‹ Le désert et le SudanChapitre 15 sur 43 · DB LA BARBARIE · texte numérisé non relu

DB LA BARBARIE

consacrée aux Arabes et aux noirs de TÂfrique intérieure. Si donc je surcharge la description de ces peuples de citations empruntées à ce que les historiens de Tantiquité ont écrit soit sur nos aïeux , soit sur d'autres nations également barbares, ii ne faudra pas y voir la niaise ambition de faire preuve d'une érudition bien vulgaire , mais se rappeler que mon but est de faire sentir l'identité de mœurs et d'idées qui toujours et partout accompagne et caractérise un même degré du développement. Les Germains d'auti efois sont, en effet, les noirs du Soudan ; il n'y aurait que quelques noms propres et quelques phrases à changer au livre de Tacite pour obtenir un portrait, que rbistorien dont je parle ne songeait guère à tracer.

M. Guizot dans son histoire de la civilisation en France a introduit et discuté quelques rapprochements analogues ; je suis heureux de pouvoir invoquer ici son. nom , et d'apporter du Soudan de nouvelles preuves à l'appui de l'opinion qu'il a émise.

Je prendrai l'homme au moment de son début sur la terre , il ne sait encore ni ensemencer le sol , ni paître les troupeaux , ni bâtir sa demeure. La paresse qui lui est naturelle, le détournera même longtemps d'un travail dont il ne saurait recueillir immédiatement tous les fruits.

La nature des lieux où il se trouve, fixera sa manière de vivre et décidera en même temps de son avenir.

Habitant des régions équatoriales la végétation luxuriante de ses foréls pourvoira gratuitement à sa

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subsistance; il se nourrira des fruits de. diverses espèces de palmiers , des racines féculentes de quelques herbacés ou de bananes; Linné a dit :

« Homo habitat intra tropicos, vescitur palmis.

» Hospitatur extra tropicos sub novercante cerere.»

Il y joindra au besoin la ressource de la pêche, s'il habite dans le voisinage des côtes, et celle de la chasse, si ses forêts lui offrent en abondance un gibier choisi.

C'est ainsi que vivent les Indiens de l'Amérique du Sud , appelés par excellence indios bravos , et qui sont le véritable type du sauvage.

D'immenses steppes n'offriront au sauvage que les hasards de la chasse pour apaiser sa faim; cette situation est celle d'un grand nombre de peuplades voisines du pôle Nord et de plusieurs races asiatiques. Toute différence dans la manière de vivre, engendrera à la longue une différence bien plus importante dans le caractère des peuples. L'homme frugivore sera doux et paisible. Le chasseur sera rude et intrépide; l'Amérique primitive et l'Asie sauvage nous présentent assez exactement ces deux variétés.

Ne demandant rien à son travail , se contentant des dons gratuits de la nature, le sauvage a besoin de plus d'espace que le cultivateur, ou même que le nomade. Quelques contrées, plus favorisées du ciel, font seules exception à cette règle. En général, cet enfant prodigue de la nature ne saurait vivre qu'en s'isolant de ses semblables : la famille semble être la limite des agglomérations qu'il lui est permis de former. Il est dans le même cas que les grands mammifères qui , sur un sol très-fertile, forment quelque-

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fois des troupeaux 9 mais n'errent, le plus souvent , que par couples. Ces mammifères herbivores ont d'ailleurs sur lui l'avantage de trouver, en plus grande abondance , les aliments qui leur conviennent ; aussi se rapproche-J-il davantage des frugivores des carnassiers, et de ces grands pachydermes, de l'éléphant, par exemple, qui consommant une quantité énorme de fourrages, sont fréquemment obligés de se disperser pour vivre. L'isolement du sauvage entretient son ignorance, s'oppose à son développement; il jouit d'une indépendance absolue, qui prôte à son genre de vie quelques attraits : c'est pourquoi la civilisation le trouve rebelle , et ne parvient que rarement à le dompter. La condition de son progrès moral est dans la fécondité de sa multiplication, et cette cause agira d'autant mieux , que l'espace habitable sera plus restreint. Le progrès commence du jour où des familles trop nombreuses en sont réduites à l'alternative ou de mourir de faim , ou de demander à leur intelligence et à leurs bras de nouvelles ressources.

Errant , le sauvage ne saurait avoir que des huttes de feuillage; dans les montagnes calcaires, il habitera des grottes. La crainte des bêtes féroces pourra, le rapprochant, à cet égard, du singe, lui faire établir sa demeure sur des arbres. Son vêlement ordinaire sera le feuillage ou l'écorce de ces arbres , la peau desséchée des animaux à la chasse desquels il s'adonne. Ses premières armes seront un bâton ou des pierres; le jet des pierres amènera l'invention de la fronde; l'usage du bâton celui de l'épicu, de la lance, du javelot, de l'arc et de la flèche. Je traiterai

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ailleurs ce sujet , avec les détails qu*il comporte ; ici je dois me borner à dire que les armes du sauvage sont presque toujours ce qu'il a de plus parfait ; il arrive* même souvent qu'il surpasse , sous ce rapport , des peuples beaucoup plus avancés que lui. C'est, en particulier, ce qui a lieu dans le Soudan, comme j'aurai occasion de le faire remarquer par la suite. Je n'ai parlé que de ses armes offensives, parce que, éparpillé sur une vaste étendue, Toccasion se présente rarement pour lui d'engager avec ses semblables une lutte qui deviendrait égale. La chasse est le but qu'il se propose, et c'est pourquoi il devine de bonne heure les armes de jet ^ qui parmi les barbares sont d*un plus grand usage à la chasse que |dans la guerre. Toute l'histoire et une multitude de faits actuels démontrent cette proposition.

La multiplication de sa race a contraint l'homme à recourir à quelque industrie pour vivre ; habitant d'un pays de chasse, il aura bientôt reconnu que quelques ruminants, certains pachydermes sont moins sauvages que les autres, se laissent approcher, caresser, saisir, obéissent méuie à sa voix. Chose singulière, ces animaux sont ceux qui , à l'état sauvage, forment déjà des troupeaux ; et il semble que , sur les animaux comme sur l'homme, Tinfluence d'une agglomération nombreuse se traduise immédiatement par une supériorité d'intelligence, une plus grande docilité. Et s'il m'était permis d'abandonner un instant le sujet que je traite, je citerais ces innombrables essaims d'insectes dont l'intelligence atteint une perfection qui, chez les fourmis, semble aller jusqu'à la communica-

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lion même des idées par raltouchement des antennes.

Quoi qu'il en soit, et pour en revenir à notre sujet, le sauvage, rencontrant ^quelques animaux plus dociles que les autres, se les soumettra, en formera des troupeaux, qui constitueront une propriété, et, de ce jour, quand la chasse ne donnera pas, ou que les fruits manqueront, il aura, contre la faim, une résen^e assurée.

Devenu pasteur, il lui faudra se préoccuper sans cesse de la nourriture de son troupeau. Un sol inculte ne lui fournira que de maigres pâturages : l'espace occupé depuis hier n'offrira plus d'aliments demain; il faut l'abandonner pour quelques jours, chercher une autre vallée, gravir une autre montagne, ou errer à laventure dans le désert. La vie pastorale ne diffère plus, dès lors, de la vie nomade. Elle sera plus nomade, néanmoias, dans les pays secs que dans les régions bien arrosées, dans la plaine que dans la montagne. L'Arabe et le Turcoman ne sont pas, en effet, les seuls nomades : le berger de l'Oberland est nomade lui-même. Dès que l'été commence, il gravit ses Alpes, pour n*en redescendre qu'à l'automne, s'élevant à mesure que la neige fait place à la verdure, et regagnant la plaine quand la neige a repris le dessus.

