L'ISLAMISME COMME SYSTÈME POLITIQUE
loi yolttl^. — topèts. — Ui dTlle. — Mirbge. — TranuoioBS coanerdaks. — ToUMM. ^ AdBliistnciM éi la Jedce. — C««e pteal, m particiIarttCs.
J'ai montré qu'il n'y avait pas chez les musulmans actuels d'autorité basée sur le droit divin , de souverain réellement légitime et qui pût, sans usurpation, se proclamer le seul successeur des quatre premiers khalifes. L'autorité du prince est un fait qui s'impose, que l'on est tenu de subir en raison des avantages qui en résultent et contre lequel il serait coupable de se révolter, à cause des malheurs qu'entraînent toujours la guerre civile et l'anarchie.
L'absence d'une loi de succession bien nette, assurant au fils aîné l'hérédité au trône de son père, a les plus déplorables conséquences. A peine la mort dé celui qui régnait vient-elle à être connue que ses oncles, ses cousins, ses frères disputent le trône à ses enfants. A moins que l'un des prétendants ne s'en empare immédiatement par surprise, la querelle doit se vider par les armes et le vainqueur, mû par l'intérêt même de sa conservation, est tenu de consacrer son triomphe par le supplice de ses compétiteurs vaincus. De là à Constantinople cet usage, depuis peu
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abandonné , de reléguer dans le harem les héritiers possibles du trône , de les faire périr souvent par le fer, la corde ou le poison, ou de leur ôter la vie au moment même de leur naissance , en ne remplissant pas à leur égard un devoir que leur faiblesse et le désespoir de leurs mères rendent doublement sacré.
Nous avons partagé les biens de la terre, dit le Coran, nous avons établi les rangs qui distinguent les hommes, qui les élèvent, les abaissent, qui donnent à l'un la supériorité, prescrivent à Tautre l'obéis* sanceCSXLIIl, 31).
Cependant Tesprit de Tislamisme est démocratique, les hommes, a dit le prophète, sont égaux comme les dents du peigne. Ses descendants, les chérifs, les seyds, ont à la vérité joui toujours d'une certaine considération ; mais leur prééminence , purement théorique, ne leur est d'aucun secours dans la pratique de la vie. Aussi en trouve-t-on beaucoup dans la condition la plus humble , dans la plus profonde misère. La politique des Turcs a d'ailleurs toujours été d'annihiler la noblesse, en exaltant le pouvoir éphémère de généraux d'armée ou de chefs politiques , pris dans les dernières classes du peuple ou choisis parmi les mamelouks; véritables créatures et véritables esclaves du mattre qui les élève, et dont un caprice suffit à les briser.
Cette absence de toute aristocratie, ce fatal niveau qui rapetisse les plus hautes individualités, la faveur substituée au mérite, l'intrigue à la naissance ne sont pas les causes les moins actives de la décadence des Turcs, de la faiblesse et de la corruption de leur gou-
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verDement. Sans ses patriciens qui guidaient le peuple. Borne eùt-elle joué un si grand rôle dans le monde? la petite république de Venise fût- elle devenue si célèbre? Sans son oligarchie , puissamment constituée, l'Angleterre aurait-elle conquis Tempire des mers, aurait-elle asservi tant de royaumes? il est bien per« mis d'en douter. L'aristocratie n'est-elle pas la tête et le bras d'une nation , son modèle et son avant^garde ? Le patriotisme intelligent et élevé les traditions de dé* vouement etd'honneur se trouvent plus rarement dans les démocraties , parce que dans ces dernières il y a peu de ces grandes existences qui dédaignent de briguer le pouvoir et n'ont pas besoin de ses faveurs. L'intrigue est le fait des démocraties, elle agite et perd les républiques, elle rampe sous les pieds d*un despote et l'adore pour le mieux trahir. L'histoire de Tempire ottoman le démontre , son examen actuel le rend incontestable.
Les dispositions financières de la loi musulmane ne sont guère observées de nos jours ; le fisc prélevait, d'après ces lois , des droits sur les produits du sol et sur les transactions du commerce. Ces impôts étaient on ne peut plus minimes et ne pouvaient dès lors suffire aux besoins croissants de l'État, à l'entretien d'une armée régulière surtout; aussi a-t-on dû les accroître par l'addition successive de contributions nouvelles , que l'on cherche à faire passer pour des taxes temporaires destinées à subvenir à des besoins du moment et à disparaître dans un avenir peu éloigné.
Les receltes étaient autrefois, suivant leur origine.
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versées dans quatre caisses, dont une seule fournissait aux dépenses du gouvernement; les trois autres étaient destinées à venir au secours de la misère, à libérer les débiteurs malheureux , à faciliter Fadranchissement des esclaves, à fournir aux voyageurs pauvres les moyens de retourner dans leur patrie.
Le mariage est un acte méritoire et même obligatoire. Il exige le consentement mutuel ; le père peut marier son enfant mineur, mais celui-ci doit à sa majorité ratifier Tacte qui a disposé de sa personne , sans quoi cet acte deviendrait nul.
La cérémonie se fait par-devant témoins ; les époux y sont d'ordinaire représentés par leurs familles. L'imam de la paroisse préside au mariage; il écrit les conditions du contrat. Le don nuptial est obligatoire pour rbomme, il y joint un trousseau. La femme apporte d'ordinaire quelques effets mobiliers. La noce dure quatre jours : le mariage reçoit son accomplissement dans la nuit du jeudi au vendredi , nuit dans laquelle , suivant la tradition , a été conçu le prophète.
Le mariage doit, autant que possible, être assorti ^ il est illicite entre parents , alliés et même frères et sœurs de lait, la nourrice étant en quelque sorte assimilée à la mère. On ne peut épouser la femme avec laquelle on a eu des relations coupables, ni son esclave, à moins de l'affranchir; il est permis néanmoins de vivre avec ses esclaves ; on les affranchit el on les épouse pour légitimer les enfants qu'on a d'elles.
Il est licite d'avoir à la fois quatre femmes légi-
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limes ; bien peu de masulmans en ont néanmoins plus d'une. On doit, d'aillears, les traiter également bien, les loger séparément et ne s'en approcher qu'alternativement.
Un musulman peut épouser une kitabi, c'est-à-dire une femme chrétienne ou juive (men al el kitab , appartenant à l'un des peuples qui ont reçu de Dieu un livre), mais non une femme idolâtre (abd el esnam), une femme guèbre (proprement guiaour).
Une femme musulmane ne peut épouser un infidèle. Les enfants d'un musulman et d'une kitabi suivent la religion de leur père. Dans les unions légales aux yeux de l'islamisme, que contractent des chrétiens avec des juifs , les enfants suivent la religion chrétienne, regardée comme la moins mauvaise des deux.
La puissance maritale est très-limitée; c'est ainsi que la femme n'est pas tenue de suivre son mari en voyage (on entend ici par voyage, safer, toute excursion dont la durée est de plus de trois jours).
Les esclaves ne peuvent se marier qu'avec le consentement de leur maître; ils sont assimilés aux mineurs.
L'homme esclave ne peut avoir que deux femmes.
L'esclave devenu libre peut annuler son mariage.
Le mariage est rompu par l'apostasie de l'un des conjoints, par la répudiation, droit que le mari exerce en adressant à sa femme ce seul mot : Je te répudie. Malheur, a dit le prophète, à qui répudie sa femme pour l'attrait du plaisir.
La femme n'est plus fréquentée alors par son mari, chez qui elle habite encore pendant trois mois;
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8i pendant ce laps de temps il s'approche d*elle, la répudiation cesse. Une triple répudiation exclut tout rapprochement, à moins d*un nouveau mariage de la femme, libérée par son second mari. La répudiation , rare parmi les Turcs, est très-fréquente parmi les Égyptiens , ceux surtout de la classe la moins fortunée.
Le divorce a lieu par décision juridique, sur con* sentement mutuel, désaveu de la paternité ou impuissance bien constatée du mari.
La première moitié seule du don nuptial a été remise à la femme lors du mariage; en cas de sépa« ration elle en reçoit Tautre moitié. Cette disposition a pour but d'arrêter, autant que possible, la tendance fatale qui entraîne les maris à changer fréquemment de femmes.
Il y a peu d'années qu'un gouverneur de Damas voulant faire disparaître de la capitale de son pa« chalik la prostitution, qui semblait y faire de rapides progrès, eut recours à une ruse dont cette disposition légale lui fournit Tidée. Chaque fois qu'un employé du gouvernement était, en opposition avec les règlements, surpris dans une maison de prostitution, il se le faisait amener, ainsi que la fille publique auprès de laquelle il avait été trouvé ; s'adressant alors à eux : Vous vous aimez l'un l'autre, disait-il, de l'air le plus paterne; je vous marie et je me réserve de fixer le don nuptial. Il le fixait, et à un taux si élevé, que le malheureux qui n'avait osé faire aucune réclamation, se voyait enchaîné pour sa vie à une prostituée, qu'il était obligé de traiter de son mieux , afin qu'elle
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n^allât pas encore porter quelques plaintes au terrible agent de son mariage.
Tout enfant né après six mois de mariage est légitime, à moins de désaveu formel de paternité. Est également réputé légitime Tenfant qui nait d'une veuve non remariée dans les vingt -quatre mois qui suivent le décès de son mari. L'imam Malek va même jusqu'à déclarer tel celui qui natt avant le commencement de la septième année du veuvage.
Ayant un jour chez moi quelques eulémas et un négociant turc d'un esprit borné, cette question fut mise sur le tapis ; le négociant en prit occasion de nous raconter qu'il était né lui-même vingt mois après la mort de son père. Tout le monde se mit à rire et notre homme, assez confus, ne tarda pas à se retirer. Resté seul avec les eulémas je leur dis que leur hilarité me surprenait, puisque la loi religieuse légitimait une telle naissance. Gela est exact, me répondit l'un d'eux, qui était un homme fort éclairé, mais en fixant ce terme la loi n'a pas prétendu affirmer que la naissance dût suivre d'aussi loin la conception ; elle a seulement voulu se montrer indulgente pour la faiblesse des femmes et n'avoir pas à flétrir la naissance de pauvres enfants , innocents des fautes de leur mère. En cas de séparation , la mère a le droit de conserver auprès d'elle ses enfants mâles jusqu'à l'âge de sept ou neuf ans, suivant son rite, et ses filles jusqu'à leur nubilité ou leur mariage.
La puissance paternelle est plus étendue qu'en Europe , elle ne l'est pas cependant autant que chez les Romains. — Je terminerai ceci en observant que le
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mariage n'est pas toujours Tarche sainte; l'infidélité n'est pas bien rare. L'absence d'un état civil bien tenu est d'ailleurs regrettable , et l'on cite en Egypte l'exemple de trois soldats qui avaient, sans le savoir, épousé la même femme et furent fort étonnés un soir de se rencontrer tous trois chez elle. Amenée devant le cadi , la femme répondit à ses questions que les soldats étaient très-pauvres, que chacun d'eux ne lui pouvait apporter qu'un pain; l'un de ces pains étant mangé par elle , les deux autres lui servaient à se procurer les objets qui lui étaient le plus indispensables. Ayant égard à son peu de discernement, on ne lui infligea qu'une punition légère, à la suite de laquelle elle fut bannie du lieu qu'elle habitait.
La loi musulmane reconnaît quatre sortes de sociétés commerciales (chirket), suivant que la totalité des biens, les capitaux seulement, l'industrie ou le crédit sont mis en commun par les associés.
La société est détruite par la mort ou l'apostasie d'un de ses membres ; il en est de même des obligations mutuelles, du commettant et du facteur.
L'échange qui a lieu par troc, vente sur crédit ou sur avance peut être légale illégal, blâmable, nui, soumis à confirmation , etc. Il est blâmable de vendre pendant l'ofiice du vendredi , de vendre le saint livre du Coran ou un esclave à un infidèle, de séparer la mère esclave de son fils.
La vente d'un homme libre, celle d'un bien wakf, celle d'objets dont la religion proscrit l'usage et qu'elle déclare impurs, sont entachées de nullité; la dernière est permise seulement aux infidèles.
L'lSLAin$MB coins STSTÈHS POLITIQUE. Uft
Les anioiaux , les esclaves peavent être rendus au veodeur lorsqu'on a reconnu chez eux certains vices, certaines tares ou maladies.
Les profils dus à un commerce frauduleux, à Tusure , au placement à intérêt d'une somme d'argent, sont illicites ainsi que le gain effectué an jeu.
Les lettres de change ne sont pas reconnues par la loi.
Ces dispositions tendent à entraver le commerce, à arrêter Tessor de Tindustrie , elles sont la négation même des principes sur lesquels l'économie politique repose ; aussi ne sont-elles généralement pas suivies à la lettre. Moïse avait aussi proscrit le prêt à intérêt parmi les Israélites, le leur permettant toutefois visà-vis des étrangers. Ses disciples paraissent avoir mieux entendu la seconde partie de ce précepte que la première. On ne saurait reprocher aux musulmans que d'être tombés dans l'exagération contraire, qui du moins est plus honorable. Reste à savoir lequel est préférable de l'absence du crédit ou de l'usure.
Indulgente pour les faibles, bienveillante pour les pauvres, la législation musulmane ne pouvait témoigner autant de rigueur que la nôtre aux faibles et aux débiteurs, et, bien qu'elle prononce l'em* prisonnement de celui qui refuse de s'acquitter, elle y a recours assez rarement ; les magistrats préfèrent en général terminer l'affaire par un compromis ou accorder au débiteur de grandes facilités pour le payement de sa dette.
Les différents corps de métiers forment chez les Arabes et les Turcs autant de corporations, dont
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chacune est régie par un chef (arain), nommé d'ordinaire par Tautorilé , et qui est appelé comme expert dans toutes les contestations où son industrie se trouve engagée.
Chaque corporation a de plus son bazar , son mar« ché spécial ; toutes les boutiques ou les ateliers de ses membres , groupés sur un espace peu étendu , permettent à l'acheteur de comparer les qualités et les prix des objets dont il a besoin.
Les musulmans ne connaissent point du reste le système restrictif de nos anciens corps de métiers, chacun est libre de se livrer à Tindustrie qui lui convient.
Ce régime barbare est aussi éloigné de Tesprit musulman que le servage féodal. Le servage ne subsiste en Egypte , dans certaines limites , que parce qu*il y a toujours existé. Les pharaons faisaient construire leurs pyramides par des corvées de deux cent cinquante mille de leurs sujets. Héritiers de ces princes, les Romains et les Turcs n*ont pas traité avec plus de modération les Egyptiens.
Un exécuteur testamentaire, le cadi ou uu ma^ gistrat délégué par lui et appelé cassam, partagenr, répartit entre ses héritiers les biens du défunt, qui , après déduction des frais funéraires, des dettes passives , des legs valides, forment sa succession.
