‹ Le dernier volume des ouevres de VoltaireChapitre 94 sur 103 · TIRÉE D*UN VIBUX MANUSCRIT · texte numérisé non relu

TIRÉE D*UN VIBUX MANUSCRIT

En ce temps-là il paraîtra un homme extraordinaire venu des bords d'un lac ; il criera au peuple : Je suis possédé du démon de Tenthousiasme; j'ai reçu du ciel le don de Fincon* séquence; je suis philosophe et professeur du paradoxe.

Et la multitude courra sur ses pas, et plusieurs croiront en lui.

Et il leur dira : Vous êtes tous des scélérats et des fripons, vos femmes sont toutes des femmes perdues, et je viens vivre parmi vous.

Et il abusera de la douceur naturelle de .ce peuple pour loi dire des injures absurdes.

Et il ajoutera : Tous les bonunes sont vertueux dans le pays où je suis né, et je n'habiterai jamais le pays où je suis né.

Et il soutiendra que les sciences et les arts corrompent nécessairement les moeurs, et il écrira sur toutes* sortes de sciences et d'arts.

* Ces pages , tour à toor attribuées à Voltaire , à Grimm et à d'antres, se trooTaient manuscrites parmi les autographes de Voltaire. Nous les donnons comme une pièce curieuse, sans vouloir décider qu'eDes soient daVohure. ^

Et il écrira que le théâtre est une source de prostitution et de corruption , et il fera des opéras et des comédies.

Et il écrira qu il n y a eu des vertus que chez les sauvages, quoiqu'il nait jamais été parmi eux, et quil soit bien digne tfy être.

Et il conseillera aux hommes d*aller tout nus, et il portera des hahits galonnés quand on lui en donnera.

Et il dira que tous les grands sont des valets méprisables, et il fréquentera les grands sitôt qu ils auront la curiosité de le voir comme un animal rare venu des pays lointains.

Et il s'occupera à copier de la musique française, et il dira qu il n'y a point de musique française.

Et il dira aussi qu il est impossible d'avoir des mœurs et de lire des romans , et il fera un roman , et dans son roman on verra le vice en action et la vertu eu paroles , et ses personnages seront forcenés d'amour et de philosophie.

Et il voudra faire entendre à tout l'univers qu'il a été un homme à bonnes fortunes, et qu'il sait écrire des lettres d'amour, et qu'il en a reçues, et cependant on connaîtra évidemment qu'il a composé lui-même celles qu'il a reçues.

Et dans son roman, on apprendra l'art de suborner philosophiquement une jeune GUe.

Et l'écolière perdra toute honte et toute pudeur, et elle fera avec son maître des sottises et des maximes.

Et elle lui donnera la première un baiser sur la bouche, et elle l'invitera à venir coucher avec elle, et elle y couchera, et elle deviendra grosse de métaphysique; et ses billets doux seront des homélies philosophiques.

Et le philosophe lui apprendra que les parents n'ont aucune autorité sur leurs filles quant au choix d'un époux, et il les peindra comme des barbares et des dénaturés.

Et il s'enivrera avec un seigneur anglais, qu'il insultera, et il proposera au seigneur anglais de se battre avec lui ; et sa maîtresse, qui aura perdu l'honneur de son sexe, décidera de celui des hommes, et elle apprendra au maître qui lui a tout appris qu'il ne doit point se battre.

jEt il recevra une pension du milord; et il ira A Paris» et il

ny fréquentera pas les gens sensés et honnêtes; il n*y verra que des filles et des petits-maîtres, et il croira avoir vu Paris.

Et il écrira à sa maîtresse que les femmes sont des grenadiers , et qu elles vont toutes nues , et qu'elles se donnent au premier venu ; et lorsque ces mêmes femmes le recevront à la campagne, et auront commencé à sourire à sa vanité, il trouvera en elles des prodiges de vertu et de raison.

Et des petits-maîtres le conduiront chez des filles de mauvaise vie, et il s'y enivrera comme un sot , et il couchera avec ces filles , et il écrira son aventure à sa maîtresse, et elle le remerciera.

Et il recevra le portrait de sa maîtresse, et son imagination s*allumera à la vue de ce portrait , et sa maîtresse lui fera des leçons obscènes de chasteté solitaire.

Et cette fille si amoureuse épousera le premier homme qui viendra du bout du monde, et cette fille si habile n'imaginera aucun expédient pour empêcher ce mariage, et elle passera hardiment des bras d'un amant dans ceux d'un époux.

Et le mari saura, avant de l'épouser, qu'elle est amoureuse et aimée à la fureur d'un autre homme, et il fera volontairement leur malheur, et il sera pourtant un honnête homme, et cet honnête homme sera pourtant un athée.