La marche , cependant , est fatigante. Le pasteur dressera ses chevaux, ses chameaux, ses bœufs même à se laisser monter. La nuit est froide ; il séchera le cuir ; sa femme tressera la laine des troupeaux ; bientôt il possédera des vêtements et des tentes : il aura, de ce jour, s'il ne cultive pas^ atteint le plus haut développement que sa manière de vivre comporte ; et ,

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tant qu'il restera pasteur, il n'a plus de progrès à faire, ni de secrets à chercher. Tels furent les patriarches du premier âge, et tels sont encore les Bédouins d'aujourd'hui. Le monde change autour d'eux, eux seuls restent moralement immobiles et se complaisent dans Tin variabilité de leur misérable existence.

Le patriarche n'a abandonné son premier pâturage que pour quelques jours, il y reviendra bientôt; en parcourant le désert, il en reconnaîtra d'autres, auxquels il reviendra de même, parce qu'il en sait déjà les ressources et en apprécie les avantages ; il est donc errant, mais dans de certaines limites. Le nomade a ses frontières, qu'il ne permet pas à l'autre nomade de franchir; il a ses friches, comme nous avons nos champs, et cette herbe, que ses efforts n'ont pas arrachée à la nature, il s'attribue sur elle un droit de propriété exclusive , auquel la force seule peut le contraindre à renoncer. La famille du patriarche s'est accrue : d'autres familles peut-être sont venues se grouper autour d'elle et y ont mêlé leur sang, la tribu s'est formée. Bientôt, cependant , la pauvreté des pâturages voisins ne lui permet plus de s'accroître. Le jour arrive où il est nécessaire que l'un des cadets de cette grande famille, réunissant ses enfants et ses serviteurs, parte avec eux en quête d'une nouvelle patrie. A quelque distance, du reste, qu'il conduise ses troupeaux, le lien du sang ne sera pas oublié ; mais, au nom de l'aïeul commun, signe de ralliement de toute la tribu, les émigrants substitueront d'ordinaire celui de leur chef, afin de se distinguer de la branche principale. Us auront, dès lors, une individualité propre.

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dans le sein d'une nationalité à part; ils formeront par rapport à la tribu , un frik ou subdivision, un rameau. Tels étaient , parmi les enfants d'Israël , ceux de Juda, ceux de Lévi , ceux de Ruben, dont les premiers devinrent exclusivement guerriers : les seconds furent sacrificateurs lorsqu'ils se fixèrent dans la Palestine. Les Trarzas, tribu guerrière, les Zenaga, tribu religieuse, nous présentent, au Sénégal, quelque chose d'analogue.

Dans la tribu, comme dans la famille, il n'y a qu'un père et des enfants : le père commande et les enfants obéissent ; il n'y a d'autre autorité que cette influence naturelle qu'a le vieillard sur les jeunes gens. Chez les Germains, qui n'étaient pas exclusivement pasteurs, mais dont Tacite a dit cependant : « qu'ils aimaient les nombreux troupeaux; que c'était leur principale richesse, celle qu'ils estimaient le plus (V), » les rois ne jouissaient pas d'une puissance illimitée et arbitraire, et les généraux commandaient plutôt par leur exemple qu'en vertu de leur position (VII).

Chez les nomades, d'ailleurs, la violence est inutile et la contrainte est impossible , quiconque veut se soustraire à raulorilé du chef n'ayant pour cela qu'à réunir ses troupeaux et à les mener paître à quelques lieues de distance.

D'ailleurs, le patriarche, l'ancien, le cheikh, ne se préoccupe guère que du choix des pâturages ; encore, avant de se décider, écoute-t-il toutes les opinions. C'est un curieux spectacle, assurément, que celui que présente la tente d'un chef arabe lorsque quelque affaire s'y traite ; elle est pleine de monde, et ceux qui

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ne peuvent s'y placer se pressent à la porte. Chacun donne. son avis, sans que personne Tinierrompe : Tun blâme le chef, Tautre lui reproche d'être incapable ou poltron; il se justifie ou laisse dire: les fenunes même prennent la parole et la gardent vo* lontiers; Tenfant parle, et tous sont attentifs; le domestique, le mendiant, l'étranger parlent aussi, souvent tous à la fois , sans qu'on les fasse taire. Tacite dit des Germains : « Qu'ils n'arrivaient jamais à l'heure dite pour assister à leurs assemblées, afin de n'avoir pas Tair d'obéir à un ordre. »

Ces Germains exprimaient leur assentiment comme les Cafres, en agitant leurs armes.

Quant à la théorie religieuse, aux mœurs ordinaires, à la manière de combattre des nomades, j'en parlerai en m'occupant des Arabes, et j'en donnerai auparavant une idée dans le paragraphe qui traite des Barbares, dont ils ne diffèrent pas d'abord à beau* coup d'égards. Je crois, du reste, qu'on pourrait diviser les nomades, d'après le degré de leur développement, en nomades sauvages, c'est-à-dire conservant la manière de vivre des sauvages , comme les Cafres; et en nomades barbares, c'est^-dire adoptant en partie les mœurs des peuples barbares qui les entourent, et de leurs frères colonisés, comme les Arabes.

Supposons maintenant que le sauvage contraint au progrès par l'avarice de la nature , foule un sol gras et fertile ou habite les bords d'un grand fleuve, du Nil, du Gange ou de l'Amazone; en présence d'une végétation mélangée , au milieu de laquelle un petit nombre de plantes peuvent seules lui fournir une ali-

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mentation savoureuse et^aine , il imaginera de multiplier ces dernières par la culture; il défrichera le sol et lui confiera des semences. Tant que la terre ne manquera pas à son activité, il ne songera guère à 8*en approprier une partie. Il promènera ses cultures de vallée en vallée ou de clairière en clairière; mais dès qu'un grand nombre de ses semblables se groupant autour de lui l'auront imité, il deviendra nécessaire de distinguer le champ de Tun du champ de Taalre; chacun entourera alors son champ d'une clôture et la propriété foncière, la propriété du sol, la véritable propriété sera créée; source immense de progrès parce qu'elle est le plus puissant aiguillon de l'activité de l'homme.

Les premières habitations du cultivateur ressembleront à la hutte du sauvage, formée de branchages appuyés les uns contre les autres et présentant ainsi un toit à double pente ou un petit cône.

Bientôt cependant le cultivateur sentira le besoin d'une habitation plus vaste et plus commode ; en même temps qu'il creusera des silos, il ramassera des pierres ou abattra des arbres et, suivant le pays, se construira, de l'un ou de l'autre de ces matériaux , des maisons qui, sous un ciel pluvieux, seront couvertes d'un toit, sous un ciel sec et pur se termineront par une simple terrasse. La hutte cubique, à charpente légère, couverte de feuilles de bananiers , de paille ou de nattes tressées grossièrement, conviendra dans le dernier cas; la hutte cylindro-conique, dont la muraille est un cylindre de maçonnerie, dont le toit est un cône formé de baguettes légères , dont l'extrémité supérieure est

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liée en faisceau et que Ton ^revét de feuillage , sera mieux appropriée aux climats pluvieux. Ces deux huttes se retrouvent partout dans le Soudan ; elles s* y montrent à la fois , parce que Tui^e sert d'habitation pendant la saison sèche et que Tautre devient nécessaire quand commencent les pluies.

La maçonnerie meilleure , la charpente plus savante de nos chaumières de France ne sont appliquées que plus tard.