Les legs ne sont valides que jusqu'à concurrence du tiers de la succession , lorsqu'il existe des héritiers naturels.
Les héritiers naturels sont les descendants , les ascendants , le conjoint survivant, les frères et sœurs,
l'islaxisme comme système politique. 177
le mattre de l'esclave, le palron do Taffranchi , l'adoptant et Tadopté.
A défaut de ces héritiers, la loi permet de léguer la totalité de ses biens à un musulman , à une corporation , à une mosquée , mais non à un chrétien , à un juir ou à une personne résidant en pays étranger (non occupé par des musulmans, dar Harb). Â défaut de testament , le fisc s'empare des biens du défunt.
Les parents les plus proches excluent de la succession ceux d'un degré plus éloigné; les parents de la ligne masculine passent avant ceux de la ligne féminine.
Tous les fils légitimes , nés de femme libre ou d'esclave , héritent d'une portion égale des biens de leurs ascendants.
La part accordée par la loi aux filles est la moitié de celle allouée aux garçons.
En léguant à une mosquée le principal de ses biens, le testateur devient libre d'en partager également l'usufruit entre ses enfants de l'un et de l'autre sexe.
Si le défunt laisse un fils aîné qui soit majeur, ce fils devient tuteur de sa famille et est de droit l'exécuteur testamentaire des volontés paternelles.
A défaut de ce fils , les mêmes attributions incombent aux mâles de la ligne ascendante masculine, aux collatéraux de cette ligne, et ainsi de suite.
Quand à la constitution même de la propriété, on sait que parmi les musulmans le souverain est en principe regardé comme le seul maître légitime du sol; aussi les Turcs donnent-ils à leur khan le titre de padicha , c'est-à-dire partageur (des terres). Ce
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droit ne s'étend pas aux produits de Findustrie de rhomuie y aux maisons b&ties , etc. Quant aux terres elles-mêmes , il est purement théorique, le prince censacre seulement la transmission des propriétés; on peut même dire qu'il ne fait que la constater. A Té* poque de la conquête , des biens ont été distribués aux vainqueurs; ces biens nobles (timar) sont exemptés de certaines charges : les cadis turcs ont souvent des bénéfices (arpalik) dont la concession n'est que temporaire. Enfin, les biens des chrétiens sont soumis à certaines redevances, et un autre genre de propriété se trouve constituée par les donations pieuses, wakfs (en Algérie habous), dont les donataires peuvent n'avoir d'abord que ta nu propriété et dont le donateur continue à toucher le r^ venu notablement augmenté, la loi accordant aux biens wakls des privilèges particuliers.
La justice est rendue par des cadis ou magistrats, désignés par le souverain. Toute loi émanant du Coran ou de ses interprétations, la jurisprudence se basant sur les décisions du prophète et les arrêts des premiers khalifes, le juge est nécessairement un théologien et la magistrature en vient à former une portion du clergé. C'en est toutefois la portion la plus noble, la plus haute : les fonctions du culte, la lecture du prône, la présidence des prières, l'appel à la mosquée, etc*, n'exigeant que peu d'instruction ne valent à ceux qui les exercent qu'une faible considération ; aucun salaire ne leur est alloué ou du moins ce salaire est-il si faible qu'il est permis de le passer sous silence. Ainsi les khatib des premières mosquées
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du Caire reçoivent à peine 5 francs par mois. Tout étudiant intelligent dédaignera dès lors les fonctions du culte, et les emplois judiciaires deviendront Tobjet exclusif de son ambition. Pour y parvenir, il lui faudra cependant, dans certaines contrées musulmanes, appartenir à la race dominante. C'est ainsi que TÉgypte^ envahie par les magistrats deConstantinoplei ne peut offrir aux dix-huit cents ou deux mille étudiants de race arabequi fréquentent El Azbar, aucun emploi de quelque importance.
Membre éminent du clergé , chaque cadi est Tévé* que de sa circonscription*, en même temps qu'il en est le premier juge : c'est lui qui choisit et surveille Ie9 gens des mosquées ; le kbatib seul exerce ses fonc** lions en vertu d'une délégation spéciale du souverain.
Le cadi a presque toujours aussi l'administration supérieure des biens wakfs. Il est la tuteur naturel des orphelins et le partage des successions lui est confié.
A côté et au-dessous de lui on trouve le moufti, juge consultant dont Tes décisions (fetwa) interprètent, en cas de doute, la loi, sans en faire jamais l'application. On le consulte souvent sur les cas de conscience.
Le moufti de Constantinople , plus influent que les autres , n'est pas sans quelques rapports avec les préteurs de l'apcienne Rome.
Le cadi juge en dernier ressort; ses arrêts ne peuvent être cassés que s'il a évidemment violé la loi. On ne peut répéter de lui aucune taxe; il prélève d'ordinaire S pour 100 des valeurs dont la possession
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est disputée et 2 à 3 pour 4 00 des héritages dont il fait la répartition. Le gagnant paye les frais du procès.
Le souverain doit à ses magistrats une pension alimentaire, mais il ne leur paye pas d'appointements.
Le juge emploie un greflSer et s'adjoint, s'il le croit utile, des juges auxiliaires. Son tribunal est ouvert à tout le monde; les parties plaident elles-mêmes : on n'admet de fondé de pouvoir qu'en matière civile. En matière civile, le plaignant ayant exposé la nature de l'objet qui a donné lieu à la contestation, ses droits sur cet objet et demandé justice , le cadi interroge la partie adverse; si elle nie, le demandeur doit produire deux témoins, et s'il ne peut en produire, il exige du défendeur le serment, qui libère entièrement ce dernier. Si le défendeur refusait de s'y soumettre après trois sommations, le juge devrait le condamner. Le serment n'est pas admis en matière criminelle. On ne peut infliger une peine afflictive que sur l'aveu du coupable ou la déposition de deux témoins.
Tout musulman libre, majeur, ayant l'usage de sa raison , peut témoigner en jqstice.
Le témoignage de deux femmes équivaut à celui d'un homme.
Par majorité on entend généralement la puberté. Le paient , l'esclave , le domestique ne peuvent témoigner dans lés procès de leur parent ou de leur maître.
Une réputation mauvaise, une condamnation antérieure , la négligence à s'acquitter des devoirs religieux ôtent le droit de témoigner en justice.
Les chrétiens, Israélites, etc., n'y peuvent être
l'islamisme COMMB SYSTteK POLITIQUE. IBl
admis lorsqu'ils ont un procès contre des musulmans.
La preuve testimoniale est préférée à la preuve écrite.
I.e Code pénal de Tislamisme présente une extrême simplicité ; sans entrer dans tous les détails que comporterait ce sujet , je me bornerai à en donner une idée générale et je signalerai surtout les particularités qui le caractérisent le plus nettement. Le plus grand de tous les crimes est le blasphème, qui est puni de mort; vient ensuite Tapostasie, dont le châtiment est le même, si le coupable ne vient pas à rési* piscence.
I^s crimes commis contre TEtat emportent des peines proportionnées à leur gravité, néanmoins ils ne sauraient aux yeux de la loi (qui en cela est généralement violée) donner lieu à aucune amende ou couGscation au profit du souverain.
L'homicide présente six degrés : celui commis avec une arme dont un seul coup suffit à donner la mort, est puni de la peine du talion, le mineur et l'imbécile seuls sont admis à composition. L'imam Chafey, dont le rite est dominant en Egypte et en Arabie, accorde le même avantage au musulman coupable du meurtre d^un infidèle ou d'un esclave.
L'homicide commis sans préméditation et sans intention marquée, soit avec une arme contondante, soit par le résultat d'une erreur, soit par celui d'un accident, n'entraineot que le payement du prix du saug et l'expiation légale, qui consiste dans l'affranchissemeut d'un esclave ou un jeune de deux mois.
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L*hotnicide commis avec une arme contoodarite entraîne pourtant la mort du coupable si les parents de la Victime refusent le prii du sang.
L'homicide occasionel, tel que celui qui résulte de la chute stir des passants d*un mur délabré, et qu'il eût été nécessaire de soutenir, n'entratne pour celui auquel en incombe la responsabilité que le payement du prix du sang (diyeh) et ne Texclut pas comme les autres de la succession du mort, dans le cas où il y aurait droit.
Depuis Âbd-Allab , père de Mohammed , le prix du sang a été fixé à la valeur de cent chameaux pour lô meurtre d'un homme libre et de cinquante pour celui d'Une femme. On se borne à payer le prix vénal d'un esclave tué; mais quel que soit ce prix, on ne j)aye cependant jamais à son mattre une diyeh supérieure à celle d'un homme libre.
Lorsqu'un homme est condamné à mort à la suite d'un hotnicide , sa famille intercède auprès des parties plaignantes et cherche à en obtenir une composition péôuniaire inférieure on supérieure à la diyeh : c'est * œ qu'on appelle soulh , les parties plaignantes accordent rarement la grâce entière (afou).
Le meurtre commis dans le cas de légitime défense , celui d'un condamné, d'un blasphémateur, etc., ne sont nullement coupables. Quand au suicide, il est plus coupable encore que l'homicide ; il est du reste on ne peut plus rare chez des peuples pleins d'une foi sincère et dont la vie est plus facile, plus douce que celle des prolétaires de l'Europe.
Le talion est le châtiment des blessures et de la
L'ISLAXISHB C9UME STSTfeHl POLITIQUE. 183
mutilatioD , le Coran Ta consacré par ce verset :
a Dans ce Gode (le Pentateuque) nous avons prèscrit aux Juifs âme pour àme, œil pour œil , nez pour nez , oreille pour oreille, dent pour dent et le talion pour toutes les blessures (§ Y, verset, 48). n
Il est néanmoins permis au coupable de se racheter en payant une fraction du prix du sang ; la moitié pour un membre double , tel que le bras , la jambe , Tœil , la trente-deuxième partie pour une dent , etc. L'ablation d'un membre unique, tel que la verge, exige le prix du sang' tout entier. En pratique toutefois, Je talion est généralement remplacé par une pénalité qui se rapproche plus de la nôtre.
La torture, que le Gode n'autorise en aucune façon, est appliquée souvent dans les procès criminels ; on ne saurait nier qu'elle n'ait souvent de bons résultats ; les aveux dn coupable n entrainent pas la certitude, mais ils sont de précieux renseignements et permettent à la justice d'arriver , en les contrôlant par l'examen des faits , à une conviction que la perfection des enquêtes nous donne seule les moyens d'atteindre, sans avoir recours à de si cruelles épreuves*
Il est évident que si la torture n'existait pas dans des contrées où la police se fait mal , où les recherches de l'autorité sont souvent infructueuses , il n'y aurait plus là de justice criminelle possible.
Il serait d'ailleurs curieux d'examiner si la torture morgle infligée par. les juges d'instruction aux accusés , dont ils saisissent les papiers , dont ils épient toutes les paroles , n'est pas plus rigoureuse que la torture corporelle usitée en Orient et qui n'appelle pas
à son aide, comme autrefois la nôtre, tous les raffi* nements de la cruauté.
La torture , outre que la perfection des moyens d'enquête la rendait inutile chez nous, était devenue un auxiliaire impuissant de la justice , par remploi que faisaient d'ordinaire les accusés, de moyens ânesthésiques particuliers ; la belladone surtout, était une des sources du revenu des geôliers , qui , malgré la surveillance la plus active , trouvaient moyen de la vendre à ceux que Ton devait mettre à la question.
L'adultère est puni de la lapidation ; Thomme et la femme sont également menacés de ce châtiment; mais la menace en est toujours vaine , tant la procédure apporte de restrictions à son accomplissement. Il faut en effet que quatre témoins aient surpris les coupables et vu de leurs yeux le crime dont ils les accusent.
Rien ne les oblige d'ailleurs à faire part à la justice de ce qu'ils savent; il est méritoire môme de ne pas poursuivre un mal dont on n'a personnellement pas à souffrir. La rétractation de l'un des accusateurs, après le jugement rendu, suffit à en arrêter les effets; si enfin ils persévèrent dans leur accusation , ils doivent, faisant eux-mêmes l'oflîce de bourreaux, jeter les premières pierres sur ceux qu'ils ont fait condamner.
Dès lors l'adultère n'est en général pas poursuivi, et il n'existe à ce que je crois, depuis le temps du prophète, que deux exemples de lapidation iqliigée dans des cas de cette nature.
C'est là une preuve nouvelle et éclatante de Tindulgence que la loi musulmane montre pour les
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femmes ; elle proportionne toujours sagement la rigueur de ses arrêts au caractère de ceux auxquels elle en fait l'application; sévère pour les hommes libres, majeurs, intelligents, elle est facile et tolérante pour les êtres plus faibles, les mineurs, les femmes , les esclaves.
La lapidation se trouve dans les lois de Moïse ; elle y est le châtiment des impies , de ceux qui violent le sabbat et des adultères. Jésus-Christ Ta fait tomber en désuétude parmi ses disciples , en renvoyant sans la châtier la femme adultère qu'on lui avait amenée. Uislamisme est arrivé au même résultat par les obstacles dont il a entouré Tapplication de cette peine terrible. On sait du reste que parmi les Israélites , ceux dont le témoignage avait entraîné une condamnation de cette nature , devaient jeter sur le coupable les premières pierres.
La fornication, la pédérastie, etc. , sont punis suivant le rang des coupables, de l'avertissement public, de la prison ou de la bastonnade. Il en est de même de l'inexactitude à s'acquitter des prières, de l'usurpation d'un titre, tel que celui d'émir ou chérif, de la désobéissance de la femme à son mari, etc.
L'iman Chafey inflige la peine de mort au pédéraste, mais il ne semble pas que sa sévérité, tombée du reste en désuétude, ait obtenu en Egypte le moindre résultat.
D'après la loi, le vol est puni de l'amputation du poing droit, et, s'il y a récidive, de celles du pied gauche, du poing gauche, du pied droit.
Cette disposition est cependant tombée presque
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partout en désuétude , et la prison , les fers et la bastonnade semblent Tavoir remplacée.
La bastonnade est également consacrée par les lois de Moïse ; on ne doit pas infliger plus de quarante coups à un coupable, car si l'on en donnait davantage, le patient serait avili aux yeux de celui qui le frappe (Deutéronome, XXV, 3).
L'islamisme a conservé cette peine, mais il est loin de lui donner la rigueur que ce châtiment ne doit qu'à l'initiative du pouvoir politique, et surtout à la sévé* rite souvent féroce des Turcs.
