‹ Le Déséquilibre Mental de BeethovenChapitre 20 sur 23 · ESS · texte numérisé non relu

ESS

mandé de beaucoup ménager mes oreilles. Son ordonnance concordait entièrement avec les dispositions actuelles de mon esprit.

» Pourtant mon goût naturel pour la société n'a

parfois entraîné à violer mes résolutions, Mais.

comme j'avais bientôt lieu de m'en repentir! quelle tristesse el quel découragement, lorsque par exemple je ne pouvais percevoir les sons d’un echalumeau champêtre ou la voix d'un pâtre que d’autres entendaient distinctement résonner dans le lointain!

» De telles expériences me jetaient dans un profond désespoir, et peu s'en est fallu que je n'en finisse avec l'existence, L'amour de mon art a seul pu me retenir sur cette pente fatale, Il eût été criminel. we semblait-il, de quitter ce monde avant d'avoir accompli la tâche qui m'a été imposée: et c'est ainsi que je me raccrochais à cette misérable existence, si misérable, en effet, que grâce à mon impressionnabilité, je passe en un rien de temps, de l'état le plus caline à la situation la plus lamentable, La patience, voilà la seule ressource qui me reste, De la palience, j'en ai et j'en aurai, je l'espère, jusqu'au jour où il plaira à la mort jnexorable de trancher le fil de mes

jours. Mon état s'améliorera peut-être; peut-être

aussi ne s'améliorera-Lil pas; n'importe, je suis résigné! Mais à vingt-huil ans se réfugier dans celte indifférence philosophique n'est pas chose facile, pour un artiste moins que pour lout autre O mon Dieu! ton regard, de là-haut, pénètre dans les profondeurs de mon âme; lu connais mon cœur et Lu sais, n'est-ce pas, qu'il ne respire que l'amour des hommes et le désir du bien!

RAR CRC A PS

» Et vous tous qui lirez un jour ces lignes, vous verrez que vous m'avez injustement accusé: et si ces feuilles tombent alors entre les mains d'un malheureux comme moi, il se consolera peut-être en voyant mes efforts pour m'élever, malgré les obstacles et malgré les cruautés de la nature, jusqu'au rang des esprits et des artistes d'élite.

» Pour vous, mes deux frères, aussitôt que Je serai mort, priez le docteur Schmidt, s'il existe encore, de faire la descriplion de ma maladie. Publiez sa note avec les lignes que voici: peut-être en lisant ces deux pièces, le monde se réconciliera-t1l avec l'innocent qui sera dans la tombe. j

» De mon côté, je déclare ici, que je vous constitue les héritiers de ma petite fortune, si l'on peut donner ce nom à ce que je possède.

» Parlagez-vous lovalement ee modeste avoir, tâchez de vous entendre et de vous aider mutuellement,

» Pour moi, toutes les peines que vous m'avez causées, je vous les ai pardonnées depuis longtemps, vous le savez bien, mais je n'oublierai pas, en revanche, laffeclion que Charles m'a montrée dans ces derniers temps. — Tout ce que je vous souhuile, c'est que votre existence soit plus heureuse que la mienne, Apprenez à vos enfants à culliver ln vertu, c'est elle el non l'argent qui donne le bonheur, el je vous en parle par expérience, car elle a soulagé ma misère, allégé mes souffrances, Cest l'amour de la verlu avec l'amour de mon art qui n'ont garanti contre la tentation de mettre fin à lines jours,

» Soyez heureux, aimez-vous et transmettez l'im-

» pression de ma reconnaissance à tous mes amis el

» particulièrement au prince Lichnowski et au pro- » fesseur Schmidt. Je désire que les instruments du » prince soient conservés par l’un de vous.

» Toutefois que ce trésor ne devienne pas un sujel » de querelle, Vendez-les si vous êtes dans la gêne. Je » serais trop heureux de pouvoir vous être utile » encore dans la tombe.

»n Et maintenant, je suis prêt, je vole au-deévant de » la mort, sans regrets, malgré la dureté de ma desti- » née, ais je ne voudrais pas qu'elle vienne avant » qu'il n'ait été permis de donner la pleine expan- » sion à mes facultés artistiques. Pourtant quelle que » soit son heure, je l'accueillerai avec joie, car elle » me délivrera d'une souffrance sans espoir. Oui, » viens quand tu voudras, à mort! Je lattends sans » faiblesse,

» Adieu ! ne m'oubliez pas tout à fait après ma

ea =

mort, Je mérite que vous me gardiez un souvenir » el que vous pensiez à moi lorsque je ne serai plus,

car j'ai pensé, moi, pendant toute ma vie aux

» moyens de vous rendre heureux, Soyez-le!