Dans les pays où le bois est commun et de bonne qualité j on voit s'élever , lorsque le sentiment de Tart a fait quelques progrès, ces habitations légères et charmantes dont les chalets de Suisse et les kiosques du Bosphore semblent être les plus gracieux modèles.

Là où la pierre abonde et où le bois manque , la voûte et les terrasses dallées remplacent de bonne heure, comme à Jérusalem, la charpente et les toits. Le granit et le marbre rendent la voûte inutile. Si , enfin , ce marbre , ce granit , nobles et précieux matériaux s'offrent à la main du constructeur, ce constructeur, jaloux d'en faire ressortir les beautés, ne tardera pas à devenir im architecte , un artiste , un sculpteur. C'est ainsi que la Grèce et l'Egypte nous offrent encore des modèles, que notre civilisation avancée, notre goût châtié nous entraînent à suivre, mais que nous ne saurions imiter avec ces briques , ce moellon , ces calcaires grossiers qui ont pu suffire aux caprices de l'art gothique, mais qui sont impuissants à rendre les sublimes inspirations de l'antiquité.

Quelques montagnards continuent longtemps à habiter des grottes ou des excavations artificielles , tels

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sont, près de Tripoli , les arabes du Gharian ; tels furent jadis et sont encore de nos jours un grand nombre de populations de la péninsule arabique.

Diodore de Sicile parle des buttes singulières des icbthyopbages; elles avaient la forme d'une barque renversée. Elles étaient construites, dit-il, soit en côtes de baleine, soit avec les branches d'un arbre, qui ne peut être , d'après la description qu'il en donne , que le palétuvier. Je pense toutefois qu'elles devaient ressembler aux buttes de Soaken, dont les matériaux sont le bois et les nattes. Aussi ai-je joint à ce travail le dessin de deux de ces habitations*

Chaque cultivateur préférera d'abord résider au centre de ses cultures ; dès cependant que le besoiq du luxe se fera sentir, les habitations se rapproche* ront les unes des autres pour composer des villages très-étendus encore, comparativement au nombre de leurs habitants , parce que chaque maison sera située au milieu d'un jardin. C'est ainsi qu'étaient bâtis les villages des Germains, que sont encore bâtis ceux du Cordofan, du Sennar, du Darfour et de toute l'Afrique intérieure.

L'afflux de la population dans ces villages les rendra bientôt plus denses; les maisons se toucheront ; quelquefois , le mur de l'une sera aussi le mur de sa voisine; le village deviendra une bourgade, une ville.

C'est dans les villes que l'homme mis en contact avec un grand nombre de ses semblables, voit se développer le plus son intelligence et sent grandir chaque jour une activité dont la fortune semble être devenue le prix.

L'industrie manuelle, le commerce en sont les résultats ; le commerce lointain , le commerce maritime surtout, contribuent puissamment au développement de la civilisation naissante. Le commerce ne saurait avoir pour débouché, pour entrepôt même, que de vastes cités; sans grandes villes donc, pas de civilisation possible pour un peuple. C'est ainsi que Thumanité tend constamment , par une marche patiente , à réunir ses membres épars , à constituer de vastes agglomérations qui, chaque jour, s'étendent encore en s' absorbant Tune l'autre.

Le sauvage ne voit de frères que dans sa famille , le nomade que dans sa tribu, le barbare que dans sa peuplade ou dans son village. La civilisation renverse ces barrières, efface jusqu'au nom des provinces, disperse les roitelets qui se partageaient le monde et fonde ces grands États qui sont sa gloire et qui renferment tout son avenir.

Désireux de se distinguer jusque par la forme et l'apparence de son corps du reste de Thumanilé , le sauvage se couvre de stygmates ; il laboure son visage, perce ses oreilles ou ses lèvres, croit, comme le Botocudo , les orner en y introduisant un disque de bois (botoque) ; il brise ou lime^es dents , comprime le crâne du nouveau-né pour lui doûner une forme étrange et comme pour le vouer à jamais à Timbécillité de ses pères.

Le barbare moins féroce et moins fou se borne au tatouage.

Tantôt il couvre son corps de dessins bizarres; à demi-sauvage , il ne porte aucun vêtement, et l'élé-

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gance que nous mettons dans le choix des nôtres il l'applique à rornementation, à la gravure de sa peau.

Tantôt il se contente d'un tatouage plus innocent, il se barbouille de blanc ou de jaune , comme les Indiens et comme quelques peuplades américaines; Vusage du henné parmi les Arabes n'a pas d'autre origine; abandonné aujourd'hui aux femmes et aux enfants qui en teignent la paume et les ongles de leurs mains, souvent leurs pieds , il n'est plus regardé que comme une ressource de la coquetterie. Peut-être cependant s'en servait-on jadis en traçant sur soi des dessins particuliers comme d'un signe de reconnaissance et de ralliement.

 tous ces tatouages succèdent la manière de porter la barbe ou de tresser les cheveux, ou la diversité des couleurs employées dans le vêlement; c'est ainsi que le plaid des Écossais, sur lequel deux couleurs se croisent d'ordinaire, difière pour chaque clan.

Les Européens actuels ne connaissent plus ces vaines distinctions , filles de la rivalité et de la haine; ils n'ont conservé que le symbole qui surmonte leurs étendards, et leurs couleurs nationales né flottent qu'où le souverain le^ envoie.

Le sauvage était nu , tatoué dans le but de plaire ou d'effrayer, graissé, huilé, couvert de beurre afin d'être à l'abri des insectes et de braver l'ardeur du soleil ; au plus portait-il une ceinture de feuillage ou de plumes, ou la peau de bête sauvage jetée sur ses épaules.

C'est au barbare qu'il appartient en èflet de port(?r

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un vôtemeot où Tindustrie de l'homme se révèle déjà, un vêtement tisaé.

Suivant les pays, le coton , la laine ^ la soie , le lin , le chanvre , le phormium tenax , la feuille de sagou* tier lui en fournissent les éléments.

Les pièces qu'il tissera n'atteindront pas toujours une grande largeur ; mais il pourra les coudre ensemble , il leur donnera généralement une longueur de dix à trente pieds.

Enveloppant sa tête ou ceignant ses reins d'une de ces pièces longues et minces , il obtient le turban , la ceinture et l'aouli desTunisiens, appelé en Algérie haïk.

Le pagne est une pièce plus large ^ que le barbare jette d'ordinaire sur ses épaules et croise sur sa poitrine ; ce vêtement se retrouve partout , en Europe , en Afrique, dans l'Inde : c'est le simbou des Malgaches, la ferda des Arabes, le melayeh des Égyptiens, le plaid des Écossais. Ce vêtement se retrouve encore en Espagne , dans le royaume de Valence.

Si nous ne donnons maintenant à cette pièce qu*une longueur de huit pieds , si nous pratiquons en son milieu une ouverture pour le passage de la tête, nous avons le poncho des Chiliens , l'abayeh des Arabes orientaux, la chasuble du prêtre catholique. Si nousen cousions les bords de droite et de gauche, en nous bornant à ménager le passage des bras, nous obtiendrions la djebbéde Tunis. Si nous le fendions par de* vaut , nous aurions une seconde abayeh, que portent les paysans de Syrie et quelques Arabes ; sorte de paletot sans manches qu'on serre souvent à la taille au moyen d'une ceinture*

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Le manteau, doqt Tusage est moma général, eat on Tétement goubu, dont la longueur ne dépaasa pas la largeur 9 au moins dans sa partie inférieure; peu de peuples barbares portent le manteau , qui exige asseï de façon. Je citerai néanmoins le michlah des gens de Bagdad et le burnous des Arabes occidentaux , qui est muni d*un capuchon.