D'après la tradition du prophète, en effet, la bas-* tonnade devrait s'administrer en maintenant sur la hanche le coude du bras qui frappe. Il est évident qu'un simple mouvement du haut en bas effectué par Tavant-bras seul , ne laisse aucune vigueur à Faction de la main armée d'une ^baguette légère de dattier (djerid). La bastonnade n'est plus alors qu'une sorte d'humiliation infligée au coupable; elle ne devient un supplice matériel , une véritable torture que lorsqu'abandonnant la Sunneh du prophète on suit l'usage des conquérants asiatiques.
Le patron est pécuniairement responsable pour ses esclaves jusqu'à concurrence de leur valeur. L'esclave n'est soumis en général qu'à la moitié de la peine qui atteindrait un homme libre ou à un châtiment moins rigoureux. On le considère, en effet, comme n'ayant pas la même intelligence et le même discernement; c'est un mineur et c'est comme tel que son maître en répond.
Une disposition remarquable, mais du reste oubliée
de la loi, est qu'elle ne condamne à aucune peine celui qui, voyant l'esclave d'autrui chargé de ferô, Ten délivre et le met ainsi à même de s'enfuir. Dans ce cas, le but de son action qui était le bien de Tes* clave, son motif qui était l'humanité, ne permettent pas d'en poursuivre juridiquement les conséquences. On voit que si l'islamisme n'a pas libéré les es* claves, il encourage du moins beaucoup les efforts faits pour les affranchir.
TiMnocc Rligleose ; m résiltits. — Da ordres reUglem. — Iponice ta
PrtjKfe bbanes. — iMoir loaitlqie. — Inontife. — bcUdi.
On dit quelquefois qne l'islamisme se meurt; ceux qui soutiennent cet étrange paradoxe n'ont effleuré que la surface , n'ont touché que la plaie du peuple musulman. C'est à Gonstantinople qu'ils ont vu quelques petits maîtres y tristes descendants d'un peuple de héros, adorateurs inintelligents de notre civilisation , imitateurs efféminés de nos vices , espions de la Russie ou valets de l'Angleterre , montrer un imbécile dédain pour la religion à laquelle ils doivent ce qu'ils sont et ce qu'ils ne méritent plus d'être.
Cea niais , qui se perdent eox-mémes en trahissant leurpatrie, sont en bien petit nombre; le peuple les méprise et garde la foi de ses pères : cette foi n'a jamais brillé d'un plus vif éclat. Non-seulement il n*y apas aujourd'hui plus d'incrédules et plus d'indifférents qu'il n'y en avait dans les premiers siècles de l'islamisme, mais encore il y en a beaucoup moins , et si cet esprit religieux qui enfanta tant de prodiges ne se révèle de nos jours par rien de grand ni de glorieux , ce n'est pas au peuple lui-même qu'il faut s'en prendre : ce n'est pas lui qui est démoralisé , ce n'est pas lui qui tremble à l'idée de la guerre, ce n'est pas lui dont la main débile laisse échapper le glaive de Mohammed le conquérant ^ de Sélim l'inflexible, de Soliman le législateur; ce peuple est ce qu'il a toujours été, il ne lui manque qu'un chef, mais il y a longtemps que ce chef lui manque.
En Afrique, en Asie, en Europe, l'islamisme n*a rien perdu. La foi est vive partout et si la piété est plus rare que la foi, on doit dire qu'il en a toujours été de même. Le musulman fidèle à toutes les prescriptions de la loi et à toutes les traditions du prophète est en effet un type qui se rencontre rarement, et bien que les mosquées soient quatre ou cinq fois plus fréquentées en Orient que les églises ne le sont en France , elles ne le sont pas encore autant que la loi religieuse l'exigerait.
Le musulman, dit une tradition du prophète, qui, sans excuse valable, manque trois fois de suite à l'office du vendredi , peut être considéré comme ayant rejeté loin de lui l'islamisme.
Que le nombre des musulmans deviendrait faible si ce principe était suivi dans toute sa rigueur! mais, chose singulière, les classes les moins dévotes en Orient sont précisément celles qui le sont le plus en Europe : ce sont les femmes , les paysans , le bas peuple. L'explication de ce fait n'est pas difficile à trouver; aussi crois-je plus convenable de ne pas l'indiquer ici.
Parmi les dévots en général, il ne manque pas d'esprits étroits , d'hommes pleins d'eux-mêmes , de f&cheux sans cesse occupés à juger la conduite d'antrui, et qui prennent l'intolérance pour la vertu , l'orgueil pour la sagesse. Tel n'est pas le véritable musulman ; sa vie se passe à approfondir les dogmes et à accomplir les préceptes de sa religion ; imitant le prophète dans ses actes , dans ses paroles , dans sa manière de se vêtir , il est simple dans ses habitudes , mais généreux pour les pauvres y bienveillant et paternel pour ceux qui le servent ; la plus haute fortune ne l'éblouit pas, l'adversité ne le décourage jamais; l'ambition n'agite pas son cœur et il supporte sans murmure les actes tyranniques , les exactions, les violences de ceux qui le gouvernent. Rempli de tolérance, il ne fuit pas la société des chrétiens ou des juifs; ce n'est pas lui qui ferme devant eux la porte des mosquées ; il se rappelle que le prophète apprenant à Médine que des Juifs, venus de Khaïbar, n'avaient point trouvé de gtte , les fit dormir dans le temple même que sanctifiait sa prière.
Il espère même, par la persuasion et par la douceur, amènera Dieu quelques âmes; il sait par cœur
190 CONtlPtlATIONB ^ ÉTUDES, BTC.
ces magnifiques paroles de TÂyat el Goursi (verset do II* chapitre da Coran) : Point de violence en ma*tière de religion , la vérité se distingue aisément de Terreur; et cette autre parole, si souvent répétée dans le Coran : Dieu ne nous a chargés que de la prédication seule.
Les premiers musulmans lui ont d'ailleurs donné Texemple; jusqu'à l'assassinat du khalife Omar par un chrétien , les chrétiens et les juifs purent habiter la Mecque. C'est en donnant la main au patriarche grec que ce même Omar fait son entrée dans Jérusalem, et c'est de crainte qu'un jour les musulmans n'enlèvent le saint sépulcre aux chrétiens qu'il refuse de le consacrer aux yeux de ses soldats, en y faisant sa prière. A Damas , que viennent de conquérir ses armées, il offre aux chrétiens de partager avec eux la principale église , celle dédiée à saint Jean (Seydna Yaya) , et , sur leur refus , ne s'en empare qu'après leur avoir payé la valeur de la moitié de ce temple qu'il voulait leur laisser.
Tel était cependant le farouche Omar, traduction libre et peu exacte de la dénomination qu'il portait d'Omar el Farouk. Mille traits aussi admirables de tolérance se pressent sous ma plume et je dois les passer sous silence. Qu'il me soit permis cependant d'en citer un de l'imam Abou-Hanifa : ce docteur professait la jurisprudence sous les portiques d'une mosquée en face de laquelle habitait un chrétien; ce chrétien , assez mauvais sujet , et fort de la mansuétude des musulmans, allait, dès que la voix de l'imam Abou-Hanifa frappait son oreille , se placer devant sa
ÉTAT MOKAL DBB MUSULlUlfS ACTUELS. 191
porte et , commençant à boire du vin , entonnait des cbansonB obscènes, qui souvent couvraient la voik du professeur et interrompaient la leçon. Les élèves irrités se seraient portés à quelque violence si Abou- Hanifa ne les eût toujours contenus; en vain le suppliaient-ils d'aller porter plainte à Tautorité : Ces chants ne nous font pas grand mal et semblent le divertir, répondait-il toujours; laissons-le continuer.
Un jour, cependant, la police mit la main sur le chanteur, coupable de quelque autre méfait ; à peine AboQ-Hanifa en fut-il informé qu'il se rendit chez le khalife , sollicita la grâce du prisonnier et l'obtint. Le chrétien rentra chez lui ; mais les jours suivants il ne se montra plus. Au bout d'une semaine cependant rimam l'aperçut debout à la porte de la mosquée et l'interpellant : Gomment, lui dit-il, tu ne chantes plus? As-tu perdu subitement la soif et la Toix ? — Non, répondit le chrétien ; je ne chanterai plus que les louanges de Dieu. Sa grâce m'a touché et j'attends de toi que tu veuilles bien être le premier à entendre ma profession de foi. Le néophyte devint un des disciples les plus assidus d'Abou-Hanifa et se signala plus tard par la sainteté de sa vie non moins que par l'élévation de sa doctrine.
Une foi vive, ardente, engendre toujours, chez celui qui en est imbu , la conviction de sa supériorité morale sur tous ceux qui ne partagent pas ses croyances.
Elle l'entratne quelquefois, au nom de l'amour qu'il doit aux autres hommes et dont la plus haute expression est le souci que lui inspire leur ignorance
religieuse 9 le danger de leur âme, dont le salut se troiwe compromis , à employer à leur conversion tous les moyens en son pouvoir, la persécution même, s'il dispose de la force.
Dans le premier cas , il n'en résulte qu'un sentiment d'orgueil et d'exclusion qui porte à s'isoler du reste du monde , arrête toute critique et tout progrès.
Cette disposition a été fatale à plus d'un peuple ; les Israélites se considèrent eux-mêmes, en leur double qualité de fils d'Abraham et de Jacob , el d'élus du Seigneur, non pas seulement comme le premier, mais comme le seul peuple de la terre. D'après le Talmud, les étrangers, c'est-à-dire les chrétiens , les musulmans, les idolâtres, ne sont pas des hommes. Abraham , arrivé au pied de la montagne sur laquelle il devairsacrifier son fils , demande à ses serviteurs : Voyez-vous Dieu ? — Nous ne le voyons pas , répondent-ils. — Eh bien, reprend le patriarche, restez ici, vous et les ânes. Par ces mots, disent les docteurs, il faisait entendre que ceux à qui Dieu ne daigne pas se révéler, les étrangers , les in6dèles, ne présentent d'humain qu'une vaine apparence et doivent être confondus avec les animaux; comme tels, ils doivent travailler sans relâche, et le repos du sabbat ne les concerne pas. On n'est lié, vis-à-vis d'eux , par aucun autre devoir que son intérêt personnel et la crainte qu'ils peuvent inspirer. Aussi les Israélites ont-ils toujours joint à cet orgueil qui les rendait indifférents à l'insulte, un vif sentiment de répulsion pour tous les peuples au milieu desquels il
leur fallait vivre ; tendance qui souvent même s'est traduite par des sacrifices humains.
Les Romains, que ce fanatisme ne laissait, pas d'effrayer, ménageaient la religion des Juifs; les aigles ne paraissaient pas à Jérusalem au-dessus de leurs enseignes et Pompée est, je crois, le seul. Romain qui ait osé demander ou pu obtenir d'un grand prêtre la permission de visiter le temple de Salomon.
Les israélites intelligents et éclairés qui habitent r Allemagne, la France, l'Angleterre, sont assurément bien différents de ceux qui n'ont pas quitté l'Asie ou que les persécutions chrétiennes ont contraints à repasser en Orient. Mais c'est seulement chez ces derniers que le véritable esprit, le type même du peuple juif peut être étudié.
Il faut entrer en Orient dans la maison du juif, le suivre dans la rue, Técouler, l'observer pour comprendre toute la hauteur de son orgueil, toule Ténergie de "^a haine contre les musulmans et les chrétiens.
Il sent qu'il est le plus faible et n'ose recourir à la force , pour se venger des affronts qu'il reçoit. Depuis Titus d'ailleurs, ce peuple si brave avant d'être vaincu et de voir brûler son temple, ne nous fait plus la guerre qu'avec une balance inégale et un mètre écourté. «
Mais habile à soulager par des attaques indirectes et illusoires le poids de ses rancunes, le juif en sortant de chez lui , regarde son or, et s'il rencontre dans le bazar quelque musulman de sa connaissance : Dieu te préserve de ce que j'ai vu, lui dit-il; comme s'il fai-
194 COmiDÉRÀTlOMt, ÉTUDIt, ITG.
fiait allusion à quelque événement fâcheux dont il aurait été le témoin.
S'il vend des bouteilles ^ il criera en turc : Musulmanler chicheier; ce qui veut dire : Musulmans, des bouteilles, mais peut se traduire aussi par : Musul» mans, devenez hydropiques.
S'il vend des allumettes , il interpelle les passants en leur offrant la marchandise et leur répétant : Al tchak agha (prenez et frottez, mon maître); en unissant les deux premières syllabes de cette phrase le sens devient : Vous êtes une canaille, monsieur.
J^s Turcs sont ceux d'entre les musulmans qui ont toujours montré le plus de dédain pour les autres peuples; mais cela tient beaucoup moins à l'islamisme qu'à l'orgueil que les Turcs apportent en naissant , à leur présomption excessive qui s'exalte par le récit des triomphes de leurs pères et l'ignorance de leur faiblesse actuelle. Aussi n*est-ce pas seulement aux chrétiens ou aux juifs que leur dédain trouve à se témoigner. Ils ne traitent pas avec une moindre insolence \e& populations arabes qui leur sont soumises. La descendance même du prophète n'est que peu de chose à leurs yeux. On ne comprenait pas à Gonstantinople que Méhémet-Ali eût osé faire des officiers de ses sujets égyptiens; au Caire même on distingue encore ces derniers par la qualification injurieuse de fellah, paysan; et on appelle bey fellah, un colonel né dans le pays. ' Abd-el-Kader, fils de Mahi-ed-din, qui a si long* temps défendu contre nous l'indépendance d'une oon-
ÉTAT MOBAL »B8 MUftULHANB ACTUIL8. 11^6
trée musulmane, n^est lui-môme, aux yeux des Turcs, qu'un chien d'Arabe.
En Syrie y Ibrahim pacha donnait des grades dans son armée aux soldats turcs que le sort de la guerre faisait tomber comme prisonniers entre ses mains 9 et quoiqu'il connût à fond la langue arabe, il dédaignait en général de la parler et n'écoutait les réclamations des habitants de TÉgypte ou de la Syrie que par l'entremise d'un interprète.
L'intolérance prétendue des Turcs n'est donc, en réalité, que l'exaltation du sentiment de leur natio* nalité et l'impertinence qui en résulte dans leurs rap« ports avec des étrangers.
On comprend parfaitement cette impertinence Iors« qu'elle s'adresse aux chrétiens ou aux israélites orientaux : leur lâcheté et leur bassesse ne méritent pas mieux. L'Arménien, qui a le bec du faucon et le cœur du lièvre (touchan), le Grec, aussi perfide que ses ancêtres , se sont faits les parasites des Turcs dont ils sont les sujets.
leunes , ils leur servent de gitons ; plus âgés, d'entremetteurs pour les plus sales affaires; d'espions, de proxénètes, et lorsque enfin, grâce à une vie si bien employée, ils sont arrivés à la fortune, l'usure à laquelle ils se livrent leur fournit encore les moyens de servir leurs anciens patrons.
