaftsbury est médiocre.

D On sait que M. de Boze était un profond antiquaire ; quelques-uns disent même qu'il était suffisamment pédant, et qu'il croyait son savoir prodigieux; on pourrait peut-être ajouter qu'il n'était pas fâché de

pouvoir découvrir quelques traits d'ignorance dans les artistes. M. de Boze, donc, assurait que c'était à luimême que le mot de Bouchardon avait été dit, et il citait ce moi en preuve d'ineptie. Croyez-vous, disaitil, que Bouchardon, ce grand sculpteur, à l'âge de plus de trente ans, n'avait pas encore lu Homère? Je le lui prêtai, Savez^vous ce qu'il me dit en me le rendant? Que le poète avait peint des hommes de plus de quinze pieds de haut*. y>

* C'est le point de vue de Quintilien snr Zenxis.

On se demande quel est le plus mauvais commentateur, du savant Boze ou du sculpteur Falconnet. Voltaire dut rire beaucoup, car ni l'un ni Tautre n'avait compris l'enthousiasme de Bouchardon.

Voltaire connaissait-il Verratum de Falconnet, quand il écrivait à d'AIembert :

u Dites à M. Diderot qu'il parle mieux de la sculpture que le sculpteur Falconnet. Pourquoi lui promet-il l'immorlalité? Si M. Falconnet écrit, c'est qu'il sait bien qu'il lui faut défendre ses statues à la pointe de la plume. Mais il a beau écrire, ce n'est pas lui qui devrait parler, ce sont ses marbres. »

Tout ce qu'a écrit Falconnet ne vaut pas ces six lignes de Voltaire, qui sont tout un art poétique ou pictural :

a Un artiste dessine d'abord l'ordonnance de son tableau; la raison alors tient le crayon. Mais veut-il animer ses personnages, et leur donner le caractère des passions, alors l'imagination s'échauffe, l'enthousiasme agit; c'est un coursier qui s'emporte dans sa carrière. Mais la carrière est régulièrement tracée. »

En toute chose, Voltaire est dominé par la raison.

Le génie qui prend le mors aux dents lui semble un fou échappé à Bicétre. C'est toujours l'école de Boileau. Avec un pareil sentiment, si on trouve la rime et la raison, on ne trouve guère la poésie, cette belle inaccessible. Mais en peinture et en sculpture, le génie armé par la raison n'est-il pas souvent le génie?

La première sibylle s'appelait Sibylla. C'était une fille bien née : elle eut pour père Jupiter et pour mère Lamia; elle parla de haut. C'était à Delphes. Fille des dieux, elle se disait inspirée; mais bientôt les filles des hommes 9 sibylles à leur toiur, se dirent inspirées comme la fille de Jupiter.

La question est de savoir si les dieux de ce temps-là pouvaient eux-mêmes prédire l'avenir.

La sibylle de Cumes, qui était une muse bien inspirée, vendait ses vers un peu mieux que nos poètes d'aujourd'hui. Tout le monde sait qu'elle vint o£frir à Tarquin ce célèbre recueil en neuf livres, qui était sans doute son chef-d'œuvre. Elle demanda trois cents pièces d'or. Tarquin, qui n'estimait pas beaucoup la poésie, les princes n'ont pas changé, offrit la moitié de cette somme; la sibylle, indignée, jeta au feu trois de ses livres. « Combien voulez-vous pour ceux qui vous restent? demanda Tarquin. ^ — Trois

cents pièces d'or » y répondit solennellement la sibylle. Tarquin offrit encore la moitié; sur quoi la sibylle jeta encore trois livres au feu. Voyant cette noble action , le prince lui demanda ce qu'elle voulait des trois derniers livres. Et la sibylle ayant encore parlé de trois cents pièces d'or, il se hâta de les lui donner dans la crainte qu'elle ne brûlât ces derniers oracles.

Tarquin connaissait mal les poètes ; quand ils brûlent leurs vers 9 c'est qu'ils les savent par cœur*. Tarquin fit enfermer religieusement les vers de la sibylle, et préposa à leur conservation deux personnes, duwnvirs des choses sacrées. On ne consultait ces oracles que pour l'Etat. L'an 400 de Rome, on augmenta le nombre des duumvirs jusqu'à dix. Les écrits de la sibylle, gardés dans un coffre de pierre dans le temple de Jupiter Capifolin, furent brûlés avec tout le Capitole en 671 de Rome, quatre-vingts ans avant Jésus-Christ. Pour réparer cette perte , on envoya en divers endroits recueillir ce qu'on pourrait rencontrer de vers sibyllins. Les députés en rapportèrent un grand nombre. Combien de sibylles qu'on n'avait pas voulu entendre ! Le sénat choisit ce qui lui plut, et l'an 675, il fit enfermer la vérité sous la garde de quinze officiers ou quindécimvirs; nom qui ne fut pas changé, quoique le nombre montât ensuite jusqu'à quarante. Auguste, en 736, fit examiner tous ces beaux vers prophé-