Je ferai remarquer que le mot burnous n'est pas arabe; je crois que c'est tout simplement une corruption du mot mérinos que les orientaux prononcent généralement burnous.

Je passe sous silence les manteaux d'écorce, de peau et de fourrure, qui indiquent une industrie moins développée.

Le pagne ne sert pas seulement à couvrir le haut du corps; serré autour de la taille où on le maintient, de même que le turban et la ceinture orientale, en engageant son extrémité sous les premiers tours de Tétoffe, il donne le mehhzam arabe; cette jupe qui couvre les genoux ne sert plus en Turquie , en Egypte , dans le Gharb , qu'à tenir lieu , dans les bains publics, du caleçon dont nous faisons usage en Europe ; mais elle est portée comme vêtement par les Indous, les Javanais, plusieurs races de l'Océanie, les Malgaches et la plus grande partie des populations soudaniennes; c'est en Nubie que ceux qui remontent le Nil commenceiit à l'apercevoir.

La jupe est-^elle serrée par une ceinture , par une coulisse, est -elle façonnée, coupée et cousue en forme de trapèze, de manière à être plus large dans le bas que dans le haut, elle devient le fastan des

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Albanais et des Grecs , le kilt des Écossais, etc. ; c*esl le jupon des femmes européennes; son ampleur et ses plis ne sont pas sans élégance. Aux yeux cependant de TArnaoute ils ont de plus sérieux avantages : cette étoffe mince et flottante se laisse moins entamer par le sabre que le cuir le plus épais ; ses contours multipliés amortissent le choc de la lance ou de la baïonnette , de la balle du fusil elle-même , lorsque ayant déjà parcouru plus de deux cents mètres elle a perdu beaucoup de sa vitesse. Pour couvrir le ventre et les cuisses le pagne peut être employé d'une autre façon encore : sur Tune des longues bordures de Fétoffe on peut pratiquer une coulisse dans laquelle se passera un cordon ; pliant alors le pagne en deux , on joint ensemble, par une couture , les deux moitiés du bord opposé à la coulisse, ayant soin seulement de ménager aux extrémités le passage des jambes; on joint de même les deux petites bordures du pagne et on a le cheroual , large culotte portée par les Turcs et les Arabes des villes, et qu'on appelle en Algérie seroual.

Lorsque ce vêtement n'a pas assez d'ampleur et s'arrête au genou , il est mesquin , grotesque, hideux ; mais lorsque ses larges plis viennent couvrir jusqu'à la cheville, il est d'un bel effet; c'est ainsi que le portaient les mamelouks de Mourad-bey et que le portent encore ceux qui ne craignent pas de le payer plus cher et d'en changer plus souvent à cause de la poussière qui s'y attache.

L'abayeh, fendue par devant, fournit par l'addjtion des manches lecouAanou caftan, le coumbaz, l'anteri

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que Ton coape à hauteur de la taille, etc. Le manteau donne de même le caban ; Taddition des manches in^ diqoe du reste une industrie assez avancée. Les vêtements justes sont la plus haute expression de cette industrie, le gant en est peut-être le degré le plus élevé.

La sandale est la première chaussure de tous les peuples , le soulier ne se rencontre guère parmi les barbares. On comprend du reste que plus le climat d*on pays est rigoureux, plus les habitants de ce pays font de progrès dans Tart de se vêtir, plus ils arrivent rapidement à l'adoption des vêtements justes et des chaussures couvertes. Nos aïeux, les Gaulois, por^* taieni des blouses , des pantalons larges et des bottines; les Esquimaux, les Lapons, les Groënlandais emploient avec discernement et adresse les fourrures de leur effroyable patrie , et ceux de nos navigateurs qui se hasardent dans le voisinage des pôles ne manquent pas d'imiter sous ce rapport des peuples dont cependant l'ignorance et la barbarie profonde ont été plus d'une fois signalées avec raison.

Dans la cité, les intérêts seront bien plus opposés , les questions qu'ils soulèveront bien plus compliquées que dans le désert ; les contestations seront fréquentes, des conflits naîtront à chaque instant; ils dégénéreront facilement en querelles ou en batailles, et le vaincu n'aura pas la ressource du nomade, dont la propriété se transporte elle-même.

Les colons ne tarderont donc pas à reconnaître que la sécurité ne s'achète qu'au prix de l'indépendance , que la liberté de chacun doit avoir pour limite celle

118 CONSIDfiRATIOKS^ tTIJBBS^ ETC.

des autres. Un gouvernement sera établi ^ républicain d^abord, despotique plus tard^ lorsque le besoin de s'agrandir ou celui de résister à des ennemis puissants obligeront à concentrer dans une seule main la puis* sance et la force publiques. Ce gouvernement subsistera au moyen de dons gratuits, puis de contributions votées ou décrétées ; il ne sera pas aristocratique d'abord, parce que ce n'est pas le développement d'une même famille mais une sorte de réunion, d'agrégation fortuite d'hommes étrangers les uns aux autres, qui donne naissance à la colonie. Bientôt, cependant, la faveur du prince élèvera quelques hommes, la guerre en fera distinguer d'autres et quand il n'y aura plus de terres vagues , les tard^venus et les pauvres se livreront à l'industrie, seront la bourgeoisie et le peuple^ tandis que les possesseurs du sol constitueront dans l'État un otxire plus élevé , une noblesse toute différente d'ailleurs de celle que reconnaissent les nomades.

Des lois écrites ne tarderont pas à se substituer au droit du plus fort ; des juges désignés par le peuple ou par le prince seront chargés de l'interprétation de ces lois, dont l'exécution sera assurée par la création d'une police active et vigilante.

Ces lois consacreront d'abord les coutumes barbares des peuples primitifs; le talion y sera maintenu, le rachat du meurtre sera toléré par elles, l'esprit religieux , la loyauté qu'on ne rencontre que dans les sociétés peu commerçantes, peu industrieuses, permettront d'accorder une entière confiance à la preuve testimoniale et au serment ; en cas d'indécision , on

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aura recoars au jngemeiit de Dieu, soit par le poisou, comme à Madagascar , soit par le combat y comme chez nos ancêtres; la torture devra venir en aide à rimperfection des enquêtes , la rigueur des supplices sera nécessaire au maintien d'institutions encore faiblés, encore menacées. Cette rigueur seule pourra inspirer quelque crainte à des hommes énergiques, mal domptés, accoutumés à Tabîts de la force et parmi lesquels la loi ne pourra que rarement atteindre les coupables.

Cette législation tendra du reste à se modifier sans cesse; elle suivra autant que possible lès progrès de rétat social ; peu à peu les mœurs deviendront moins rudes, la population moins féroce, mais aussi moins loyale.

Lescfimed contre la propriété, inconnus d'abord, remplaceront ou expliqueront bientôt ceux commis contre les personnes : l'action de la police deviendra plus facile et celle de la justice plus prompte, plus éclairée.

Quant aux institutions civiles, elles dépendent en grande partie du climat, comme les institutions politiques dépendront elles-mêmes de Tétat de paix ou de guerre et des résultats particuliers de cette dernière cause, telles que la conquête, l'invasion, dont les résultats sont, soit l'absolutisme, soit le système féodal ; presque toujours le servage et souvent l'esclavage antique et américain.