On comprendra que les mêmes vices, la même bassesse se retrouvent souvent chez les Européens qui ont vécu dans la domesticité des Turcs; ce n'est donc pas parmi eux qu'il nous faut chercher nos agents , ce n'est pas en eux que nous pouvons placer notre confiance.
196 CONSIDÉRATIOMt^ ÉTUDI8, ITC.
Quant au fanalisme ardent qui fait du missionnaire un bourreau , les musulmans ne Tout jamais connu ; la plus grande modération a signalé toutes leurs victoires. L'islamisme ne s'est jamais imposé par le sabre. Partout, sous des princes musulmans, les chrétiens et les israélites ont conservé le libre exercice de leur religion ; maîtres du sanctuaire le plus vénéré I des chrétiens , l'église du Saint-Sépulcre, les Arabes, les Turcs n'ont jamais songé à le renverser. cQue les » chrétiens, dit M. de Lamartine, s'interrogent et se » demandent de bonne foi ce qu'ils auraient fait si 9 les destinées de la guerre leur avaient livré la 9 Mecque et la Kaaba ; les Turcs viendraient-ils de 9 toutes les parties de l'Europe et de l'Asie y vénérer » en paix les monuments consacrés de l'islamisme? » Si quelquefois, enfin, une persécution a eu lieu contre une secte déterminée et peu nombreuse, on ne peut en trouver le motif que dans la cupidité des ministres , vendant à quelques chrétiens le privilège d'en inquiéter d'autres. C'est ainsi que les Arméniens schismatiques achetèrent jadis le droit de persécuter ceux de leurs frères qui s'étaient rapprochés de l'Église catholique.
Les musulmans , accusés de fanatisme, se sont au 1 contraire perdus par la tolérance. Oserait-on le nier, lorsque tous les regards se portent avec anxiété sur l'empire d'Osman ; menacé par un puissant voisin et compromis, presque livré d'avance, par ces nombreuses populations chrétiennes , dont aucune persécution n'a jamais éprouvé la foi.
Il eAt é(é facile jadis d'assurer à jamais la puis-
sance des khalifes et de leurs saccesseurs les princes de la maison d'Osman , au lendemain d'une victoire , an sein des conquêtes récentes^ on eût sans peine im« posé Tislamisme à des populations vaincues et démoralisées.
La politique le commandait et pour étouffer sa voix il a fallu que celle de la religion , prescrivant la tolérance, parlât bien haut et ne se tût jamais.
Philippe II et les bûchers de Finquisition ont fondé une Espagne homogène; plus de maures, plus de juifs, pas de protestants : dès lors pas de germes de discorde, pas de prétex.te à ces guerres religieuses, qui, pendant des siècles , ont ensanglanté d'autres pays ; unité de croyances, d'opinions, d'idées, devant laquelle s'efface Tesprit de province ; qui assure à l'Espagne, à rheure de la lutte et du péril , l'appui de tous ses enfants et ne laisse pas à l'agresseur le plus faible espoir d'une défection qui lui faciliterait la victoire.
Les persécutions , à un point de vue philanthropique et libéral, sont des actes coupables ; aux yeux de la politique, cependant, elles sont des malheurs nécessaires, partout où deux religions, dont Tune est nouvelle et faible, entrent en lutte et partagent en deux camps un peuple dévot et fanatique.
On a prétendu souvent que les persécutions n'atp teignaient pas le but qu'elles se proposaient; cette allégation hasardée et inexacte provient de ce qu'on n'a pas su distinguer la persécution constante de la persécution passagère et que c'est sur la seconde, dont les exemples sont les plus fréquents, qu'on base tous ses raisonnements.
198 CONSlDtRATlOlfS y fiTUDBS ^ BTG.
La persécution passagère est celle dont la durée, limilée à un règne , dépasse rarement un demi* siècle; il est évident qu*elle est impuissante à détruire le germe du mal qu'elle attaque, pour peu que ce mal ait Tait déjà quelques progrés. A peine de plus la persécution cesse-t^lle d*agir que la réaction se produit. N'élre plus poursuivi, c*est presque toujours être en faveur , et la secte nouvelle en profite pour faire de nombreux prosélytes et ramener à elle ceux que la crainte en avait un instant éloignés. De nouvelles attaques sont alors sans efiTet et il n'y a que vérité à dire que Tintermiltence de la persécution et de la faveur est une cause de progrès pour les sectes religieuses.
Le christianisme, persécuté par quelques empereurs romains, encouragé et même adopté par d'autres , en est une preuve. L'histoire du protestantisme en France et en Angleterre en serait au besoin la confirmation.
Si le protestantisme, en effet, n'a pas succombé en France , il le doit aux trêves nombreuses qu'il a obtenues de ses ennemis, et si le catholicisme existe encore dans le Royaume-Uni , il faut l'attribuer à la faveur de quelques-uns des successeurs de Henri YIIIi qui le préférèrent ouvertement ou en secret à la religion de l'État.
En principe , les persécutions religieuses exigent ^ chez le prince qui les entreprend, la ferme conviction que ses successeurs imiteront sa conduite.
Cette conviction est difficile à obtenir. L'avenir, c'est l'inconnu; rarement les événements que nous attendions se réalisent : nous jugeons en effet de leur
ÉTAT MORAL DIS ■UfVIJUlfB ACTUIL8. 1»9
probabilité sar un nombre trop faible de données positives ; les données les plus importantes ne se ré* vêlent pas à notre intelligence bornée ^ à notre ignorance des faits actuels, germe des événements futurs.
Dès lors le problème reste sans solution; aussi Victor Hugo s'est-il écrié :
« Non« ravenir n'est à personne, « Sire, ravenir est à Dieu. »
# Toutefois, dans un État bien gouverné, tranquille, sauf de récentes agitations religieuses, qui ne se pro* duisent encore qu*à la surface de la nation ou dans le sein même du clergé , un prince issu d'une race antique de souverains , et dont la dynastie semble devoir conserver le trône pour des siècles, fort du sentiment populaire qui est avec lui, a le droit de persécuter les novateurs, de proscrire leurs doctrines, d'étouffer dans Tœuf une querelle qui, plus tard, deviendrait une guerre : c'est même son devoir ; mais il n'appartient qu'au génie d'acquérir la certitude d'apprécier l'heure et l'étendue de ce devoir. La plupart des souverains s'y trompent , comme l'empei'eur Julien ; Philippe II, cependant, ne s'y est pas trompé.
Ce n'est donc pas dans l'abus facile de la force, dans la contrainte et dans les persécutions qu'on doit chercher la source des rapides progrès de l'islainisme, qui, dans la cinquantième année de l'hégire, s'étendait déjà du Turkestan à l'Espagne, en embrassant la moitié de l'Afrique et la moitié de l'Asie.
La cause véritable de ces progrès , c'est la facilite admirable d'assimilation qai caractérisait la religion nouvelle. Â quelque race qu'appartienne un homme, dans quelque culte qu'il soit né ^ il n'a , pour devenir musulman , que quelques mots à articuler ; à peine a-t-il prononcé la profession de foi consacrée : Il n'y a d'autre divinité que Dieu et Mohammed est le prophète de Dieu ; qu'il devient l'égal et le frère de tous les musulmans ; qu'il peut , s'enrôlant sous leur bannière, les suivre à la conqnéte du monde, partager avec eux les fruits de la victoire^ et briguer, au même titre qu'eux , tous les emplois dont le souverain dispose , ceux même du culte et de la justice, et les plus élevés, car il y a eu des mouftis de Constantinople qui étaient nés au sein du christianisme.
11 y a loin de cette bienveillance qui attire les néophytes et de ces faveurs qui fixent irrévocablement leur conversion, à cette intolérance qui fouille le passé , reproche au fidèle l'incrédulité de ses pères et creusait en Espagne comme un abime entre les chrétiens de vieille date et les Maures ou les Juifs convertis par la persécution. Pendant des siècles cette distinction des Espagnols en cristianos viejos et cristianos nuevos , a présenté la contre-partie de ce qui a lieu au sein de l'islamisme.
Les ordres religieux, les confréries, sortes de groupes secondaires , qui tendent à se former au sein des religions florissantes et dontia plus ancienne patrie semble avoir été l'Inde, sont toujours, aux yeux d'un observateur novice, la plus haute expression de l'idée religieuse dont ils invoquent le nom.
Les Européens se laissent facilement sédaire à cet égard par une apparence trompeuse : concluant en effet de ce qui leur est familier à ce qu'ils ne connaissent pas encore d'une manière complète, ils assimilent tous les ordres religieux à ceux auxquels le catholicisme a donné naissance; et cependant nées à l'ombre de la puissance des papes qui eût arrêté leurs écarts y les congrégations chrétiennes ne ressemblent en rien à celles que l'Orient nous présente. Elles forment une milice régulière et disciplinée, dont l'effort constant ne saurait avoir un autre but que la propagation et la défense du catholicisme. L'ordre si célèbre des Jésuites , grâce au choix remarquable de ceux qui le composent, sert de modèle à tous les autres et d'avant - garde à l'Église; la controverse difficile, les missions périlleuses, ne rebutent jamais ces religieux qu'on a représentés, avec4ant de justice, comme les véritables rameurs de la barque de safnt Pierre. Que de foi^ cependant et au moment où ils triomphaient pour sa cause , la papauté ingrate et mal inspirée n'a-t-elle pas arrêté leur essor et condamné leur audace! Une discipline de fer arrêtait leur réponse et l'ingratitude les trouvait préparés ; leur tâche pénible était reprise après ffn instant d'arrêt , sans que l'autorité se fût trouvée compromise ,^et sans que d'autres qu.'eux-mêmes eussent subi la honte de ses fautes.
Rien de semblable ne se passe en Orieht ; là pas dMnfaillibiHté, pas de discipline efficace : des ordres religieux , attribuant leur première origine aux khalifes légitimes, comme les mevlevis à Âbou-Beker
902 COmiDt AATIOm , tTUDW^ ITG.
guéri par le prophète, et tournant dans la caverne; les bektachi'à Ali, et d'autres à Omar ne font que ,cachersous ce spécieux mensonge leur origine hindopersanne en même temps qu'ils revêtent du manteau de rislamisme leurs doctrines secrètes , réminiscences de celles que Py thagore apportait à la Grèce y ou de celles qu'Épicure enseignait , et que l'immortel Lucrèce nous a fait connaître.
Les bektachis (1), dont la fondation remonte à Hadji-Bektach , qui sous Orkhan I*' , bénit les janissaires, en sont le plus remarquable exemple : soit que Hadji-Bektach ait lui-même professé leurs doc-* trines actuelles , soit qu'elles ne se soient glissées qu'après lui parmi ses sectateurs apparents, ces doctrines n'ont avec l'islamisme aucun point de contact. Affectant en public une foi vive , une dévotion ardente 9 c'est dans l'intérieur de ses couvents, loin des regards indiscrets de la foule , écartant même ceux des derviches d'un autre ordre , que le vtai bektachi se révèle ; si dans la rue, pour saluer un frère, il appuie à ses lèvres comme le dieu du silence l'index bien ouvert de sa main droite, c'est, dit-il au profane , pour rappeler le geste qui dans la prière accompagne la profession de foNe l'islamisme. A peine cependant
(1) Les derviches de cet ordre portent un bonnet pointu de laine rouge entouré d'un large rebord de fourrure noire.
La plupart des affiliés placent sur leurs portes, soit quelque devise mystique, soit Timage d'un lion Hayder, animal emblématique d'Ali, fils d'Abou-Taleb,f|ui portait le surnom d'Hayder.
Les affiliés se reconnaissent entre eux à certains signes de convention analogues à ceux usités par les francs-maçons.
tTAT HOmiL im MU0UUIAII8 AGTUILS. 305
a-t-il franchi les murs qui le dérobent à la curiosité hostile des eulémas que sa proression de foi devient tout autre. '
Chaque âme humaine , dit-il , est une portion de la divinité , et la divinité ne réside que dans Thomme. I/âme éternelle servie par des organes périssables change constamment de demeure , mais sans quitter la terre : le ciel et Tenfer seraient des fables , si la terre n*était elle-même un paradis pour Thomme initié aux mystères du plaisir, et que la mort , ce mensonge lugubre, Tenfer, ce mensonge terrible, ont cessé d'ef* frayer. Toute la morale consiste à jouir des biens du monde sans nuire à autrui , et tout ce qui ne fait de mal à personne est licite et indifférent. Le sage est néanmoins celui qui règle ses jouissances : car le plaisir est une science qui a ses degrés, un mystère qui peu à peu se découvre à l'œil des initiés. De toutes ces jouissances, la plus vive est la contemplation , qui devient la rêverie et la vision céleste.
La contemplation dégénère souvent parmi les bektacbis en hallucination; c'est aux substances enivrantes, mais surtout au hachich qu'elle emprunte ce dernier caractère*
Révolutionnaires en politique, toi^jours remuants et alliés fidèles des janissaires, les bektaehis, frappés avec eux , leur ont cependant survécu ; leur influence a reparu : le nombre de ceux de leurs affiliés qui n'habitent pas les couvents est énorme en Asie et dans la Turquie d'Europe; à Constantinople, je Tai entendu évaluer à un tiers des habitants de cette ville, et je ne crois pas commettre une exagération an le
204 COPiSIDÉRATlONS ^ ÉTUDBS ^ ETC.
fixant à un cinquième. Les bektachis^ du reste, acceptent Tadhésion des non-musulmans. Les mevlevis, qui sont peut-être moins faciles à ce sujet, aiment cependant beaucoup les chrétiens, et les rufayis passent pour témoigner la même bienveillance aux juifs.
L'islamisme est chez les Turcs miné par l'action incessante des ordres religieux, mais ce péril a existé de tout temps et s'est montré quelquefois bien plus redoutable qu'il ne Test aujourd'hui. Il ne menace d'ailleurs que l'Europe et l'Asie , on n'a pas à le redouter en Afrique : les populations d'origine arabe ont moins de considération pour les ordres religieux, et connaissent généralement mieux les dogmes de l'islamisme que les Turcs ; aussi ne retrouve-t-on parmi elles que des vestiges insignifiants des trente-cinq ou quarante congrégations connues en Turquie ; c'est même aux Turcs qu'on en doit attribuer l'introduction dans celte partie du monde; les congrégations les plus vénérées au Caire, sont celle de Seyd-Ahmed-Bedawi, dont le tombeau esta Tanta ; de Cheikh Ibrahim ed Dessouqi, enterré sur lès bords du Nil de Rosette à Dessouq ; d'Abd-el-Kader Djelani, d'Ahmed-Rufayi. Dans le Gharb on trouve aussi quelques ordres qui presque tous ont commencé dans le Maroc ; ils appartiennent à la congrégation d'Ali : on cite entre autres les derkawi , les aïssawa ; ce sont plutôt des jongleurs que des saints.