Et aussitôt après leur mariage, la femme se trouvera trèsheureuse, et écrira à son amant que, si elle était encore libre, elle épouserait plutôt son mari que lui , et le philosophe voudra se tuer.

Et il fera une longue dissertation pour prouver qu'un amant doit toujours se tuer quand il a perdu sa maîtresse, et son ami lui persuadera que la chose n'en vaut pas la peine, et le philosophe ne se tuera pas.

Et il ira faire le tour du monde pour donner aux enfants de sa maîtresse le temps de croître, et pour revenir ensuite être leur précepteur, et leur apprendre la vertu comme à leur mère.

Et il n'aura rien vu dans le tour du monde.

Et cependant le mari de sa maîtresse, qui sait toute leur intrigue, ifra revenir le bel ami dans sa maison , et la femme

vertuease sautera à son cou à son arrivée , et le mari sera charmé, et ils s'embrasseront chaque jour tous les trois, et le mari leur fera de jolies plaisanteries sur leurs aventures , et il les croira devenus raisonnables, et ils s'aimeront toujours avec transport , et ils prendront plaisir à se rappeler leurs tendresses, leurs voluptés, et ils se serreront la main, et ils pleureront.

Et le bel ami, étant dans un bateau avec sa maîtresse, vou* dra la jeter dans Feau et s'y précipiter avec elle, et Us appelleront tout cela de la philosophie et de la vertu.

Et la maîtresse du philosophe aura quelques arbres et un ruisseau dans un jardin, et elle appellera cela son Elysée, et personne ne pourra comprendre ce que c'est que cet Elysée.

Et elle donnera à manger tons les jours à des moineaux dans son jardin , et elle veillera sur ses domestiques mâles et femelles, pour qu'ils ne fassent pas la même sottise qu'elle.

Et elle soupera au milieu de ses vendangeurs , et même en sera respectée, et elle teillera du chanvre avec eux, ayant son amant à ses côlés.

Et le philosophe voudra teiller du chanvre le lendemain, le surlendemain et toute sa vie.

Et les vendangeurs chanteront des chansons, et le philosophe sera enchanté de leur mélodie, encore que ce ne soit pas de la musique italienne.

Et elle élèvera ses enfants avec grand soin , prenant garde que jamais personne ne leur apprenne qu'il y a un Dieu.

Et le bel ami ira pécher dans un lac avec sa maîtresse, et il prendra des poissons, et il les rejettera dans l'eau , sans s'embarrasser si les gens ont de quoi diner, et il craindra de nuire aux animaux, et il mangera de tous.

Et il aimera le vin et il en boira, et quand il en aura bu avec excès, il regardera la gorge des Valaisannes avec concupiscence, et il prendra querelle avec son meilleur ami.

Et il dira des ordures grossières à sa céleste et sainte maltresse, et il fera pire encore avec des filles de joie.

Et il soutiendra qu'il n'y a que les ivrognes qui soient honnêtes gens , et que les gens sobres sont des fourbes.

Et lorsque sa maîtresse lui aura promis un rendtE-vous, et

qu'au lieu de ce rendez -vous, elle lui proposera de faire une action d'humanité et de charité, il dira qu il déteste la vertu , et il entrera en fureur.

Et il deviendra amoureux de Tamie de sa maîtresse, étant à côté de sa maîtresse, et Tamie de sa maîtresse deviendra amoureuse de lui , et il lui appliquera un baiser ardent sur sa main; cependant, il aimera toujours sa maît^-esse conune un furieux , et il s'écriera toujours : sainte vertu !

Et sa maîtresse mourra, et avant de mourir, elle prêchera encore suivant sa coutume, et elle parlera toujours, jusqu'à ce que les forces lui manquent, et elle se parera comme une coquette, et elle mourra comme une sainte.

Et elle écrira à son bel ami qu'elle finit comme elle a commencé, c'est-à-dire qu'elle l'aime avec autant de passion que jamais, et son mari enverra cette lettre à l'amant.

Et le livre sera écrit d'un style emphatique, pour en imposer aux personnes simples.

Et l'auteur entassera les phrases, et croira entasser les raisonnements.

Et il voudra paraître nerveux, et il ne sera qu'outré.

Et tout le talent de l'auteur sera de donner des entorses à la vertu et au bon sens, et il contemplera toujours les fantômes de son imagination , et ses yeux ne verront jamais la nature.

Et semblable aux empiriques, qui font exprès des blessures pour montrer l'excellence de leur baume, il empoisonnera les âmes, pour avoir la gloire de les guérir, et le poison agira violçjnment sur l'esprit et sur le cœur, et l'antidote n'opérera que sur l'esprit, et le poison triomphera.

Et il se vantera d'avoir ouvert un précipice, et il se croira exempt de tout reproche, en disant : Tant pis pour les jeunes filles qui liront mon livre!

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