La plus importante des institutions civiles est sans contredit celle qui règle le sort de la femme et pose les conditions de son union avec l'homme. Cette union

120 CONSIDÉRATIONS^ fiTUI>JSS^ ETC.

ii*esl parmi les sauvages et quelques barbares qu'un acte facultatif 9 sans importance et sans limite. Le roi Radama avait épousé sa sœur, d'autres épousent leur mère ou prennent leur fille pour concubine; rien Ae limite le nombre des femmes que peut posséder un seul homme , si ce n'est toutefois parmi les barbares , le don que celui-ci doit faire, soit à chacune d'elles, soit à leurs parents , don que Ton retrouve partout , chez les Germains comme chez les Arabes, dansTInde comme dans le Soudan. La répudiation, plus- facile que le divorce, est un fait journalier , et les femmes, libres en général de leurs actions, se consolent par un dér^lement qui ressemble à la prostitution , du mépris de leurs maîtres. A cette promiscuité succède bientôt une polygamie réglée , limitée par la loi , telle que la polygamie des Israélites , celle tolérée par le Coran.

Le développement de la civilisation , Taccroissement des besoins de chacun , le niveau qui se fait sur les fortunes particulières , font disparaître en fait la polygamie elle-même. Au temps de Jésus-Christ on en trouvait à peine quelques traces à Jérusalem. II en serait de même aujourd'hui en Turquie et dans le plus grand nombre des contrées musulmanes.

La monogamie avec ou sans le divorce lui succède alors. Dans les pays chauds la polygamie est durable et le divorce fréquent ; dans les pays froids, au con« traire, la monogamie se rencontre toujours soit que le législateur en ait fait la base de ses institutions, soit qu'il ait omis de la prescrire ; les peuples des pays froids sont plus chastes, leurs sens sont commo endor-

DE LÀ BARBAUB. t2t

mis , lenr imagination est très-active ; Tbomme de la zone intertropicale ne connaît en amoar que le caprice; ardent et lascif, il se dégoûte promptement de ses maîtresses ; celui des pays tempérés et froids ressent seul ces passions puissantes et durables dont la raison s'étonne et qui souvent s'adressent à des objets vers lesquels les sens n'entraîneraient pas sans l'exaltation factice d'un esprit naturellement chaste.

Quant à la liberté de la femme et au cas que les barbares font d'elles , il existe à cet égard de grandes diCTérences; il est cependant permis dédire, en thèse générale, que chez les barbares les plus grossiers, la femme jouit des mêmes droits et de la même in* fluence que l'homme; que souvent même, sa puis* sance est supérieure à celle de ce dernier. J'aurai Toccasion de le faire voir en parlant des Arabes et des noirs du Soudan. Je l'ai remarqué souvent ailleurs, à Madagascar par exemple, que gouvernait une femme.

Les Germains , qui étaient de véritables barbares, accordaient aux femmes une grande considération « bien plus , ils leur supposaient un caractère sacré, une inspiration divine; ce qui fait qu'ils ne dédaignaient pas leurs avis et ne négligeaient pas leurs conseils. Sous Yespasien Yeleda fut regardée par eux comme une divinité : plus anciennement ils rendirent un culte à Aurinia et à bien d'autres x> (Tacite, Germania YIIl). Quelques écrivains cependant se laissant entraîner par lenr imagination et négligant l'observation critique des faits ont soutenu l'étrange paradoxe qui consiste à dire que te développement d'une nation est en rai-

ISÎ CONSIDÉEATIORB5 ÉTDim, ETC.

son directe de la liberté et de l'influence accordées aux femmes par cette nation ; ce qui précède ne confirme guèrQ leur théorie, ce qui suivra rendra toutefois leur erreur plas palpable encore.

Si le barbare ne consomme pad tous les produits de son travail, il reste un excédant qu'il songe à échanger contre quelques objets qui lui sont plus néces* saires; de là le troc, qui bientôt se modifie par Ta* doption d'un terme de comparaison à la valeur duquel se rapporte celle de toutes les autres denrées. Ce terme de comparaison est d'abord , suivant le pays, un bœuf, un cheval, un esclave, un sac de blé ou de riz, plus tard les métaux lui sont substitués, une monnaie d'or, d'argent, de cuivre ou d'airain est émise ; des signes représentatifs en facilitent la circulation, le crédit est créé, le commerce se développe et rayonne, traverse les continents et sillonne les mers ; le superflu des uns fait la richesse des autres, un contact fréquent modifie les idées de tous et de ce rapprochement volontaire, amical jaillissent comme d'un choc électrique la lumière et les progrès.

La marche de la civilisation pourra du reste se trouver ralentie par des circonstances locales, elle sera moins rapide sur les montagnes que dans la plaine, parce que les montagnards plus braves et plus jaloux d'une indépendance qu'il leur est facile de défendre, ne se laisseront pas organiser, régir et gouverner comme les gens de la plaine et que l'anarchie exclut le progrès.

Le sol le plus favorable au perfectionnement de l'homme et de ses institutions ce sont donc les plaines

0B LA BARBARn. 1S3

fertiles, éloignées des montagnes et du désert et voi^ sines d'une mer qui les rattache au reste du monde ; de telles plaines sont malheureusement mal défendues par la nature , elles n'ofiPrent aucun rempart à Tindépendance de ceux qui les habitent ; ceux-ci plies sous le joug d'un despote perdent l'amour de leur patrie, passent sans regret d'un maître à un autre et sont la proie facile de toutes les invasions. C'est ainsi que rÉgypte et la vallée du Gange semblent vouées à une étemelle servitude , tandis que le Syndh , le Caucase et la Kabylie bravent tous les efforts de l'Europe.

Nous avons vu que dans la colonie ou dans la cité tout se passait autrement que dans la tribu ; le nomade est libre et le citadin soumis ^ le nomade est ignorant et misérable, le citadin industrieux et riche; l'un est presque sauvage, l'autre est bientôt policé; celui-ci animé d'une ardeur fiévreuse poursuit le progrès en toutes choses et se civilise chaque jour davantage ; celui-là au contraire, fier de son indépendance, heureux de son oisiveté, indifférent à sa misère méprise la parure des champs , le luxe delà ville et lègue à ses enfants l'amour du désert et l'horreur du travail.

Malgré ce que je viens de dire les peuples nomades et les montagnards, sorte de transition entre le nomade elle colon, jouissent d'abord d'une supériorité militaire incontestable , sur les sauvages et les cultivateurs.

Cette supériorité résulte de leur courage toujours plus grand, entretenu par une vie guerrière , encouragé d'ordinaire par la possession de bons chevaux et de retraites inaccessibles.

De leur pauvreté qui feit qu'ils ont à la guerre tout

124 CONSIDÉIATIOlfS^ fiTUDBS^ ETC.

à gagner et rien à perdre; qu'ils ne livrent aucun gage à leurs ennemis, tandis que ces derniers ne peuvent soustraire à leurs incursions , leurs cultures , ni leurs habitations.

Sans cesse vaincus, sans cesse pillés par un ennemi qui pourtant se retire après sa victoire et préfère à une domination permanente un brigandage momentané, les cultivateurs pensent d'abord à mettre leurs personnes et leurs demeures à Tabri des vicissitudes de la guerre ; ils y parviennent en s'établissant sur des hauteurs, au milieu des marécages en s'entourant de palissades , de murailles , de retranchements précédés de fossés profonds ; système de défense qui ne les conduit qu'après de longs tâtonnements à Tidée du créneau, du parapet, à la défense mutuelle des ouvrages , à la construction des réduits ou donjons, etc. Ce degré supérieur de puissance défensive n'est d'ailleure pas nécessaire pour eux , tant qu'ils n'ont affaire qu'à des nomades, dépourvus de tout moyen efficace d'attaque, et qui négligent l'art des sièges, parce qu'ils n'ont que rarement en vue l'occupation permanente des contrées cultivables.