Quant aux populations musulmanes du Soudan, le dervichisme ne parait pas avoir étendu ses ramifications jusqu'aux contrées qu'elles habitent; il ne s'y montre qu'accidentellement et y est en général rem-
ÉTAT MORAL DES MUSUIJIAMS ACTUBLS. 205
placé par des saperstitions locales d'un caractère tout différent. C'est en vain du reste que les eulémas chercheraient à lutter contre les congrégations régulières ^ les sentiments du peuple étant irès-favoràbles à ces dernières.
Le peuple arabe , sous le khalifat des Âbassides, se distingua dans toutes les branches des connaissances humaines , et fut comme l'anneau intermédiaire chargé de transmettre aux chrétiens, retombés dans une barbarie profonde, la science des Grecs et leur civilisation.
Comment à ces beaux jours de Tislamisme , Tignorance actuelle de ses enfants a«t*e]le pu succéder? {K)urquoi celte renaissance hâtive a-t^elle été sans lendemain? On s'est souvent adressé cette question : Quelques esprits prévenus ont avancé que l'islamisme seul avait arrêté le progrès, en ne voyant dans la science qu'un argument contre le dogme. Je considère, quant à moi, cette décadence comme le triple résultat,
1" De l'absence d'un gouvernement légitime et unique, basé sur une loi de succession, dont la clarté n'eût laissé aucun prétexte à Tambition des grands et aux dissensions intestines des familles régnantes.
2* Des guerres défensives que les musulmans ont eu à soutenir contre les chrétiens , et surtout des croisades, qui furent comme le reflux de cette marée humaine qui avait porté le peuple arabe jusqu'aux extrémités occidentales de l'Europe.
3* De la marche dévastatrice de Timour et de l'asservissement de la race arabe par les Turcs encore grossiers, pleins de mépris pour l'étude et qui, comme
flO« COHSIDtEÀTIONS y «TUDM^ BTC.
lesTartaraB, n'avaient d'admiration qne pour la force brutale.
Quelle civilisation eût survécu à tant de luttes , à tant de défaites? L'empire arabe attaqué , envahi ^ subjugué par les barbares de TÂsie centrale, ne devait-il pas suivre le sort de Tempire romain , et ses glorieuses traditions tombées entre des mains iudi* gnes , pouvaient^lles ne pas s'oublier et se perdre ?
La science , reléguée d'abord parmi les gens de loi ou les prêtres , tendait chaque jour à se dépouiller davantage de tout ce qui n'était pas exclusivement relatif à l'administration de la justice ou à l'accomplissement des devoirs religieux. La poésie pouvait encore distraire de temps à autre les princes et les grands, mais cette poésie, pour charmer des esprits vulgaires et des Ames corrompues , devait perdre tout caractère élevé , toute portée philosophique , pour ne plus tracer que des tableaux fabuleux de la guerre ou des images lascives propres à réveiller l'ardeur des sens en exaltant l'imagination.
Les romans d'Antar et d'Âbou-Zett, les contes des Mille et une Nuits , les chausons arabes et surtout les chansons turques, moins chastes eucore que les gazais de Hafiz , telle est la littérature , telle est la poésie qui font oublier aux musulmans modernes , les admirables poëmes de l'iman Ghafey. Plus de science d'ailleurs; si peu de gens savent lire, ou daignent le faire eux-mêmes , si leur rang est élevé, que tout colonel ou tout major qui en Egypte reçoit une lettre, appelle un chrétien pour la lui déchiffrer^ et se borne à lui indiquer le sens d'une réponse à laquelle il ne
ÉTAT MORAL DU MUflULMAlft ACTUELS. S07
fait, sans y jeter les yeux, qu'apposer son cachet.
Écrire sa signature ne se fait qu'en justice et par la main du juge. Le khan des Tartares et celui des Turcs trempaient jadis leur main dans l'encre et en laissaient l'empreinte sur leurs dépêches ; c'était sou* vent une marque destinée à rappeler un droit de propriété , une prise de possession ; c'est ainsi que Ton voit à Sainte-Sophie l'empreinte de la main de Mohamed il, qui , en entrant dans ce temple, l'appliqua sur ime de ses colonnes en s'écriant : bou benum , ceci est à moi !
Le Toughra des sultans actuels consacre le souvenir de ce mode de signer : ces trois lignes noires qui s'en détachent comme autant d'étendards, sont la trace des doigts, qu'après avoir signé , le prince laissait en retirant sa main , trainer encore sur le papier»
Les musulmans actuels ne cherchent plus dans les mathématiques que ces éléments vulgaires dont le cadi a besoin pour partager les héritages.
La géographie , par une réminiscence étrange des théories d'Homère et du fleuve Océan, donne à la terre la forme d'un plateau. Au centre est le sanctuaire vénéré de la Mecque; à la circonférence se trouvent le Bahar ez Zolmat et le Djebel Kaf qu'habitent les génies.
L'histoire est oubliée; ses monuments enfouis dans les bibliothèques, n'en sortent jamais et n'y sont pas consultés. La mosquée d'el Âzhar , qui prodigue à ses étudiants les ouvrages religieux , cache à la curiosité du monde savant d'immenses richesses historiques et littéraires.
La théologie seule est étudiée , et encore, dans la mosquée dont je viens de parler, la plus célèbre des universités africaines , le clergé musulman n*enseigne-t-il à plus de dix-huit cents écoliers que la logique (îlm el mantiq) , la grammaire (ilm en nahhou), la théodicée du senousi y ou plutôt la science de Tuuité de Dieu (tlm et taouahhid) et le commentaire du Coran (tlm tefsir el Couran). C'est par cœur, du reste, que tout s'apprend; le professeur lit une phrase, Tauditoire Técrit ou la répète ; le professeur l'explique , • demande si tout le monde en a bien compris le sens et passe à une phrase nouvelle; il en résulte que tous les esprits façonnés de même et par le texte invariable d'un petit nombre de livres, suivent sans critique et sans initiative une routine aveugle, que le passé consacre mais qui ne donnera rien à l'avenir.
Où la philosophie végète il n'y a de place que pour la fable, aussi des croyances bizarres, que rien dans le Coran ne justifie, sont-elles devenues populaires; les légendes sont pleines de miracles et l'histoire contemporaine devient une légende. Mohammed-Âli , qui fut plus tard pacha d'Egypte, étant enfant et aidant son père à la culture de sa métairie , apporte un jour de l'eau au prophète Khizr , qui lui apparatt sous les traits d'un derviche et se plaint à lui d'une soif excessive.
Quelques années plus tard, parcourant le bazar de Constantinople, il revoit son derviche qui, courant de côté et d'autre en criant : qui veut acheter rÉgypte pour 20 paras? qui veut l'Egypte? finit par s'arrêter devant lui , reçoit ses 20 paras et s'éloigne
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en lai disant : TÉgypte est à toi , Dieu te Ta donnée, va la prendre.
Mohammed-Âli part pour TÉgypte , son ambition le fait passer pour un fou auprès de ses compagnons qui rappellent deli Mohammed- Ali , mais Dieu le soutient et l'Egypte ne tarde pas à le choisir pour son prince.
Un ànier du Caire effectue en quelques instants le voyage de la Mecque; devenu saint depuis cette époque , il parcourt chaque année , la veille du grand beïram, le souq es slahh (bazar des armes) en agitant un sabre et proclamant son départ. Le lendemain les pèlerins ne manquent pas de le voir au Djebel arafat.
La croyance à Tinvisibilitéde quelques saints ^ dont la résidence est indiquée , tel que le Kutb el mutavsrali, celle de la double vue , celle des sorciers et du mauvais œil, qu'une main ouverte ou d'autres pratiques peuvent seules conjurer, si le nom de Dieu n'est pas invoqué par celui de qui on le redoute ; la croyance à l'efficacité des talismans, celle des revenants, des apparitions, des visions, sont générales parmi les Musulmans actuels. Toutes ces superstitions sQnt du reste, antérieures à l'islamisme qu'elles ont envahi; quelques-unes même , plus étranges que les autres , doivent être rapportées aux fables de l'Egypte ancienne ; c'est ainsi qu'à Keneh , dans le Sald , on croit que l'âme de tout enfant nouveau-né passe pendant la nuit dans le corps d'un chat qui le matin s'évanouit et disparaît. Si le chat est blessé, l'enfant éprouve la douleurde la blessure,'si le chat est tué l'enfant ne tarde pas à succomber ; aussi voit-on le soir les nouvelles mères
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courir les rues de la ville en criant : Musulmans , fermez vos fenêtres , cachez vos provisions , et si les chats pénètrent chez vous, épargnez-les; Dieu vous en tiendra compte.
C'est en vain que le clergé musulman chercherait à combattre de tels préjugés , ils ont jeté de trop profondes racines dans les esprits pour que leur des* traction soit possible sans le concours de circonstances toutes particulières. Les Égyptiens sont tenaces , et pour adorer Jésus , comme nous Ta appris Tempereur Hadrien , ils Tidentifiaient avec Sérapis.
Yolney a dit qu'il y avait de nos jours» en Orient^ autant de miracles qu'autrefois, parce que Tignorance y était la même. Il a raison ; les visions sont toujours le prétexte allégué par les néophytes de l'islamisme. On cite à ce sujet de nombreux exemples de la réserve avec laquelle de tels récits ont été accueillis par des musulmans éclairés; en voici un qui est nouveau :
Un chrétien converti à l'islamisme et qui était devenu capoudan pacha, fut envoyé avec sa flotte contre les Vénitiens. La veille du jour où il devait les combattre des doutes s'élevèrent dans son esprit, au sujet de sa nouvelle religion ; il résolut de l'abandonner et de préparer l'éclat de son retour au christianisme en livrant lui-même à Tennemi la flotte qui lui était confiée.
A peine cependant la nuit était-elle venue et le sommeil commençait-il à s'emparer de lui qu'une vision effrayante vint le surprendre. 11 vit se creuser à ses pieds un puits d'une profondeur énorme et^ sor-
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tir de ce puits , un serpent dont la gueule lançait des flammes.
Réveillé en sursaut par une émotion des plus vives, il appela auprès de lui Taumônier de son bâtiment et lui demanda TexpUcation de son rêve. Cet aumônier, versé dans la connaissanee des songes, lui répondit que son âme avait couru un grand péril et que Dieu , par un effet de sa grâce , avait voulu le prévenir à temps.
Le capoudan pacha abandonna dès lors ses velléités de trahison, et, secouru de Dieu, battit la flotte des chrétiens. Devenu plus tard grand visir , il venait souvent à lui des Grecs ou des Arméniens qui, déclarant avoir eu une vision céleste , demandaient à em« brasser Vislamisme : Avez-vous vu un puits , leur disait-il, et que sortait-il du puits? Les néophytes , embarrassés de cette question, ne savaient qu*y répondre , et le visir leur Faisait trancher la tète en disant : Ainsi périssent ceux qui se jouent de Dieu et se raillent de son culte.
On sait la parole de Eupruli pacha , à qui un Grec racontait une apparition qu'il avait eue du prophète : Quoi! s écria ce vieillard, depuis quatre-vingts ans je prie Dieu cinq fois chaque jour, jamais je n'ai manqué au jeûne et cependant le prophète me dédaignerait pour ne se montrer qu'à un ivrogne et à un chien I
Je viens d'exposer l'ignorance des musulmans actuels; quant à leurs préjugés, l'Europe, la France même, ne nous en offriraient pas moins. iMais si ces erreurs , triste héritage des temps passés , conservent au milieu de nous tout leur empire sur une certaine
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classe de la population, il existe cependant une sorte d'aristocratie intellectuelle , formée de tous ceux qui ont suivi les cours de nos écoles publiques, voyagé au loin , ou lu , observé et compris , sur lesquels ces erreurs n'exercent plus aucun empire et que nul charlatanisme , même de bonne compagnie , ne saurait séduire, et c'est là ce qui nous différencie des Orientaux, que leur ignorance, à quelque classe de la société qu'ils appartiennent, met tous également à la merci du mensonge le plus niais.
La branche de Falchimie, dont le but est la fabrication de Tor , ne pouvait échapper à Tatlention , aux recherches de gens peu éclairés, amis du plaisir et ennemis du travail ; aussi les peuples musulmans , les Arabes surtout , se sont^ils adonnés longtemps à cette étude stérile , qui n'est pas encore entièrement abandonnée par eux de nos jours.
Non-seulement ils pensent que l'on peut arriver à faire de l'or de toutes pièces , mais encore ils sont fermement convaincus que l'on en fait journellement autour d'eux ; seulement , disent-ils , le secret est bien gardé. Peut-être même. Dieu qui dédaigne de le laisser connaître aux puissants de la terre, ne le révèle-t-il qu'à un petit nombre de dferviches , voués à la pauvreté , pleins de mépris pour les biens de ce monde et qui ne songent à s'en servir que pour la gloire de la religion et le bien de leurs frères. La fabrication d un métal si précieux exige d'ailleurs tant d'attention , des précautions si nombreuses, une exactitude si grande, que les plus habiles n'y sauraient réussir que rarement.
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On raconte que le savant Djaber, traversant un joar les bazars de la ville qu'il habitait, aperçât au-dessas et tout autour de la boutique d'un droguiste un grand nombre de petits papiers portant tous la même suscription ; à savoir que Dieu confonde Djaber (Allah inbal Djaber) ; s'étant approché du droguiste , qu'il n'avait jamais vu : Pour quel motif, lai demanda le savant arabe j as-tu couvert ta boutique de ces écri* teaux qui appellent sur Djaber la malédiction de Dieu ?
Que Dieu confonde encore une fois de plus Djaber, répondit le marchand ; j'étais riche, il y a quelques an- - nées, quand le malheur voulut qu'un livre écrit par cet imposteur sur l'alchimie, me tombât entre les mains; aussitôt je résolus de suivre ses traces, espérant arriver à fabriquer de l'or ; aucune fatigue ne me rebuta , aucune dépense ne m'arrêta. Mais, hélas! mes fatigues, mes dépenses ne m'ont mené à rien et je me suis réveillé du plus beau de tous les songes, désabusé, ruiné, déshonoré. Aussi, trouvant dans Djaber l'origine de tous mes malheurs , je crois ne pouvoir le charger d'assez de malédictions.
Ainsi, reprit Djaber , te voilà ruiné , tu vas fermer ta boutique et cesser ton commerce, il te faudra recourir à quelqu^travail manuel qui te fasse vivre; eh bien , si tu veux me suivre maintenant et faire tout ce que je te commanderai, je me charge de te venir en aide et, s'il plaît à Dieu, ta ruine fera place à la fortune.
