‹ Le Déséquilibre Mental de BeethovenChapitre 11 sur 23 · L'INTELLIGENCE · texte numérisé non relu

L'INTELLIGENCE

Zuwei Seelen, ach, wohnen in meiner Brust.

GŒTHE (Faust).

Nous avons vu que l'instruction de Beethoven fut très rudimentaire. Son père le retira de l'école primaire si jeune qu'il savait tout au plus lire, écrire et compter sur les doigts. Il avait un peu plus de douze ans. Douze ans, mais il nous semble, abstraction faite du mode d'éducation de son époque, que le maître aurait dû retirer un plus grand profit de ses études. Nous le verrons rester toute sa vie la victime de ses lacunes incompréhensibles dont son extrême susceptibilité souffrit plus que tout autre,

Bien que nous imaginions le peu d'assiduité de cet enfant, brimé par un père hanté par le miracle de Mozart, bien qu'il nous semble le voir, nonchalant et sombre, les yeux fixés dans le vague tableau qu'eslompe une fenêtre, nous restons élonné du peu de progrès de Beethoven pendant ses études primaires.

L'influence de Madame von Breuning s'épuisera à le Urer de son apathie intellectuelle et encore ne s'atta-

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che-t-il qu'aux lettres où son goût fut cependant assez sûr.

Nous l'avons suivi dans cette fanulle, comme professeur de piano. Il assistera aux leçons des enfants, mais les acquisitions de cette instruction supplémentaire ne se conserverônt qu'autant qu'elles gravileront autour de l'art. Il y apprit à connaître Plutarque, l'Odyssée, qui resteront ses livres de chevet, mais à l'exclusion du domaine artistique aucune empreinte des sciences naturelles et des sciences mathématiques ne pourra féconder ce cerveau unique mais poussé à l'extrême limite dans une voie spécialisée.

D'ailleurs toutes les facultés dont le total dessine l'intelligence ne trouveront matière à développement que dans la culture de son art.

L'attention, son pouvoir absolu de s'abstraire et de se créer dans le courant de la vie pratique un monde à lui irréel pour lequel il vivait exclusivement, fut toujours un des grands étonnements de son élève Ries,

Le comte de Browne, un aimable Mécène, lui avait commandé quelques marches; lune d'elles, à la grande surprise du disciple, fut composée pendant une de ses lecons.

A ce degré, l'atlention possède les qualités de Phallucination. fmpérative elle devient un centre d'attraction mentale au gré de l'énergie psychique. A ce degré de puissance, elle absorbe les sensations extérieures avec le minimum de perception possible et le choc que déterminent les ondes venues du dehors se réduit ou s'absorbe probablement dans ces relais du cerveau qui jouent dans l'organisme le rôle d'amortisseur ou de condensateur.

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Le propre des intelligences spécialisées est de posséder des organes de condensation qui leur permettent sans doute une attention et une abstraction sans déviation du but.

Ainsi s'en allait Beethoven sur les chemins ou dans les bois, en dehors du monde extérieur et droit devant lui. Ries garde le souvenir de ces promenades aux environs de Doebling où le maître cheminait, proférant d'indistinctes paroles, gesticulant, fredonnant, s'engageant sur les mauvais chemins, se perdant, avec dans son sillage, son malheureux élève qui, averti de son humeur peu accommodante, pénétrait enfin au logis, attendait patiemment que le maître eut fixé ses études sur le clavier pour s'entendre dire: « Vous voudrez bien m'excuser, mon cher Reis, je ne puis vous donner votre leçon, j'ai à travailler, »

Il faut connaître les innombrables distractions du maître pour se représenter l'isolement dans lequel le plongeaient les rêves musicaux à la poursuite desquels il passait son temps.

Il sortait débraillé, dépoitraillé, souvent sans chapeau, les cheveux en broussaille, l'air agressif renfrogné, mais les veux si vivants. Ne fut-il pas arrêté un jour, mis en prison, tant son allure parut suspecte à la police d'un village, Il passa la nuit en cellule, le commissaire ne pouvant croire, le soir, le rapport lui signalant un individu, se disant Beethoven.

On raconte que, dinant au cabaret, il s'asseyait, prenait la carte offerte par un garçon craintif, car il était connu, hélas, Vite perdu dans ses nuages il écrivail au dos des annotations, Les phrases musicales qui le charmuient se succédaient ainsi pendant des heures,

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puis il réelamail, pressé, l'addition d'un repas qu'il

n'avait pas commandé.

Avec une telle qualité, sa puissance de travail était considérable, Alors que dans ses premières œuvres, une trop grande facilité bridait son inspiration el façonnait des ouvrages d’un seul jet, et dans le dessin de l’école, Plus tard, il va peiner jusqu'à l'angoisse, avec l'habitude de l'isolement, il saura manier son cerveau et diaphragmer les sensations étrangères à son rythme. Tout son organisme mental est en proie au démon de la musique et rien n'arrive à le satisfaire. Il rature, il supprime, il corrige, il bourdonne et par des pantomimes extravagantes laisse l'impression à son entourage d’un exalté et d’un fou.

On peut se rendre compte de cel effort intensif de révision, de perfectionnement, en feuilletant les Skizzenbuch (1) de Beethoven. Les compositions sont fouillées à l'extrême, on peut suivre le tâtonnement et toute une synthèse qui pour le commun ne peut plus prendre le nom d'inspiration,

EL la phrase célèbre se comprend en la malmenant: « L'inspiration est une longue patience ».

A l'encontre des petits esprits, Beethoven n'était jamais salisfait de son œuvre el la remaniait sans cesse, Une fois terminée cependant, il n'admetlait aucune critique el son absolutisme élail féroce el vexant.

Aussi comprend-on ce passage de la lettre de Zelter

à Gœæthe: « Ses œuvres paraissent lui causer une

secrète horreur, »

(4) Skizzenbuch, commentés et assemblés par Nottebohm.

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La surdité, qui l'atteignit si douloureusement encore jeune, ne put qu'augn.enter cet isolement; le coup lerrible qui le frappa en pleine maîtrise, amplifia par un silence extérieur impressionnant la faculté première de son intelligence, sans laquelle rien ne peut se produire d’excellent, Mais avec un facteur de tension d'esprit aussi développé, il fallait un terrain riche et productif; l'imagination du maître élait telle qu'elle laissait ses disciples en continuel éblouissement.

Les premières lueurs furent entrevues par Mozart à qui Beethoven fut présenté tout jeune, mais uniqueent meublé de son répertoire classique. Si Finstrumentiste fil peu d'impression sur le vieux maître, l'improvisalteur le surprit car, revenant vers ses amis, Mozart leur confia en montrant le jeune prodige : « Vous verrez que cel enfant ira loin ».

Mozart pouvait se permettre à ce moment quelques anticipations. Rien de grand ne pouvait nuire à sa réputation universelle et le soleil qui se levait devait mettre un certain temps pour léblouir.

Enfant et jeune homme, Beethoven fut un excellent claveciniste, Son doigté était rapide, d'un jeu varié. el plein d'émotion, Nous verrons, par la suite, le maitre délaisser son instrument et faire les fautes qu'il avail la dureté de ne point tolérer ni pardonner à autrui, Ses gros doigts trapus, courts, des doigts qui auraient mieux été à leur place sur des mains de eriminel, ces doigts cependant que l'on voyait courir avec élonnement et si légèrement sur le clavier, ses doigts finirent par perdre leur habileté première et vers la fin lapèrent trop souvent à côté,

Malgré cela, duns toutes ses improvisations, le fris-

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