Ce n'est donc que dans les guerres de colons à colons que la véritable fortification est créée ; à l'enceinte circulaire de pieux qui servait de barrière aux armes blanches se substitue l'enceinte romaine , le château crénelé du moyen âge, destinés à résister à la balisle, à la catapulte, à l'hélépole, aux vignes, à la muscule, etc. , et qui soutiennent mieux l'effort de ces moyens imparfaits que le front bastionné ne supporte de nos jours l'action des projectiles de l'artillerie et

Dfi Là BAMàBIB. 125

le jeu des fourneaux de mines; l'emploi des armes à feu ayant eu pour résultat principal de rendre partout Tatlaqne supérieure à la défense.

Dès que le colon a soustrait sa demeure et sa personne à la rapacité féroce de ses ennemis, il se préoccupe de défendre aussi contre eux la terre qu'il en^ semence, le sol tout entier de sa patrie. Inférieur individuellement au nomade , il se groupe en cohor* tes, en légions, adopte un ordre de marche, un ordre de bataille , perfectionne ses armes et en cherche le meilleur emploi ; en un mot il s'élève à une tactique sans cesse en progrès, dont la discipline est la base ia plus ferme et qui réclamera bientôt remploi de troupes régulières, levées et entretenus par l'État, devenues l'instrument passif du prince, et qui, vouées exclusivement à la profession des armes, auront des sentiments militaires , un esprit de corps , une aptitude à la guerre qu'on chercherait en vain à inspirer à des bourgeois enrégimentés la veille d'un combat.

La tactique rendra les colons supérieurs aux nomades, dont le courage bouillant et impétueux refusera toujours de se plier au joug d'une discipline que des colonssupportent sans peine ; une armée régulière aura toujours raison sur le champ de bataille d'un ennemi sans tactique , en quelque nombre qu'il se présente.

C'était l'opinion du maréchal Bugeaud : a Les masses confuses et qui ne savent pas se serrer aux coudes, disait-il, ne gagnent aucune force réelle par leur accroissement numérique ; au contraire^ le désordre et

13^ GONSIDtEATIOHS , tTU0B8^ BTG.

la confusion augmentent en raison directe de leur multitude. » (M. F. Ducuing, Les combats d'Afrique.)

De nos jours la combinaison mathématique, le mouvement précis des masses s'est substitué à l'initiative du courage individuel; le soldat irrégulier, le cosaque, le véritable hussard, celui de Marie-Thérèse, n'ont plus de valeur qu'aux avant-postes.

L'infanterie combat en ligne , c'est an ligne que charge la cavalerie; l'essaim d'uqe infanterie barbare offre à l'artillerie un but facile et profond, engendre la confusion et prépare la déroute. La cavalerie lé* gère éparpillée se brise contre des carrés hérissés de fer. La bataille des Pyramides sera le mémorable et éternel exemple de ce que la tactique peut sur le nombre, et le courage réfléchi , sur la témérité la plus ardente. Le nomade , l'irrégulier seront donc facilement vaincus dans la lutte inégale des champs de bataille; mais rarement on parviendra soit à les écrasa, soit à les soumettre; leur retraite divergente ne permettra de les poursuivre qu'en renonçant à lavantage qu'on avait sur eux : il faudra s'éparpiller pour les atteindre.

Aussi cette retraite sera souvent une feinte, cachant un retour offensif ou une embuscade*

La poursuite, d'ailleurs, entraînerait trop loin; les nomades ne se reforment qu'à une distance énorme ; pour eux l'espace n'est rien , et si leurs tentes et leurs troupeaux les devancent , le vainqueur ne doit rien à sa victoire ; il ne saurait s'emparer de la patrie du vaincu » car la patrie de ce dernier est partout sons le soleil ; elle était ici ^ elle s«ra là pour dianger encore

m LA BAIBÀUI* 137

à la première alerte; il ne laisae derrière lui ai maisons, ni châteaux , ni arbres , ni moissons.

Le nomade pourra triompher cependant des armées régulières par le découragement de celles-ci, l'inhabileté de leurs chefs , des assauts répétés , s'il se présente en envahisseur et si des hordes innombrables, après avoir abandonné leurs steppes ou leurs déserts, tombent successivement sur un ennemi épuisé par ses triomphes mômes.

Mais le plus sûr moyen de vaincre sera pour lui d'adopter la tactique de ses adversaires : ce sera un acheminement naturel vers la civilisation et vers la colonisation, que la discipline seule prépare et achève*

Les Arabes durent à l'ardeur de leur foi leurs premiers succès 9 mais c'est en se pliant à l'obéissance passive que l'islamisme leur imposait, et qui permit de leur imposer la tactique des Grecs, qu'on doit attribuer la plupart de leurs conquêtes et la permanence de leurs établissements*

Plus naturellement disposées à la soumission et plus guerrières, les hordes asiatiques, les Tartares, les Turcs ont donné à leurs institutions militaires plus de puissance que ne Tavaient fait les Arabes ; aussi ontrils facilement subjugué ces derniers. On peut même dire que l'armée de Timour et celle des premiers successeurs de son prisonnier Bayezid » étaient mieux disciplinées et mieux conduites que ne l'étaient les nôtres à la même époque.

La guerre est souvent la source du progrès moral d*un peuple 9 d'autres fois, cependant, la civilisation est détruite I écrasée par elle; il y a donc deux es-

128 GOKSIDÉHATIONS^ ÉTUDSS , ETC.

pèces de guerres , dont les résoltats sont entièrement opposés : l'une est celle que couronne le triomphe des civilisés sur les barbares , les conquêtes de Marins et de César; celle due à l'audace de Cortez, la prise de possession de l'Amérique tout entière, de l'Inde , de l'Océanie , d'une partie minime de l'Afrique par les races européennes, en sont autant d'exemples.

La civilisation descend alors du vainqueur au vaincu, soit que le premier impose au second des lois plus sages , comme l'ont fait les premiers envahis* seurs de l'Amérique, soit que son exemple seul le, conduise lentement à les adopter, comme cela a lieu dans l'Inde et en Algérie.

L'autre espèce de guerre est celle qui est suivie de la défaite des civilisés par les barbares ; dans ce cas , le peuple vaincu perd sa civilisation, et ses nouveaux maîtres sont loin d'en faire leur profit; leurs mœurs s'adoucissent peut-être , mais les conquérants n'arrivent qu'après des siècles à égaler en civilisation ceux qu'ils ont défaits par les armes. Personne, en effet, n'oserait soutenir que les barbares des premiers siècles de notre ère aient valu les Romains , dont ils avaient envahi l'empire, et que les Turcs aient hérité de toute la sagesse des Grecs. Il nous faudra cependant établir une distinction importante entre les conquêtes offeo* tuées par des nomades et celles effectuées par des barbares colonisés, sur des peuples plus civilisés qu'eux.