Ranimé par les paroles qu'il venait d'entendre, le marchand ferma sa boutique et se mit à parcourir la ville avec Djaber.
Ils passèrent devant une boutique où l'on vendait du
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riz, Djaber en acheta deux livres et en remît une aa droguiste ; il partagea un peu plus loin avec lui quelques livres de charbon, du beurre, un peu de sel, lui donna une casserole et en prit lui-même une semblable; arrivé bientôt à la porte de sa maison, il y fit entrer le droguiste, le conduisit à la cuisine et lui montrant un fourneau : Nous avons apporté, lui ditil , Tun et l'autre tout ce qu'il faut pour faire le pilau ; mets-toi à ce fourneau , je me mettrai à celui-ci; allumons nos feux et faisons deux pilaus, qui, si nous les faisons bien , ne différeront pas l'un de l'autre.
Tous deux se mettent à la besogne : Djaber allume ses charbons, fait bouillir l'eau; déjà son riz se gonfle et se ramollit ; il y ajoute le beurre et y jette le sel ; sa tâche va être terminée; le droguiste cependant s'épuise à souffler son feu ; son riz , son eau même ne sont pas encore dans la casserole; Djaber s'arrête un instant, et le regardant avec un sourire : Eh quoi ! lui dit-il , tu n'as pas encore pu commencer que déjà j'ai fini ; rien cependant n*est plus facile à faire que le pilau , mais rien ne peut se faire sans étude. Tu ne saurais faire cuire du riz et tu avais la prétention de fabriquer de l'or ; ne t'étonne pas d'avoir échoué; cesse de maudipe Djaber, étudie patiemment, comme il l'a fait; ou mieux encore, renonce à poursuivre un but qu'il est au-dessus de les forces d'atteindre, tu perdras tes soucis et tu retrouveras la fortune. L'histoire ajoute que Djaber , après avoir donné à son malencontreux émule cette petite leçon , s'empressa de lui enseigner , non l'art de fabriquer l'or, mais celui de faire des pâtisseries
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très-délicates, des confitures exquises, et qu'il le mit ainsi à même de regagner ce qu'il avait perdu.
Les musulmans, Arabes ou Turcs , doivent, selon moi y au contact de deux peuples corrompus et décrépits, les Grecs et les Persans, toute leur corruption et tons leurs vices (1). Avant que Mohammed II, par exemple, entrât à Constantinople souverain d'un peuple redouté, maître de Brousse et d'Audrinople , on ne saurait nier qu'il n'eût déjà une cour , qu'il ne s'entourât d'une certaine pompe, ne vécût avec un certain luxe; mais qu'était cette cour? l'entourage d'un soldat ; cette pompe? celle des camps, ce luxe? une profusion sans recherche.
11 avait , sans doute , de nombreux esclaves , un peuple de serviteurs, des centaines de chevaux. On lui servait de ces repas homériques, où figuraient des bœufs entiers, des montagnes de riz, des lacs de lait caillé.
Mais quels ne furent pas l'étonnement , l'admiration de ce chef de hordes, de ce barbare, lorsque, venant de franchir la brèche de Constantinople et de fouler aux pieds le cadavre du dernier empereur grec, il pénétra, le sabre à la main, dans le palais des Comnène. Quelle impression ne dut pas faire sur l'âme de ce conquérant la vue de tant de trésors amasbés depuis des siècles, les bains de porphyre, les galeries de marbre, les lits moelleux couverts
(i) Il en est de même des Russes, disciples aussi des Grecs, dont ils ont adopté la religion.
d'étoffe8 étiDcelaates, soutenus par des pieds d'or ciselé.
La foule tremblante des ofTiciers et des eunuques lui ouvrit les portes d'un gynécée qui lui rappela les houris du ciel. Il vit les jardins parfumés, entendit le chant des musiciens ; tout devait le séduire et le captiver ; nouvel Annibal il s'arrêtait, non plusàCapoue, mais au sein même de Rome. L'ennemi était écrasé , l'empire était conquis; il n'y avait plus qu'à jouir de la victoire. Le khan revêtit donc le manteau du césar, trôna dans son palais, reposa sur son lit; traduisit en turc les qualifications grecques des officiers , appela le gynécée harem, remplaça l'église par une fiiOsquée , et tout fut dit.
Les soldats suivirent l'exemple du capitaine. Une vie de luxe et de plaisir remplaça pour eux une existence pleine de périls et de fatigues. Devenus les maitres d'un peuple vil et corrompu, ils ne tardèrent pas à imiter ses vices et sa bassesse. Comme les Grecs, ils mirent à l'enchère les faveurs, les emplois, les décisions même de la justice; comme eux ils fré* queutèrent les cabarets.
Maitres de la Grèce , ils adoptèrent la pédérastie , vice presque inconnu parmi nous, mais dont la Grèce a été de tous temps l'académie, le temple , le foyer.
Ce vice doit son origine à l'oisiveté , a la satiété. Une civilisation trop mûre se révèle toujours par la dégénérescence du goût, dans les arts comme dans la recherche du plaisir. Les Italiens en Europe, les Chinois en Asie en sont des exemples.
Des mœurs guerrières et brutales peuvent aussi
donner naissance à la pédérastie , elles inspirent en général Thorreur des femmes et portent à Tuir leur société. Elles font mépriser leur faiblesse, leur coquetterie, leur futilité, aimer l'obscénité, Tinstinct querelleur des jeunes garçons , admirer leur élégance à cheval , leur adresse dans la lutte , leur courage dans le combat. Je ne crois pas toutefois que ce motif qui y avait conduit les Gaulois y ait également amené les Turcs et les Arabes : rien ne porte à supposer que la connaissance de ce vice ait précédé pour eux leurs conquêtes.
On s'imagine à tort que les obstacles apportés au rapprochement des deux sexes en sont une cause fréquente; je ferai remarquer à cet égard que la pédérastie n'est habituelle eu Orient que parmi les gens riches, mattres d'un harem nombreux, auquel il leur serait facile d'ajouter sans cesse de nouvelles esclaves.
Le paysan, au contraire, le Bédouin, que l'impossibilité d'acquitter la dot d'une femme contraignent à vivre plusieurs années dans le célibat, ne se préoccupent pas des jeunes garçons et ne voient guère qu'avec dégoût la conduite des Turcs et de leurs compatriotes plus riches qu'eux.
L'indulgence de la loi n'est pas sans influence sur Taccroissement de la dépravation ; quant à l'ardeur du climat , elle irrite les sens , porte à des excès qui amènent la satiété , le dégoût des plaisirs naturels , un besoin factice du changement et de la nouveauté.
n est à remarquer , cependant , que les noirs de TAfrique ne sont aucunement adonnés à ce vice ; qu'ils n'en ont pas même l'idée, et que de tous les
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Oriontanx, les Turcs et les Persans , qoi sont les plus septentrionaux , sont ceux chez lesquels il présente le plus de développement.
Un vice analogue existe dans les mômes contrées , parmi les femmes; mais ce vice y est beaucoup plus récent, et je ne crains pas d'affirmer qu'il y est venu de l'Europe occidentale. II y a toutefois fait de grands progrès et, à ce point de vue, l'Orient nous dépasse déjà de beaucoup. Il ne montre pas, malheureusement , la même aptitude lorsqu'il s'agit d'imiter ce que nos institutions ou nos mœurs ont de meilleur.
La mauvaise foi , la vénalité , président à toutes les transactions; les emplois sont vendus par les ministres , ceux qui les ont payés regardent les peuples dont on leur confie le gouvernement comme une ferme qu'il leur est permis d'exploiter et comme leur bai! ne parait pas devoir être d'une longue durée , ils ont recours aux exactions les plus odieuses pour rentrer dans leurs fonds et s'enrichir rapidement.
La justice est au plus offrant , le vestibule des tribunaux est rempli de faux témoins qui offrent aux plaideurs leurs services et que le juge accueille' ou repousse, suivant qu'il a ou n'a pas été acheté par ceux qui les produisent.
L'usure achève de ruiner le peuple. Proscrite par l'islamisme , odieuse aux musulmans , elle se réfugie dans les bas fonds de la population conquise et de l'immigration étrangère; elle prête sur gages, elle prête sur les récoltes à venir, ou les achète d'avance ; elle acquiert à un rabais excessif les bons de solde distribués aux troupes et s'en sert pour payer les
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achats faits au gouvernement; circonvenant les chefs de l'Élal elle fait varier de la manière la plus scandaleuse la valeur des monnaies d'or et d'argent. At-on un payement à foire? Tor monte; a4-on un payement à recevoir? For baisse, et ce scandale devient la honte et le déshonneur de l'Europe, dont il enrichit quelques bâtards.
Partout la corruption, partout la bassesse, partout la trahison, partout le pillage, la rapine, l'usure. Non ce spectacle n'est pas celui que l'islamisme devrait nous offrir; c'est un reflet de Byzance, et les Turcs actuels ne sont que les plagiaires des Grecs ou leurs élèves.
Je pourrais achever ce triste tableau que je n'ai fait qu'esquisser rapidement ; mais on y verrait une attaque, déplacée peut-être, contre des gouvernements faibles ; on croirait que j'obéis à de la haine, à du res;sentiment , tandis que j'écouterais la seule voix de l'intérêt que les peuples de l'Orient m'inspirent et que si je les blâmais , ce ne serait assurément que pour les corriger.
C'est d'ailleurs moins sur eux-mêmes que sur les Européens ou les rayas qui les rongent , que devrait s'exercer mon indignation, et, je l'avoue, je rougirais de dévoiler toutes les turpitudes de ces hommes que des liens divers rattachent à l'Europe ou à la France.
De même que le meurtre n'est pas le seul attentat que l'homme puisse commettre contre son semblable et qu'il y a bien des degrés à l'expression de la haine, tels que l'injure et la mutilation , une mort violente
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n'est pas le seul moyen mis en usdge par Thomme pour se détruire.
Le suicide a ses degrés comme le meurtre; celui qui se déshonore par le crime voue son nom à rîn<> jure; celui qui s'abrutit par le vice perd la moitié de son être en perdant sa raison; Teunuque n*a de mutilé qu'une partie de son corps , une de ses fonctions est seule supprimée; l'idiot, plus à plaindre, n'a gardé de son àme qu'un vestige ; il ne pense plus, il rêve , il a cessé de vivre , il végète.
L'homme tombe quelquefois à ce degré d'abaissement par l'abus des plaisirs vénériens , qui tarissant en lui les sources de la génération, consument lentement le principe même de son activité et de sa vie.
Plus fréquemment encore , par l'usage habituel de substances qui irritent le système nerveux ou para* lysent l'action du cerveau , produisent la manie et le delirium tremens.
Ce suicide est souvent involontaire ; celui qui le commet ne se rend qu'imparfaitement compte du mal qu'il se fait à lui-même; il n'entrevoit qu'à peine l'abtme vers lequel l'entraîne une pente fatale, il obéit à un instinct qui le trompe : malheureux , il cherche dans l'ivresse l'oubli de ses maux, comme le malade demande à l'opium l'oubli de sa douleur. Ruiné, abandonné , proscrit, il voit reparaître dans ses rêves un passé dont la joyeuse image lui fait perdre de vue les angoisses du présent , l'incertitude poignante de l'avenir; il meurt pour boire l'eau du Léthé : c'est qu'en effet l'ivresse est un remède honteux, mais un remède efficace des blessures morales; elle calme,
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elle endort, elle rend insensible, elle tue Torgane qui souffre. C'est pourquoi ceux qui s'y adonnent ne cherchent pas dans le poison qu'ils prennent un goût agréable f un parfum exquis; Talcool est brûlant, Topium est amer , le hachich acre et ses préparations nauséabondes et fades. C'est l'ivresse qu'ils veulent , elle devient bientôt uue habitude , un besoin ; le corps la réclame , l'agent de sa ruine est devenu l'instrument artificiel de sa vie ; sous l'influence du poison qu'il recherche, l'ivrogne, dès que sa fatale passion a altéré la marche de ses fonctious^ parait se ranimer un instant , sa pensée semble moins imbécile d'abord, son mouvement moins paralysé; à jeun, il sommeille et souffre , sa langue bégaye et s'embarrasse , son esprit hésite , sa main tremble et son pied chancelle. Cet état, qui était la suite de ses premiers excès, a fini par caractériser mieux leur intermittence; mais il s'accompagne d'une tristesse, d'un dégoût, d'une prostration insupportables ; c'est pour y échapper que l'ivrogne a recours à de nouveaux excès , chaque jour plus fréquents , chaque jour plus prononcés. Cause et effet, les doses croissent avec le mal et le mal avec les doses, jusqu'à ce que rien ne soit plus capable d'ébranler un corps épuisé, de ranimer les sensations d'un cadavre , jusqu'à l'idiotisme et jusqu'à la mort.
Tous ces poisons qui enivrent appartiennent, en effet, au rogne végétal , et l'économie supporte longtemps l'action des poisons végétaux pris à des doses faibles d'abord et qui ne sont que graduellement augmentées ensuite.
Les uns sont stupéfiants, les autres narcotiques.
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Les plus usités sont : ralcool , Topium , la belladone, lesafran, le hachich, le cat yemeui, Tambre gris.
La loi musulmane proscrit également toutes ces substances, malheureusement cette loi salutaire n'est pas observée comme elle devrait Tétre : on la viole souvent, mais en évitant le scandale qui exposerait à des poursuites judiciaires. Aussi , le vin qui ne produit rivresse que si on en boit une grande quantité , est abandonné pour Feau-de-vie plus énergique, plus active, et dont la présence dans une maison est plus facile à dissimuler. Les Turcs en font Tabus le plus condamnable; la force de leur constitution leur permet toutefois d'y résister plus longtemps que nous ; il n'est pas rare d'en trouver qui , chaque jour, boivent un litre et demi et deux litres d'eau-de-vie à. 4 8 et 20 degrés. J'en ai vu qui vidaient de grands verres de kirchen wasser et d'absinthe pure, sans que leur raison en parût troublée le moins du monde. L'ivresse du vin est gaie et bruyante , celle des liqueurs forte est, au contraire, triste et morose; les organes digestifs, plus ou moins irrités, deviennent le siège de maladies aiguës ou chroniques particulières ; la dyssenterie et le choléra font de nombreuses victimes parmi ceux qui s'adonnent à ces boissons. Les fièvres intermittentes, au contraire, les attaquent rarement dans les contrées même les plus marécageuses , les plus infectées de miasmes.
L'usage du vin parmi les musulmans est circonscrit aux contrées qui le produisent, telles que l'Anatolie, la Syrie, où la vigne est cultivée par des populations chrétiennes.