* Voltaire se fût-il rappelé les vers de la Henriade, si le président Hénault n^eût brûlé une paire de manchettes pour sauver le manuscrit des flammes.

tiques, et en fit brûler deux mille. Et ceux qu'il conserva furent mis sous la statue d'Apollon Palatin. On fit encore» un examen sous Tibère , l'an 772 de Rome. II est dit dans l'histoire de Julien l'Apostat, qu'il les fit consulter en 363 , et selon Ammien Marcellin tous ces vers étaient alors perdus. Enfin, en 399, l'empereur Honorius, ne pouvant souffrir les bruits que les païens répandaient de la prochaine destruction du christianisme, prédite par les oracles sibyllins, fit brûler tout ce qui avait été conservé.

Tout ceci est digne de foi, mais je n'en crois pas un mot.

Ce que je crois, c'est que les vers sibyllins imprimés par Gallœus et dans la Bibliothèque des Pères ont été dictés par des moines sibyllins : c'est un abrégé de l'Ancien Testament dans le premier livre, et l'on trouve la religion chrétienne partout. D'ailleurs comment les chrétiens auraient-ils pu se rendre maîtres de ces oracles, si bien gardés? M. l'abbé Banier a cité divers textes qui prouvent évidemment que cette collection est l'ouvrage d'une pieuse fourberie , et qu'elle a été faite par un chrétien. Je remarquerai qu'on y trouve les erreurs de Montan, ce qui donne lieu d'en rapporter l'origine à l'an 138. L'empereur Adrien y est nommé avec ses trois successeurs : Antonin, Marc- Aurèle et Lucius Verus. Tout ce que l'auteur dit de ce temps-là est marqué d'une manière sûre. Il est bien aisé d'être prophète, quand on prédit les événements qu'on a vus.

M. Tabbé Banier a négligé de marquer la date de la supposition de ces vers sibyllins. Les sibylles rendaient leurs oracles de vive voix, quelquefois elles les écrivaient sur des feuilles d'arbres. Mais c'était tou* jours lorsqu'elles étaient agitées des belles fureurs. Je passe quelques autres détails où est entré notre savant mythologue, pour examiner ce qu'on doit penser du fond d'une dispute où le pour et le contre a été soutenu par des savants qui n'en savaient rien. Voici un dénoùment qui, ce me semble, n'a pas encore été imaginé.

Je distingue trois sortes d'écrits sibyllins : 1* ceux que les païens gardaient avec tant de soin; 2"* ceux que les Pères ont transcrits depuis saint Justin, les mêmes dont la supposition est manifeste; 3* divers écrits sibyllins connus avant la naissance de Jésus- Christ. Je laisse les premiers et les seconds, dont j'ai dit ce qu'il faut penser; mais je soutiens qu'il y a une troisième sorte de vers appelés sibyllins, connus et répandus parmi les Gentils depuis la recherche qu'on en fit en Asie avant l'an 677 de Rome, jusqu'à l'an 736, et que ce sont ces vers qui ont donné lieu aux chrétiens de souhaiter si fort d'avoir les vers de la sibylle. On voit dans les écrits de saint Justin avec quelle avidité fut reçu le recueil des faux vers sibyllins en huit livres. Or il n'est pas possible de concevoir que tous les chrétiens s'empressassent si fort de voir ces écrits , et se laissassent tromper, s'ils n'avaient entendu dire qu'il y avait des vers sibyllins favorables à la religion. Le témoignage de la sibylle est cité dans le livre intitulé

la Prédication de saint Pierre, qui est attribué à saint Paul par saiut Clément au second siècle. Hermas, qui florissait à la fin du premier siècle , fait entendre bien clairement dans la seconde révélation du second livre, que les chrétiens parlaient souvent de la sibylle , dont les oracles étaient favorables à la religion chrétienne. Enfin Celse, qui vivait sous Adrien et au commencement d'Antonin , reproche aux chrétiens d'avoir ajouté foi aux écrits des sibylles. De toutes ces autorités il résulte qu'avant saint Justin on était persuadé qu'il y avait des sibylles; ce n'étaient pas celles qu'il cite, ni celles dont les païens gardaient les écrits; il en faut donc distinguer une troisième espèce.