Le nomade, comme je l'ai dit, ne devient redoutable qu'en adoptant en partie la tactique de ses ennemis ^ il n'en arrive là qu'après avoir reçu de nom-

DR LÀ BAIBARIB. 139

breuses et rudes leçons ; l'occupation permanente d'an pays peut devenir alors son but , et ii colonise , après sa victoire, mais il n'en garde pas moins une partie de ées habitudes et de ses préjugés. Indépendant et fier y arrogant et paresseux , il fera cultiver ses terres par des mains serviles , plutôt que de les cultiver luimême; il méprisera l'industrie et négligera le commerce; ses besoins seront d'ailleurs faciles à satisfaire : accoutumée Texistence rude des déserts et des camps, il en léguera la tradition à se^-enfants, qui tiendront à honneur de ne s'en point écarter. C'est ainsi que chez les Arabes et les Turcs on trouve à peine des meubles : un plateau leur sert de table, un tapis, une couverture, quelques divans forment leur literie et leur ameublement; tout leur luxe est dans la trempe et le choix de leurs armes , le nombre et la beauté de leurs chevaux. Dans un palais ou sous la tente , une même manière de vivre simple , commode et vraiment militaire les distingue de nous ; aussi le voyage et la guerre n'ont-ils rien qui les embarrasse ou qui leur répugne. En campagne, cependant, nos officiers regrettent leur lit , et nos soldats perdent , au bivouac , la moitié du temps consacré à leur repos à faire et à attendre la soupe, réminiscence déplacée de la cuisine du paysan ou de la table du bourgeois.

La nomade vainqueur ne sera pas commerçant ; la navigation lui inspirera surtout une horreur invincible; c'est en vain que la Méditerranée y convie les Arabes et les Turcs. Les Grecs ou les Maltais seuls s'embarquent sans contrainte sur ces vaisseaux , que les capondan*pacha faisaient manœuvrer autrefois

150 COKSiDÉBATIONS, ÉTUDES ^ ETC.

par des esclaves chrétiens. Maîtres de la Chine, les Mantchoux ne naviguent pas davantage.

La toute-paisaance d'une foi aveugle, inspirée par une conversion récente, explique seule d'ailleurs la soumission partielle des nomades ; il a fallu que Moïse sauvât son peuple et rapportât du Sinaï une loi diclée par le Dieu d'Abraham , pour que les Israélites, déjà ébranlés par le contact des Égyptiens , adoptassent d'autres lois que celles du désert. Il a fallu la longue épreuve de quarante années de misère pour préparer ce peuple à l'occupation de la terre promise ; il a fallu aux Arabes et aux Turcs les lois concrètes de l'islamisme et la puissance de ses oracles pour faire abandonner à une partie d'entre eux les solitudes parcourues par leurs ancêtres , en faire des citadins et des paysans; aussi ne devons-nous pas être surpris de voir des barbares colonisés, déjà formés à la culture 9 entraînés déjà vers le commerce , tirer plus de profit de leurs conquêtes, et s'assimiler plus promptement aux populations qu'ils ont vaincues. Conmie envahisseurs, leur choc est aussi plus puissant, plus irrésistible : contraints par la misère, l'excès de la population, quelque fléau subit, à une émigration armée, leur unique but est la prise de possession , le partage du sol dont ils menacent les maîtres; la faim les aiguillonne ; les lenteurs de la guerre les épuiseraient : le désert n'est pas un refuge pour eux, qui n'y sauraient trouver de ressources; pas de retraite, car leur patrie les repousse : il faut vaincre ou mourir; ils vaincront s'ils ne viennent pas se briser, comme les Helvétiens , contre les légions de César.

Dit LA BÀRBARIK. 1%1

Nous trouverions deux autres variétés de ces guerres fatales dans la lutte qu'engagent entre elles des populations dont Tétat social est le même, qui sont également civilisées ou également barbares , ce sont les guerres civiles et presque toutes les guerres de voisinage. T^ partage du sol n'en est que rare* ment la suite , et leurs résultats sont moins funestes que ceux des invasions que nous venons d'examiner. La civilisation , néanmoins , n'a rien à gagner , elle ne saurait que perdre à ces luttes stériles, fratricides, qui arrêtent l'essor de l'industrie et ruinent les empires.

Quant aux envahissements de la civilisation sur la barbarie, ils constituent, au profit des peuples les plus avancés, un droit et un devoir; un droit parce que l'empire du monde appartient , pour le grand bien de tous, à la supériorité de l'intelligence; un devoir, parce que parmi les peuples civilisés, la population augmente plus rapidement que parmi les sauvages, que des prolétaires innombrables encombrent l'in** dustrie,lui demandent souvent, en vain, un pain arrosé de leurs sueurs et irrités alors par le spectacle du luxe qui les environne, deviennent une milice formidable entre les mains de quelques ambitieux, qui s'en servent pour troubler l'État; mal auquel il n'y a qu'un remède , péril auquel il n'y a qu'un préservatif, Textension du territoire et la colonisation lointaine de l'excédant delà population.

L'exercice de ce droit, l'accomplissement de ce devoir sont toujours choses faciles, parce que l'intelligence s'asservit partout la force, et que la milice dos

ISS CONSIDtlATIONS^ tTUDBS, BTC.

barbares résiste mal au choc des années régulières qui ont sur elle la double supériorité de la tactique et des armes.

Il me resterait à exposer la marche de Tidée religieuse chez le sauvage, le nomade et le barbare; je n'en dirai néanmoins ici que peu de mots, me réservant d'y revenir avec détail , et de démontrer alors, par de nombreux exemples, les principes que je ne veux que poser ici.

Le sauvage qu'effrayent les* ténèbres de la nuit , les éclairs de Torage, les hurlements des bêles féroces, cherche à conjarer, par des prières, les périls dont il se croit menacé, les puissances malfaisantes dont il suppose la colère ; il espère , comme dit Lucrèce , apaiser des dieux irrités, iratos placare deos. Il se prosterne quand gronde la foudre, adore le serpent , le crocodile, et , pour se les rendre favorables, imagine de leur faire des offrandes, des présents. Si les fruits, le lait , le miel et le grain ne semblent pas les satisfaire, il recourt aux holocaustes sanglants, sacrifie l'élite de ses troupeaux, et quelquefois, aveuglé par une terreur imbécile, porte une main sacrilège sur son semblable, et immole aux dieux vengeurs des victimes humaines. Dès cependant qu'il commence à s'éclairer, les sacrifices sanglants disparaissent : le culte n'en conserve plus que la tradition ou l'image; il se spi ritualise et s'efface.

Les prodiges de la nature ont inspiré à Thommeses premières craintes ; mais, dès que l'étude ou l'observation le mettent à même d'apprécier la cause réelle de de ces phénomènes, dès que la science a ravi la

HB Là, BAKBAmiS. in

foudre à Jupiter, il cesse de s'eo préoccuper. Sa for^ tune, sa santé, sa vie et l'avenir de sa race sont alors le motif de ses prières et la raison de son culte. C'est, comme on le sait, le fond de la loi mosaïque. La croyance à Timmortalité de Tàme, à une récompense céleste, à un châtiment terrible et éternel dans Tenrer viennent ensuite. La crainte de Tenfer agit encore plus puissamment que Fespoir du paradis, et, comme a dit Salomon : Inilium sapientiœ timor Dominù

Uenfer et le ciel sont, d* abord, considérés comme on châtiment et une récompense corporels. Les flammes de Tun, les récompenses de Taulre, sont véritables et matérielles : Thomme vertueux , le héros espèrent trouver, dans le paradis, des poôles bien chauds, s'ils ont habité la Scandinavie; des jardins bien frais, s'ils ont vécu sous un climat brûlant. Bientôt, cependant, ces fables font place à l'idée plus haute d'une récompense spirituelle, qui sera la vue de Dieu, c'est-à-dire sa compréhension ; et d'un châtiment spirituel, qui sera la privation de cette vue ineffable.

D'un autre côté, l'idée de Dieu , d'abord confuse, deviendra bientôt plus arrêtée, plus nette. Le fétichisme fera place à l'idolâtrie, représentative d'une divinité invisible à l'homme. Les dieux corporels disparaîtront pour faire place au dieu immatériel, éter«» nel, infini. Le polythéisme, cependant, et le monothéisme subsisteront longtemps, l'un à côté de l'autre: le premier, chez les barbares citadins ou cultivateurs, le second chez les nomades, dont l'intelligence a plus de hardiesse, plus d'indépendance.