A propos du vin , je placerai ici une anecdote qui montre de quelle façon les Orientaux envisagent Tivrognerie.
Un khatib , se rendant le vendredi à la mosquée pour y réciter le prône, aperçut devant sa porte l'un de ses voisins, qui le supplia d'entrer chez lui et de venir se reposer avec quelques amis dans son jardin. Le khatib , qui avait quelques instants devant lui , ne se fit pas prier; il passa dans le jardin avec le mattre de la maison et ne fut pas peu scandalisé d'y voir que ses amis j loin de penser à se rendre à la mosquée , célébraient Bacchus le verre à la main ; à peine l'enrent-ils aperçu qu'ils l'invitèrent tous à les imiter. Le pauvre homme ne s'en souciait guère : Bois une goutte de vin pour me faire plaisir , lui criait-on à la fois de tous les côtés; on refusait d'admettre ses scrupules, on lui versait à boire; le respect humain s'en mêla, le khatib porta un verre à ses lèvres et le vida. Chacun voulut alors boire à sa santé, il dut répondre a tous les toasts. Pour la première fois de sa vie, cependant, il avait bu du vin , ses idées commençaient à se troubler; mais l'heure du prône était arrivée, le khatib ne pouvait rester plus longtemps.
Il quitta la joyeuse bande des buveurs , franchit la distance qui le séparait de la mosquée, et non sans quelque difficulté, gravit les marches de sa chaire. Une fois là cependant ses jambes commencèrent à vaciller, il dut s'appuyer à la rampe : tout lui sembla tourner autour de lui. Sa mémoire devint rebelle, sa langue B'embarrassa , et le malheureux khatib, perdu dans la première phrase de son prône, la répétait, au grand
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étonnement de l'assemblée , sans pouvoir en sortir ; quand tout d'un coup, le vin dont il s'était gorgé s'ouvrit une issue par le haut, inonda les marches de la chaire, et, ruisselant jusqu'au centre delà mosquée, donna à ses ouailles la clef de son hésitation et la preuve matérielle de sa culpabilité.
Cette évacuation rendit au khatib sa raison, il sentit qu'il allait être perdu, entendit s'élever contre lui un conce/t de malédictions , et ne voyant de salut que dans la fuite, profita de la première émotion de son auditoire, se laissa glisser plutôt qu'il ne descendit de sa chaire , traversa en quelques bonds la mosquée ; arrivé à la porte, enfourcha la mule qu'un serviteur venait d'amener pour l'y attendre et partit au galop. Avant que personne ne songeât à le poursuivre , il était déjà hors de vue , presque hors de péril , il ne s'arrêta cependant qu'après une course de deux ou trois heures. La route étant coupée par un ruisseau , il mit pied à terre , prit sa bête par la bride , et pensant qu'elle était altérée, voulut la faire boire; la mule cependant n'avait pas soif : c'est en vain qu'il lui montra l'eau, qu'il la caressa, qu'il lui parla; c'est en vain qu'il agit sur sa bride pour la contraindre à mettre sa bouche dans le ruisseau , en vain qu'il la frappa : la mule décidée à ne pas boire ne buvait pas.
Le khatib alors comprit que Dieu voulait lui donner une leçon, et, levant les yeux au ciel, il s'écria : Omon Dieu ! je suis donc plus stupide que cet animal , car rien ne peut le déterminer à boire lorsqu'il n'est pas altéré ; c'est en vain que j'emploie à l'y contraindre le douceur et la force, tandis qu'il a suffi pour que
je m'abreuvasse d'une liqueur que je n'aime pas, qui est impure et défendue , de quelques prières et de quelques flatteries seulement.
L'opium et le hachich sont les substances dont les Orientaux font, du reste, le pi us d'usage pour s'enivrer. Elles sont dans la pratique plus tolérées que les boissons alcooliques ; quant au safran , qui serait dans le même cas que l'opium et le bachich , il produit une cépbalalgie très-désagréable.
La mention du hachicb m*en traîne à parler de cette plante, sur laquelle on a beaucoup écrit depuis quelques années et sur laquelle il reste cependant beaucoup à dire. D'ailleurs cette plante, ce chanvre {cannabis indica), se retrouve en Afrique, et c'est probablement du Soudan qu'elle a passé à Tunis, à Tripoli, où on l'appelle tekrouri, nom qu'on donne à la Mecque aux pèlerins noirs pour indiquer leur provenance. Peut-être le mot de tekrour est-il , comme le pensent quelques géographes, le nom d'une province du Soudan ; peut-être aussi n'est-il qu'un dérivé d'une racine arabe qui indique l'action d'améliorer, de rendre plus parfait. En Perse, le cannabis indica porte le nom arabe d'esrar (les secrets) ; on le regarde comme Tinitiateur des mystères.
Le mot de hachich signifie tout simplement herbe; ceux qui l'appellent ainsi le font parce que c'est à leurs yeux l'herbe par excellence; peut-être aussi en ont-ils pris l'habitude afin de ne pas choquer par un terme plus spécial l'oreille des passants, lorsqu'ils l'achètent dans le bazar ou le demandent dans les cafés.
22e CONSTDÉRATIOlfS^ fiTUDBS, SIC.
C'est ainsi que j'ai entendu au Caire des gens demander de Teau-de-vie aux cafetiers en leur disant : Eddini men dika (donne*moi de celle-là) { le plus dévot personnage n'y trouvait rien à redire.
Le hachicn doit son action à une résine parttcu-' lière, qu'un pharmacien établi en Egypte, M. Gastinely en a extraite, et à laquelle il a donné le nom de hachicbine.
Cette résine est d'une belle couleur verte, qui n'est pas due à la présence de la chlorophylle ; elle est visqueuse, le goût en est désagréable. Je ne connais rien qui s'en rapproche, on ne peut qu'en dire qu'il est sui gerferis.
Je n'ai pas à parler ici des procédés employés par M. Gaslinel pour obtenir ce principe actif; ils n'ont rien do commun avec la pratique des Orientaux.
Ces derniers font usage do la tige et des fruits du cannabis indica; ils attribuent néanmoins à chaque partie de la plante des propriétés différentes,
La hachich deBoukhara est le plus estimé, c'est, assure-ton, celui qui donne les plus belles visions; celui qui est récollé à Tunis passe pour le plus aphrodisiaque; celui d'Egypte, celui de Perse, celui de Turquie « celui du Hedjaz et celui de Syrie ne viennent qu'après.
La plante desséchée est réduite en poussière ; cette poussière est d'un gris verdàtre , elle entre dans la composition de diverses sucreries, de quelques confitures. La plus simple est le dawamesc; pour le préparer on fait bouillir la poussière dont j'ai parlé dans une faible quantité d'eau que l'on remplace ptir da
ÉTAT MORAi DSt MUSULMANS ACTUELS. 227
beurre frais à mesure qu'elle s'évapore, on y ajoute un peu de miel, et lorsque le tout présente une consistance pâteuse et que le mélange est bien homogène^ on le retire du feu. On peut alors en faire usage de suite ou le garder, sans qu'aucune altération s'y produise pendant quelques mois. La couleur du dawamesc est celle de la poussière même qui s'y trouve incorporée. On en prend d'ordinaire la grosseur d'une noisette : les amateurs en consomment quatre ou cinq fois autant dans leur journée.
L'effet se produit après un espace de temps qui , suivant la dose , varie de trois quarts d'heure à une heure et demie.
Les Indous préparent d'une façon plus ingénieuse l'extrait du hachich; ils en placent la poussière- dans un petit sachet qu ils suspendent au-dessus d'une chaudière d'eau bouillante. La vapeur d'eau ne tarda pas à pénétrer le sachet, à en humecter, à en dissoudre le contenu.
On obtient alors , par la pression ou la torsion du sachet , un suc verdàtre qui ne tarde pas à se dessécher et qui constitue le véritable extrait du hachich.
Cette préparation est très-recherchée en Orient , ainsi que le hachich môme de l'Inde , qui est connu sous le nom de bengali.
Parmi les autres préparations de hachich, quelquesunes, très-compliquées, renferment une multitude d'antres substances; telles sont les pilules dont voici la formule :
228 CONSIDÉRATIONS^ fiTCDBS^ BTC.
Cannelle,
8 drachmes.
Boutons de rose,
birofle,
Opium,
Hachlch,
Safranum,
Ajouter eau de rose et sucre en quantité convenable, mêler et battre avec un jaune d'œuf, partager la masse en cinquante pillules.
Les Orientaux préconisent une autre drogue riche également en opium : c'est la thériaque, si estimée des anciens médecins , si oubliée de nos jours.
La poussière du hachich , légèrement humectée et chauiSée, est mise en pains arrondis ou en bâtons cylindriques ou aplatis; la différence dans la forme des gâteaux en fait connaître la provenance.
Pour fumer le hachich , on coupe un morceau de cette pâte de la grosseur de Tongle et on le brise en deux ou trois fragments , qu'on place dans le fourneau du boury (narguilé dans lequel la bouteille chichéh est remplacée par une noix de coco et le tuyau articulé, leyn^ queue, par une canne de roseau ou de tout autre bois, tel que le jasmin, le cerisier) , an*dessus du toumbak et au-dessous des charbons ardents qdi doivent en provoquer la combustion. I^e charbon des narguilés est un produit artificiel qui résulte d'un mélange convenable de charbon réduit en poussière et de salpêtre ; un peu de miel sert à lier le tout.
Le hachich se consume rapidement, active même
lacombastion da toumbakou du tabac, aveclesquelson Ta mêlé. Sa fumée est acre, elle irrite la gorge et provoque la toux ; elle est très-abondante et très-blanche : son odeur légèrement vireuse est celle de la plante.
L'effet toxique se produit rapidement; il commence d'ordinaire après le premier ou le second boury ; le nombre des bourys qu'un amateur peut fumer dépend entièrement de son tempérament et de son habitude. A très-haute dose, en effet, le hachich peut produire l'insensibilité, la somnolence plutôt que le sommeil ; mais je doute que des accidents graves puissent en résulter. L'usage constant en est seul tr^-nuisiblOi et plus nuisible à l'intelligence qu'au corps.
Les hachach , c'est-à-dire les amateurs de hachich , préfèrent le fumer ; ils ne le mangent que quand ils veulent cacher à ceux qui les entourent une habitude qui les rendrait l'objet de la risée publique.
Ils n'en sont pas moins faciles à reconnaître, et quant à moi , chaque fois qu'il m'arrivait de traverser les bazars du Caire et ceux de Damas , je ne manquais pas de noter pour hachach, dans mon esprit, un certain nombre de marchands. Je me basais sur ce que, dans l'habitude de la vie, le hachach est morose, rêveur, ennemi de tout mouvement, moins tou« tefois que l'amateur d'opium ; il est aussi moins taciturne, moins porté au silence que ce dernier. Mais, comme lui , il a les yeux baissés , à demi ouverts , il hoche la tète et la laisse retomber en avant ; lorsqu'il fume , il la redresse , lève les yeux au ciel comme en extase, enfle ses narines et en laisse échapper des aages de fumée blanchâtre.
250 CdPiSIDÊBATIONS 9 ÉTUDES , ITC.
Le café excite celui qui a pris du hachich et change la nature de sou ivresse, sans toutefois en accroître sensiblement l'intensité , comme on Ta prétendu y à moins , toutefois , qu'il ne soit sucré. Le sucre est en effet un puissant auxiliaire du hachich ; la limonade sans sucre combat les hallucinations ; sucrée, elle cesse de les combattre.
Les véritables hachach , enfin , se nourrissent presque exclusivement de sucreries.
L'application de glace ou d'eau froide sur le sommet de la tète est le plus sûr moyen d'arrêter les effets du hachich. Je pense qu*une dose très-faible d'émé* tique aurait un résultat analogue. Je n'ai jamais eu l'occasion d'en faire l'expérience , mais il est évident qu'à une accélération notable de la circulation succède une congestion cérébrale , qui a pour effet de paralyser le mouvement et l'intelligence; qu'il y a d'abord divagation et délire , plus tard étourdissement et somnolence ; que ce second phénomène peut, après Tingestion d'une dose très-faible , ne pas se produire , comme aprèsTingestion d*une dose trèsforte se manifester^de suite.
Parmi les autres effets du hachich , je signalerai rirritation locale dont la vessie est le siège , irritation qui se révèle par un fréquent besoin d'uriner et par le priapisme. Le hachich est positivement aphrodisiaque y mais à la manière des narcotiques , et en particulier de l'opium , à la manière aussi des boissons alcooliques. Shakespeare a dit avec raison que le vin déchaînait et retenait l'amour. La durée de l'acte vénérien se trouve accrue en même temps que sa fré-
tTAT MORAL DBS MUSOUUHS ACTUBLS. 231
quence; c'est en partie pourquoi les Orientaux 8*a«^ donnent aa hachich et à Topium. C'est dans les lupanars, on le sait, que la populace chinoise fume ce âernier produit dans de petites pipes de métal et à des doses vraiment effrayantes.
La fumée très -acre du hachich irrite extrême* ment les bronches et la poitrine, elle doit quelquefois donner naissance à des maladies graves de ces or» ganes.
Quelques Européens ont fait sur eux-mêmes Texpérience du hachich et en ont rendu compte ; tous lui attribuent des effets plus énergiques que ne le font les Orientaux. Je necrois pas qu'il y ait exagération de leur part, mais je pense que la constitution plus robuste ^ le tempérament plus sanguin des Européens est la cause à laquelle doit être rapportée cette différence notable dans l'action d'une même substance. D'aiU leurs, ces observateurs, étrangers aux mœurs de rOrient » n'ont pas pris le hachich comme le prennent les Orientaux; la résine pure, achetée dans les phar-> macies, est loin d'avoir les mômes propriétés que la poussière, les. gâteaux ou le dawamesc préparés par les gens du pays avec la plante seule; il en est de cela comme des eaux minérales que la chimie ana* lyse et recompose en vain de toutes pièces; à côté des sels ou des gaz dont elle y constate la présence, il y. a des principes qui lui échappent et sans lesquels le résultat désiré ne saurait être obtenu.
De plus, les Orientaux ne prennent l'opium ou le hachich qu'après s'être placés dans des circonstances physiologiques toutes particulières, par une sorte de
353 CONSIDERATIONS^ ÉTUDKS^ ETC.
préparation dMuitiation y que notre manière de vivre nous détournera toujours d*imiter. La maxime d'Épicare était qu^il fallait s*abstenir pour jouir. Le jeûne est y selon les hacbacb, la condition essentielle du bonheur factice qu'ils se procurent; il faut s'abstenir avec soin de toute espèce de viande , manger trèspeu, se nourrir exclusivement de légumes, de pàtis* séries légères, de fruits bien mûrs et de sucreries; faire peu d'usage du toumbaket du tabac, ne jamais boire de Teau-de-vie ni du vin ; il est évident qu^un tel régime a pour but d'accroitre les effets du hacbich sur le système nerveux et de rendre en même temps plus rare la congestion du cerveau, qui se produit sur* tout après un repas copieux, composé d'aliments indigestes ou très-azotés, après l'abus des boissons alcoo* liqaes, de l'eau-de-vie, du vin, de la bière.