11 y a lieu de croire que ces dernières sibylles ont été inspirées de Dieu , car il y a toujours eu parmi les Gentils des prophètes qui ont donné des notions de son nom et de sa venue. Non enim sine testimonio semet" ipsum reliquat, dit saint Paul, AcL c. xiv, v. 16. Melchisédech était un fort grand prophète dans une terre maudite; Balaam prophétisait parmi les Moabites; au temps des patriarches, il est dit que Rebecca alla consulter le Seigneur : Perrexit ut consuleret Domi^ num. Gen. 22. Où alla-t-elle? C'est, dit Alcuin après plusieurs Pères de l'Église, que Dieu avait de tous cotés des personnes à qui il parlait. Quel plus grand prophète que Job parmi les nations?

Deux bents ans avant la venue du Messie, Dieu fit connaître les livres saints aux Gentils, par la version des Septante. Saint Clément d'Alexandrie (livre 1111 des

Stroniaies) dit que Dieu a toujours eu ses prophètes parmi les Gentils. Et saint Augustin expliquant cet endroit de saint Paul {EpisL ad Roman, j c. i, v. 2) : Per prophetas suos in scripturis sanclis, observe que l'apôtre dit suos pour ne pas les confondre avec les prophètes des nations, et qu'il ajoute in scripturis, pour distinguer les oracles qui n'étaient pas dans l'Ecriture. Or il n'y a de cette espèce que ceux qui appartiennent à la sibylle. Il s'agit de savoir si j par les ouvrages des païens, on peut prouver qu'il y ait eu quelque oracle tel qu'on peut exiger pour l'entier éclaircissement de cette dispute. Or je soutiens que dès qu'en 677 de Rome on eut fait le recueil des écrits sibyllins, il y en eut d'autres distingués de ceux-là. On voit par un oracle rapporté par Suétone et par Tacite, que la terre va donner un roi : Regem populo Romano naturam parturire , c'est pourquoi, ajoute cet historien , le Sénat défendit aux femmes d'élever cette année aucun enfant. Dans combien d'auteurs ne voit-on pas que les grands de Rome s'attribuaient cette prophétie? Cicéron, dans sa troisième Catilinaire, dit que les envoyés des AUobroges déposèrent que Lentulus leur avait assuré qu'il était ce troisième Cornélius à qui les oracles des sibylles et les réponses des aruspices promettaient la royauté. Le même Cicéron, dans son traité de la Divination, s'exprime ainsi : ce Nous conservons avec soin les vers qu'on dit que la' sibylle a prononcés étant en fureur, et sur lesquels il s'était répandu un bruit que celui qui les avait interprétés

devait venir dire en plein sénat, que si nous ne voulions nous perdre, il fallait appeler roi celui que nous avions alors véritablement pour roi. »

M. Tabbé Banier prétend que les sibylles n'ont jamais prophétisé. Je demanderai à l'abbé Banier ce que faisaient les sibylles. Les poètes sont prophètes. C'est un proverbe. Or les sibylles étaient les Muses de l'avenir. L'abbé Banier ajoute que si les oracles des sibylles ont révélé la vérité, il fallait l'attribuer au hasard. Qu'est-ce que le hasard?

J'ai dit que les platoniciens expliquaient la vertu divinatrice des sibylles par l'union intime que la créature douée d'une belle âme pouvait avoir avec la Divinité. Selon saint Jérôme, les sibylles n'arrivaient à la seconde vue que par la chasteté. Mais saint Jérôme oublie qu'une des plus célèbres se vantait d'avoir eu mille amants hors le mariage. Les Pères de l'Eglise étaient bien simples de discuter' l'esprit prophétique des sibylles. Nos tireuses de cartes, à force de débiter des prédictions à l'aventure, ont frappé juste quelquefois, comme on voit dans le chaos des nues se dessiner des images.

Que de savants commentaires sur les livres sibyllins I Que d'érudition pour s'enfoncer plus avant dans la nuit! Ces livres sont tout à la fois l'œuvre des platoniciens sibyllisants, des juifs platonisants, et des chrétiens plus sibyllins que les juifs et les platoniciens, puisqu'ils prédisaient ce qui était arrivé. J'ai dit encore que ce fut d'un poëme de la sibylle de Cumes que

Ton tira les principaux dogmes du christianisme. Virgile a eu la vertu divinatrice dans sa quatrième églogue, mais le poète était-il prophète ou n*a-t-il été que Técho de la sibylle?

On vit tout ce qu'on voulut voir dans ce poëme de la sibylle : le miracle d'une Vierge donnant naissance à Jésus-Christ et l'abolition du péché. Saint Augustinr était un peu poëte, mais il l'était plus que d'habitude quand il a prétendu qu'on ne pouvait appliquer qu'à Jésus-Christ les vers sibyllins de Virgile.

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