154 CONSIDÉRATIOISSy ÉTUDES^ ETC.

Le monothéisme ne sera pas toajours une cause de civilisation rapide , ni le polythéisme une cause de barbarie. Le genre de vie des peuples nomades et colonisés conservera sur eux une plus grande influence. Mais, dès qu'un système religieux aura été formulé par un prophète , immobilisé dans un livre j ce sys* tème pourra acquérir la plus grande influence sur Tavenir des peuples qui Tauront adopté.

Le degré de cette influence politique et morale dépendra de la netteté, de retendue des préceptes delà religion nouvelle. Ces préceptes embrassent^ils tout? renferment-ils la loi entière, loi politique, loi civile, loi pénale, tout s'y .trouve-t-il invariablement fixé, interprété , aprécié par avance , décidé sans appel ? Ils deviennent une barrière fatale où doit se heurter l'esprit de l'avenir; ils substituent, au lent progrès des siècles, l'expression relativement imparfaite des connaissances et de l'état moral de l'humanité, à une époque quelconque de son développement.

Séduit par une vaine apparence, l'homme croit, en les adoptant , tenir la vérité, en les suivant, posséder toute la sagesse; il cesse de chercher, de poursuivre cette vérité, cette sagesse, et dès lors, ne les atteindra jamais. « Il n'y a pas, a dit Salomon, le plus profond des philosophes, de pire fou que l'homme qui se croit sage. » Des lois , bonnes à l'origine, convenables à un état social peu avancé, deviendront, de jour en jour, plus insuffisantes, et paraîtront plus imparfaites; maison n'osera ni les changer, ni les discuter même, car on les attribue à Dieu, et la magistrature, qui en a reçu le

DE LA BARBARIK. 135

dépôt j est là pour les défendre. Leur joug pesant courbera le front de Tborome dans les ténèbres, jusqu'à ce que, fatigué d'un long esclavage, il déchire et rejette loin de lui ce& langes étroits, qui protégèrent son enfance, mais qui l'étreignent aujourd'hui^ le bâillonnent , l'étouffent et font mentir sa destinée. Je n'ai pas besoin de citer des exemples, le portrait que je viens de tracer est celui de la plupart des religions de rOrient, consacrant un système politique, vicieux et infirme, une législation défectueuse et barbare; elles s'opposent au progrès des peuples qui les subissent.

Le christianisme a sur elles l'admirable avantage de n'être pas une loi concrète, formulée en des milliers de préceptes, mais seulement une idée plus haute que tous les préceptes, qui en est l'âme et la vie, et permet le développement graduel, favorise le perfectionnement de l'humanité. Aussi s'accommode-t-il également de tous les systèmes politiques, et n'a-t-il pas arraché de nos mains le magnifique héritage d'une antiquité à laquelle nous devons nos lois et notre littérature, nos arts et le principe de toutes nos sciences. Disons-le, c'est à la liberté que le christianisme nous a laissée que nous devons notre grandeur et notre civilisation.

Tous les cultes se ressemblent : partout de mêmes pratiques, des sacrifices analogues, des prières semblables en sont la base ^ partout , chez des peuples déjà avancés , nous retrouvons l'eau lustrale et les ablutions, les indulgences, l'intercession des saints, le culte de dulie accordé aux reliques et aux images, les macérations, l'abstinence, lejeàne, la vie ascétique,

136 CONSIDÉmATIONSy fiTUOBS ^ BTC.

les pèlerinages , les processions , Tusage du chapelet.

Cette similitude est souvent si grande, que le P. Cbarlevoix ne croit pouvoir l'expliquer au Japon que par des missions nesloriennes, dont il est difficile d'obtenir la preuve; que bien d'autres supposent au boudhisme des sources analogues, et que l'historien de Gortez, Solis n'hésite pas à attribuera la malice do démon l'imitation sacrilège des dogmes et des pratiques du catholicisme par les Mexicains, o Quiso el D demonio , inventor de aquellos ritos, imitar el bau- » tismo y la circuncision, con la misnut soberbia que » intenté contrahacer otras ceremonias, y hasta los » mismos sacramentos de la religion catôlica; pues » introdujô entre aquellos barbares la confesion de i> los pecadosy déndoles A entender que se ponian con » ella en gracia de sus dioses, y un género de comuj> nion ridlcula que ministraban los sacerdotes cier- » tos dias del aùo, repartiendo en pequenos bocados » un Idolo de harina masada con miel que Uamaban » dios de la penitencia, etc., etc. » (Solis, Conquisia de Méjico).

On sait enfin que lorsque, sous la conduite de Vasco de Gama, les Portugais débarquèrent, ponr la première fois à Calicut, ils n'hésitèrent pas à faire leurs dévotions dans un temple indou , qu'ils prirent pour une église chrétienne ; Yasco de Gama n'eut aucun doute à cet égard. Joao de Sa, cependant, l'un de ses compagnons, étonné de la laideur des statues, ne put s'empêcher de dire naïvement : « Si cela est le diable, c'est, en tout cas, à Dieu seul que f adresse ma prière. x>

DE LÀ BAIBÀRIB. 137

Comme je Fai dit déjà j il n'est cependant pas nécessaire, pour expliquer cette ressemblance, de recourir à l'hypothèse d'une source commune. L'homme n'est-il pas partout le même? et son esprit, ouvert aux mêmes impressions, ne forme-t-il pas partout les mêmes jugements? Les dogmes semblent aussi partout être calqués les uns sur les autres. Mais, ces dogmes, dont l'action est moindre que celle des préceptes, jouissent cependant, sur les peuples, d'une plus grande influence que le culte.

Toute théorie religieuse se flatte de rallier à elle l'humanité tout entière; elle cherche à envahir le monde, elle s'étend; mais, à mesure qu'elle s'étend, elle se déchire, se scinde, se partage en sectes innombrables. Il suffît d'un théologien de mauvaise humeur, ou d'un derviche illuminé pour détruire ainsi l'œuvre patiente de la veille. Il arrive souvent que les petites sectes s'éteignent , mais les grandes demeurent et se subdivisent encore elles-mêmes ^ tandis que de nouvelles hérésies remplacent chaque jour celles qui succombent.

La tendance d'une religion à se partager en schismes sera d'autant plus marquée que son dogme sera plus compliqué, que ses sources seront plus nombreuses ; cette tendance sera secondée surtout par Tinstruction religieuse et philosophique qui amènera la controverse et la discussion, par l'indécision d'un peuple rêveur, le grand nombre des oisifs , l'indiscipline du clergé ou l'absence d'une autorité infaillible en matière de foi.

SZPLIGATIOI »l U PlAirCII If.

Figure 1. —Pièce longue d'étoffe constituant le turban, le haïk ou aoul , la ceinture , etc.

Figure 2. — Pagne, melayeh, plaid, etc.

Figure 3. — La même pièce ouverte pour le passage de la tête , poncho , abayeh, etc.

Figure 4. — La même pièce fendue par devant, cousue sur les côtés, abayèh de Syrie.

Figure 5.— DJebbe de Tunis ouverte pour le passage de la tête, cousue sur les côtés, sauf le passage des bras.

Figure 6. — Gheroual ou seroual , pièce dont l'un des côtés a reçu une coulisse qui est repliée dans le sens de sa longueur» et dont les deux extrémités et le côté opposé à la coulisse sont cousus de façon à ne laisser que le passage des Jambes.

Figure 7. t Fustan , jupon , etc.

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