‹ Le dernier volume des ouevres de VoltaireChapitre 84 sur 103 · A M. BERGER · texte numérisé non relu

A M. BERGER

Au château de Feraey, 25 février 1763.

J'ai été toaclié, monsieur, de votre lettre du 12 février : on m'a dit que vous êtes dévot; cependant je vous vois de la sensibilité et de l'honnêteté. Vous m'apprenez que vous avez été taillé de la pierre il y a douze ans ; je vous félicite de vivre , si vous trouvez la vie plaisante. J'ai toujours été affligé que, dans le meilleur des mondes possible, il y eût des cailloux dans les vessies, attendu que les vessies ne sont pas plus faites pour être des carrières que des lanternes; mais je me suis toujours soumis à la Providence. Je n'ai point été taillé, mais j'ai eu et j'ai ma bonne dose de mal en autre monnaie. Il faut savoir souiFrir et mourir de toutes les façons.

Vous me mandez qu'on a imprimé je ne sais quelles lettres que je vous écrivis il y a trente années ; vous m'apprenez qu'elles étaient tombées entre les mains d'un nommé Vaugé qui n'en peut répondre, attendu qu'il est mort. Si ces lettres ont été son seul héritage, je conseille aux hoirs de renoncer à la succession. J'ai lu ce recueil, je m'y suis ennuyé; mais j'ai assez de

mémoire dans mft soLTa»te«do«iième année pour assn* rer qa'il b*j a pas one seule de ees lettres qui ne sait falsifiée. Je défie tous ks Vaugé, morts ou vivants, et toos les éditeurs de rapsodies, de montrer une seule page de ma main qui soit conforme à ce qu'on a eu la se^tîse d'imprimer.

U y a environ cinquante aas qv'on est en possession de se servir de mon nom. Je suis bien aise qu'il ait fait gagner quelque chose à ie pauvres diaUes. Il faut que le pauvre diable vive; mais il faudrait au moins qu'il me consultât) pour gagn^ son argent plus honnêtement.

Vous m'apprenez, monsieur, que l'auteur de l'Année littéraire a fait usage de ces lettres; vous ne me dites pas quel usage, et si c'est celui qu'on fait ordinairement de ses feuilles. Tout ce que je peux vous répondre, c'est que je n'ai jamais lu Y Année littéraire, et que je suis trop propre pour en faire usage.

Vous craignez que l'impression de ces chiffons ne me fasse mourir de chagrin; rassurez-vous, j'ai de bons parents qui ne m'abandonnent point dans ma vieillesse décrépite. Mademoiselle Corneille , bien mariée et devenue ma fille, a grand soin de moi. J'ai dans ma maison un jésuite qui me donne des leçons de patience; car si j'ai haï les jésuites lorsqu'ils étaient puissants et un peu insolents, je les aime quand ils sont humiliés. Je ne vois d'ailleurs que des gens heureux , et cela ragaillardit. Mes paysans sont tous à leur aise, ils ne voient jamais d'huissiers avec des con-

traîntes. J'ai bâti, comme M. de Pompignan, une jolie église où je prie Dieu pour sa conversion et pour celle de Catherin Fréron. Je le prie aussi qu'il vous inspire la discrétion de ne plus laisser prendre des copies infidèles des lettres qu'on vous écrit. Portez-vous bien. Si je suis vieux, vous n'êtes pas jeune. Je vous pardonne de tout mon cœur votre faiblesse; j'ai pardonné dans d'autres jusqu'à l'ingratitude. II n'y* a que la méchanceté orgueilleuse et hypocrite qui m'a quelquefois ému la bile; mais à présent rien ne me fait de la peine que les mauvais vers qu'on m'envoie quelquefois de Paris.

J'ai J'honneur d'être, comme il y a trente ans^ monsieur, votre. . . , etc.

LETTRES INEDITES. • 357

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