LOUIS VAN BERTHOVEN.

» Heiligenstadl, le 6 octobre 1802, »

Avec celte mention: « pour lire et exécuter après ma mort », l'enveloppe portait les Tignes suivantes: « Heiligenstadt, le 10 octobre 1802, » Je vous dis done adieu et d'un cœur bien triste, » hélas! La dernière espérance que j'apportais ici, » celle d'arriver à conjurer le mal dans une certaine

» inesure, elle s'est envolée avec les feuilles flétries de

» l'automne, Tel je suis venu, tel je m'en vais. Mon » courage même, qui me soutenait encore pendant les » belles journées de l'été, m'abandonne maintenant. » O Providence, fais luire un dernier jour de bonheur » sur ma têle! Depuis si longtemps déjà je suis étran- » ger à toute joie véritable! Quand done, à mon Dieu. » quand pourrai-je encore me sentir heureux au » milieu de la nature et de la société des hommes. » Plus jamais peut-être! Ah, ce serait trop cruel! »

Ce cri de désespoir est émouvant, les idées de suicide poussent entre les lignes et sont difficilement contenues par le puritanisme moral de lillustre maître. L'affection cruelle qui vient de frapper définitivement l'organe le plus utile de son économie motive ce dernier Raptus. Cette longue lamentation est une crise de suicide avortée, un équivalent de suicide, Il ne peut aller jusqu'à l'acte, mais il lui faut un dérivatif, un achèvement, tant ses préoccupations hypocondriaques le harcèlent el le subjuguent.

Il faut retenir cette susceptibilité farouche et inquiète qui le fit se concentrer en lui-même dès les premières atteintes de la surdité, L'art, certes, n'y perdit rien, les plus belles œuvres sont du Beethoven sourd.

Il y a cependant ici encore une opposition entre les sentiments exprimés, le psychisme du maître et son œuvre,

Au moment de ses fiançailles lacites avec Guilietta son âme est illuminée de joie, Il écrit pour elle et lui dédicace la « Sonate du Clair de Lune » si solennellement triste,

Après la rupture, en pleine crise de mélancolie, il grave sur l’impérissable airain de la gloire, cette symphonie en ré, où tout est riant. dira Berlioz, et, contemporaine de la fuite à Heiligenstadt, la 9%symphonie. lode à la joie, l’ode au bonheur de vivre à l'époque où il désespérait de tout.

Ces accès de Ivpémanie avaient comme cortège des poussées de persécution.

« Je mai point d'amis el je suis seul au monde », écrivait-il en 1846. |

Ces amis s’usent vite au rayonnement du maître: son esprit soupçonneux à tôt fait de les évincer,

En 1824 il fit donner un concert et dirigea lui-même la symphonie avec chœur, sans en entendre d'ailieurs la première note. Le succès fut friomphal, mais les espoirs d’une forte recette s'évanouirent au vent de la réalité. Surpris il suspecta son vieil ami Schindler et se brouilla solennellement avec lui, Schindler ne reparut qu'aux heures de sa mort. Gœthe, qui reçut de lui une dure leçon d'amour propre aux bains de Teplitz, écrivit à Zeller (1): « J'ai fail connaissance de Beethoven à Teplitz, Son talent m'a rempli d'étonnement: mais c’est malheureusement une personnalité tout à fait indomptée, qui n'a sans doute pas entièrement tort de trouver le monde délestable, mais qui certes ne le rend ainsi plus agréable, ni à lui-même ni aux autres, »

A Vienne, Beethoven se croit l'objet de mille persécutions. Certes son génie lui suscite des envieux et

(4) Briefuwechsel zwischen Goethe und Zeller (édit, Reclam Leipzig, 1328).

à Ae

so —

quelques ennemis, son imagination fera le resté, associée à son insupportable humeur. <

«La plupart des pianistes viennois, écrit-il à Eléonore de Breuning, sont mes ennemis jurés. » Il se défendit pourtant d'être un misanthrope et tout particulièrement dans le testament d'Heiligenstadt. A cet égard on peut le défendre de ce reproche; on peut fortement aimer l'humanité en général et manifester à l’homme en particulier une sincère aversion.