Lorsque les hachach veulent se donner ce qa*ils appellent une grande fête, ils s'y préparent plusieurs jours à l'avance par l'abstinence, le jeûne et des doses progressives de hacbich. Le jour qu'ils ont fixé d'avance étant arrivé, ils se lèvent de bonne heure, fument jusqu'à midi plusieurs bourys très-chargés, mangent quelques sucreries, prennent beaucoup de café, recommencent à fumer et se livrent au plaisir.
Ils ont eu soin de se retirer au fond de leur harem , de défendre qu'on les troublât, d'écarter d'eux tons les soucis. Souvent ils passent ainsi deux et trois jours à entendre la musique, à contempler la danse des aimés ou de leurs esclaves; les visions les plus délicieuses se succèdent dans leur esprit, le moindre objet qui frappe leurs regards donne naissance aux plus
enlrainantes illusions , aux rêves les plus beaux; leur ravissement devieot de l'extase, puis de la somnolence. Après un sommeil de quelques heures, la raison reprend le dessus : il reste seulement un peu de lassitude et quelquefois de mal de tête.
Les réunions des bektacbis n'ont pas d'autre but que la consommation du hacbich; c'est leur culte comme c'était peut-être celui des serviteurs du fameux cheikh £1 Djebel , contemporain de saint Louis.
Les gens du peuple fument le hachich dans les cafés particuliers, appelés mehchach; ces cafés ont été fermés par la police dans beaucoup de contrées musulmanes. La culture du cannabis indica est même défendue en Egypte, ainsi que la vente de ses produits ; malheureusement il est difficile au gdivernemeut le plus énergique de détruire d'un seul coup un abus consacré par des siècles; aussi les Égyptiens n'abandonnent-ils pas leur abrutissante coutume.
La folie et l'imbécillité sont la suite ordinaire de l'emploi du hachich. On en goûte d'abord par curiosité, puis Ton se laisse entraîner à en faire fréquemment usage, se promettant toujours de cesser à temps. Le vice cependant finit par dominer l'homme qui devient incapable de s'en affranchir : aux hallucinations succède la folie, l'idée fixe. Il y a peu d'années encore que dans le mouristan du Caire on voyait deux fous que Tabus du hachich en avait amenés là, et dont l'un se croyait le prophète et l'autre croyait être Dieu lui-même; il en résultait les scènes les plus ridicules, parce que dès que le premier, s'adressant à la foule qui venait le visiter, s'écriait : Je suis le pro*
334 COroiDftRATIOKS^ ÊTCDBS, BTC.
phèle, c'est Dieu qui m'a envoyé vers vous, Tautre ne nfianquait pas de l'interrompre et de dire avec le plus grand flegme : Cet homme est un imposteur, car c'est moi qui suis Dieu , et je ne Tai nullement envoyé. Il est à remarquer, en effet , que le cannabis indica imprime précisément à ceux qui en font un usage habituel les tendances que je viens d'indiquer; ces esprits malades, partant d'une idée absurde, n'en déduisent pas trop mal les conséquences et arrivent à une sorte de système philosophique ou religieux; religieux surtout, car c'est une des propriétés les plus constantes du hachich que d'inspirer une foi vive et un ardent enthousiasme ; la plupart des hachach cherchent même à convertir les autres à leurs théories; wiyant qu'en général ils n'y parviennent pas, ils engagent ceux qui les approchent à prendre du hachich, fermement convaincus que dès qu'ils en auront pris , ils n'hésiteront plus à admettre la nouvelle doctrine.
Pour montrer d'ailleurs combien les idées des hachach sont généralement absolues et concrètes , j'esquisserai eu peu de mots la religion à laquelle l'un d'entre eux se flattait de me convertir»
Dans tout ce qui existe, disait-il , il y a deux pôles : les pôles de l'homme sont un nerf situé au sommet du crâne , par lequel il se met en communication avec le soleil divin, c'est le pôle spirituel ; les organes de la génération , par lesquels il se met en rapport avec la matière , c'est le pôle charnel.
Le rapprochement de ces deux pôles a lieu par l'amouri qui réside dans le cœnr.
Le rapprochement des pôles est la loi du monde; c'est ainsi que Toccident , principe mâle et créateur, doit, comme pôle, se rapprocher de l'orient , principe femelle ) qui forme le deuxième pôle de Thumanité.
Ce rapprochement aura lieu par un peuple placé entre l'orient et l'occident, c'est-à-dire entre les deux pôles« De ce rapprochement résultera nécessairement une race de géants, de dieux même, sur lesquels la mort n'aura plus de prise.
Ce rapprochement s'effectuera très-prochainement, car le prophète destiné à l'accomplir (celui auquel appartiennent ces idées) vient de parattre.
Il a fait une découverte qui change entièrement la face du monde , et que les hachach les plus avancés n'avaient point encore fait connaître. Peut-être soupçonnaient-ils ces immortelles vérités ; mais dominés par l'esprit étroit d'un despotisme jaloux , ils se gardèrent bien de les révéler aux hommes, qu'ils eussent ainsi élevés à leur divine hauteur. Le prophète actuel , sincèrement démocrate , veut annoncer sa découverte au monde entier ; il ne peut le tromper, car lui*même ayant contemplé de ses yeux la lumière éternelle , est infaillible , et ce serait un crime devant lequel recule son esprit, que d'inspirer pour un instant une si magnifique illusion à l'humanité et de l'abandonner ensuite aux tortures de son désespoir. Il a découvert donc que, de même que dans la nature minérale le diamant reflète le soleil matériel, de même que l'iode reflète sur la plaque l'image tracée par ce soleil , le hachich , attei-
256 CONSlDftRATIOMS ^ ÊTODES, ETC.
gaant le cerveau de Thomme, forme de son àme un miroir dans lequel le soleil divin se reflète en entier.
Dès lors, par le rapprochement des pôles, Thomme, entièrement possédé du double amour de la vérité et du plaisir, rajeunit sans cesse et voit la mort s'évanouir. Car la mort, ce cauchemar pénible des premiers âges, a complètement disparu; l'homme est réellement immortel, et dans des milliers d'années, son corps n'aura subi d'autres changements que de devenir plus jeune et plus beau.
L'homme se rajeunit surtout par Tamour, parce que tout ce qu'il y a de beau et de bon dans le monde procède toujours du rapprochement des pôles.
Le hachich est le feu ravi au ciel par Pygmalion ; c'est le fruit mangé par Eve, la manne de Moïse, l'eau vive dont Jésus parle à la Samaritaine, la source où Mohammed a puisé toutes ses inspirations. Le nouveau prophète me faisait remarquer, quanta ce dernier, que le Coran est presque entièrement écrit en prose rimée, caractère qui révèle, selon lui, l'influence du hachich. T^es notes fort longues rédigées par le nouveau prophète sont écrites de même, la rime lui vient naturellement; aiosi, faisant l'éloge d'un homme de lettres fort connu, il lui accorde l'intelligence la plus sûre, l'expérience la plus mûre, la conscience la plus pure , etc. Ces notes, dont j'ai surtout extrait ce qui précède, sont une série de divagations, de répétitions, parmi lesquelles il est assez difficile de retrouver ridée fondamentale dont elles sont le développement ; on reconnaît dans quelques phrases , dans le choix de quelques mots, le cachet d'une intelligence
ÉTAT MOKAL DBS MVSIUJIANS ACTUELS. 237
élevée et d'une iostraction solide ; d'autres passages présentent le style le plus étrange, et un grand nombre sont incompréhensibles et n'ont probablement aucun sens.
Si je m'étais borné à en lire une page ou à entendre quelques oracles isolés de l'auteur, il m'eût été impossible de supposer qu'il y eût là un corps de doctrine ; je suis bien aise d'avoir été jusqu'au bout, parce que cette observation meparatt intéressante. J'admettrais volontiers, quanta moi, que quelques prophètes n'aient puisé leurs inspirations que dans le hachich ; l'illusion peut provenir d'ailleurs d'une foule d'autres causes. Je Terai observer seulement que le hachich donne , comme la folie commune à ses adeptes, tout ce qui constitue les prophètes, une foi inébranlable, un vif enthousiasme, un prosélytisme ardent. Mais pour que sous cette influence un prophète surgisse , deux conditions sont indispensables : il faut que l'homme qui prétend l'être ait une puissante intelligence, une volonté Ferme, une parole éloquente, que le hachich énerve peu d'abord, tout en y ajoutant plus de chaleur ; il faut enfin qu'il ne pousse pas trop loin l'usage du hachich, car il y a trois degrés que le hachach parcourt en général : l'hallucination , que connaît celui qui n'en prend que par hasard; l'illusion, qui suppose déjà un long usage; enfin la folie sombre ou furieuse, le délire, la manie, l'érotisme et l'imbécillité, qui forment le dernier degré.
Je crois, pour moi, que tout homme intelligent et hardi, déjà un peu mystique, s'il s'arrête au deuxième degré, se croira prophète, cherchera à le persuader
39« CONSIBtoATlONS, tnSDMB, ITC.
aux autres, et ne mauquera pas d'y réussir, pour peu qu'il ait affaire à des imbéciles.
Les Turcs sont plus adonnés à Topium et les Arabes au hachich ; Topium est la plus dangereuse de ces deux substances; c'est aussi, assure-t-on, celle qui produit les hallucinations les plus caractérisées, les visions les plus claires , les illusions les plus com* plètes. Il est impossible d'y faire renoncer ses adeptes: leur économie s'y est habituée, habitude fatale qui les mène lentement au tombeau, mais qu'ils ne peu* vent abandonner, sous peine d'éprouver les plus redoutables angoisses , de tomber dans le marasme le plus affreux. J'ai vu à Soaken un charpentier mangeur d'opium qui depuis quelques jours en manquait , le marché de Soaken étant momentanément dépourvu de cette denrée. Dès qu'il eut connaissance de mon arrivée, il vint chez moi et me supplia de lui donner de l'opium; j'en avais peu et ne le destinais, bien entendu, qu'à la médication de ma troupe; je refusai donc catégoriquement de satisfaire à sa demande et, la trouvant déplacée, je fis jeter le solliciteur à la porte. Je fus fort étonné lorsque je sortis de le voir étendu sur le sol, à quelques pas de la maison que j'occupais ; je le fis lever et l'engageai à rentrer chez lui ; il me déclara qu'il n'en ferait rien, qu'il attendait de moi son salut, et se laisserait mourir à ma porte si je refusais de le secourir. Je m'abstins de répondre et continuai ma promenade. Le lendemain, à la même heure , il n'avait pas encore changé de place. Ayant été faire une visite au gouverneur, je lui racontai le fait et lui demandai un conseil* a Si tu as d
^ fiTAT IIOBAL DS8 HU8VLHANB ACTUELS. 3S9
Topium, me répondit-il , tu accompliras vraiment un acte de charité en en donnant à ce malheureux : voilà plus de huit jours que cet homme , qui auparavant montrait de rintelligence et de l'activité, a renoncé à tout travail, passe sans se mouvoir le jour et la nuit sur la place publique , ne prend cependant aucun sommeil et refuse toute nourriture, n
En rentrant chez moi j'envoyai, en conséquence de ce que m'avait dit le gouverneur, une cinquan* taine de grains d'opium au charpentier ; il vint m'exprimer sa reconnaissance en se jetant à mes pieds; avant la nuit cependant, il avait tout consommé. Ce soir-là et le lendemain, il mangea un peu , se promena , causa avec mas domestiques , les mena voir les barques qu'il construisait, y travailla même devant eux; mais au bout d'une quarantaine d'heures il était retombé dans son premier état, et comme je ne lui donnai plus d'opium , je n'eus pas l'occasion de l'en voir sortir de nouveau.
Le cat yemeni est d'une autre nature : c'est un excitant général dont les effets doivent avoir quelque analogie avec ceux du café; ce cat est un arbuste que quelques voyageurs ont identifié avec le celastrus edulis; je ne l'ai pas eu sous les yeux. Les gens de l'Yemen, les riches surtout, en mangent les jeunes pousses : une douce quiétude, un grand bien-être, la perte du sommeil sans aucune fatigue , eu sont les effets constants. C'est une denrée rare, très-recherchée et très-chère; beaucoup d'ama* leurs en consomment pour plus de 5 francs par jour ; on ne la trouve probablement que dans l'Yemen. Je
140 COKSIDftRÀTIONS, ÉTCDB8 ^ BTC.
Tai cherchée en vain, même à Djedda. Les droguistes de cette ville n'ont pu me montrer que le cat hindi (cachou) , qui, à ce que je crois, diffère entièrement du cat yemeni, dont j'aurais été fort désireux de faire Tépreuve.
J'ajouterai, comme correctif de tout ce que je viens de dire , que les gens qui , pour s'enivrer, font usage des boissons alcooliques , de l'opium et surtout du hachich, sont en Orient l'objet du mépris général; l'appellation de hacbach est regardée comme une in* jure : aussi n'y a-t-il que le bas peuple qui ose publiquement fumer le hachich; de plus^ à moins que le hacbach n'occupe un rang très-élevé, ceux qui le fréquentaient , ses amis dont il a méconnu les conseils , ne tardent pas à s'éloigner de lui ; devenu incapable d'administrer sa fortune, il ne tarde pas à la compromettre ou à la perdre; dans la rue, il devient le jouet de la populace ; aussi bientôt n'ose-t-il plus sortir ; mais sa famille elle-même ne ressent pour lui que du dégoût : sa femme, ses enfants, qui malade l'eussent veillé pendant des mois entiers, ne trouvent plus que des paroles dures , des reproches cruels pour cette infirmité volontaire, dont le honteux spectacle leur est offert sans cesse , et qui les livre eux-méme à la risée du voisinage. Poursuivi de la sorte par la juste rigueur de l'opinion publique, abandonné de ses amis et de sa famille, n'obtenant plus même de ses serviteurs et de ses esclaves l'empressement et le respect qu'ils lui témoignaient jadis , le hacbach se renferme en lui-même, et sa folie prend un caractère tout particulier de misanthropie et d'amer-
CÀU8I8 DE LA BÀRBAKIl DM APUCJLINS. 241
tume qui , comme on le voit , ne saurait , dans ce cas , être attribué à l'action pure et simple du bachich, mais que Ton peut regarder comme le juste cbàtiment d'une dégradation volontaire et d'un suicide obstiné.