Les fugues de Beethoven furent innombrables, Dès qu'il avait en tête un thème agréable à son goût, il s'enfuvait, abandonnant amis, projets et souvent même situation pour courir à travers champs le carnet à la main (Schindler), Conservant de son enfance douloureuse des goûts populaires il s’installait dans la chaumière d’un paysan el sans cesse en mouvement, il avait l'air de s'être enfui d'une maison de fous,

De ses fuites à travers champs il revenait souvent en manche de chemise et tête nue, abandonnant argent, papier et jusqu'à la musique qu'il venait d'écrire,

A Vienne, en 35 ans, il changea plus de trente fois d'appartement.

Il avait des emportements qu'il ne pouvait maîtriser. Ilexplosait et ses rancunes subites avaient souvent un caractère dangereux, On lit dans sa correspondance :

« J'ai le don de pouvoir cacher el de retenir ma suscepübililé sur une foule de choses (2); mais si une fois l'on m'irrile à un moment où je suis plus sensible à la colère, j'éclate plus fort que personne, »

Son orgueil est téméraire, soutenu par une réelle conscience de son génie, I faut lire sa lettre à Bettina von Arnim (Nohl XCD dans laquelle il raconte sa

Ego

promenade à Teplitz,en compagnie de Gæthe, à travers le cortège de la Cour, bousculant impératrice, archidues et princes qui s'écartent et lui font la haie. chapeau bas, pendant que ce pauvre Gœthe se morfond dédaigné sur les bas-côtés de Ja route, effondré dans une révérence de bas courtisan.

« Alors je lui ai lavé la tête, dit Beethoven. »

On cite de Fui des traits de bonté admirables. Ts cadrent avec le passage d'une de ces lettres. «Je ne » connais pas d’autres signes de supériorité que la » bonté.» Et pourtant n'ait pas dit d'autre part: La force, voilà la morale des hommes qui se distin- guent du commun des hommes, »

Les incartades de lillustre maître étaient parfois dangereuses pour sa propre sécurité. En 1819 il eut maille à partir avec la Justice de son pays. IT avait dit un peu trop haut, paraît-il, qu'après tout le Christ n'était qu'un Juif crucifié, Par contre ses diatribes contre un gouvernement alors en pleine réaction monarchique étaient pour le plus souvent tolérées conne billevesées inoffensives (Muller, 1827).

Ses sentiments de famille nous les connaissons déja. Il fut bon fils, bon frère avec quelques variantes cependant, I s'enticha pour son malheur d'un coquin de neveu qui ne valait pas la corde pour le pendre. Ce chaste avait besoin d'un fils el celle paternité turdive el sa lutte avec sa belle-sœur «la belle de nuits offraient les mêmes contrastes que son inégalilé d'humeur el son instabilité mentale,

Nous avons également constaté Pinflammabilité amoureuse de Beethoven,

Chanlavoine affirme qu'il n'a possédé aucune des

ES

femmes qu'il a le plus aimées où admirées: « Guilietta Guicciardi, Thérèse de Brunswick, Thérèse Malfatti la comtesse Erdody, la baronne Ertmann (sa Dorothea, Cæcilia, son interprête préférée), Marie Bizot Kiéné. Bettina Brentano, Amélie Sebald. IT aspire toujours au mariage et reste célébataire, or l'amour adultère lui répugne et l'amour vénal le dégoutte. » La conclusion est aisée. .

Sans être un suiveur, Beethoven aimait les jolies femmes, il avait le culte du beau visage. Ries écrit :

«Mon maître aimait beaucoup les jeunes et jolis » visages, s’il passait quelque gentil cotillon à ses » côtés, il se retournait vivement, campait son binocle » sur son nez et poursuivait la fillette du regard jus- » qu'au moment où il se voyait observé. Il était fré- » quemment amoureux, Inais'ses passions ne duraient » guère. » |

La Famille von Breuning eut une salutaire influence sur le cœur et la sensibilité de Beethoven. Il fut gâté, choyé et dirigé à la façon d'un fils par cette mère incomparablement habile à comprendre cette nature fruste, sauvage dont le cerveau à éclipse élait illuminé de génie.

Page 1