MOEURS DES NOIRS
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Les habitations des noirs musulmans préseatent dans toutes les parties du Soudan la plus grande aoa* logie. Les maisons bâties, les édifices en pierre, en brique, en maçonnerie, sont rares surtout dans la région orientale. Dans le Bornou et Tempire des Feliatahs, on en voit un certain nombre contruites par les marchands et les émigrants de la côte septentrionale , soit pour eux-mêmes , soit pour T habitation des grands du pays. On assure qu'il en existe quelquesunes à Caubé. Le Cordofan et le Sennar n*en possèdent toutefois que depuis peu d'années, en très-petit nombre et uniquement réservées au logement des
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aatorités égyptiennes ou des troupes qui tiennent garnison dans ces contrées. La ville de Khartoum fait seule exception à cette règle. Capitale d'un vaste gouvernement, résidence d'un ferik-pacha (général de brigade) , elle a été rebâtie presque entièrement en pisé j sur un plan nouveau , et ressemble à toutes les villes d*Égypte et de Nubie , à Siout , à Keneh , à Dongolah , à Berber. Elle possède un bazar bordé de boutiques, des rues droites et assez larges, une mosquée assez grande et de belles maisons , parmi lesquelles on distingue particulièrement le palais du gouverneur, qui s'ouvre sur une place très-vaste et dont la façade opposée a vue sur le Nil-Bleu. Le couvent habité par la mission catholique est aussi un bel édiBce , du moins pour le pays où il se trouve. Il est vaste , bien aéré , et possède un magnifique jardin qui domine également le Nil-Bleu.
Les Nubiens habitent d*ordinaire des cabanes carrées , dont la hauteur n*excède pas 6 à 7 pieds. Quelques petits arbres ébranchés ou quelques pieux assez longs soutiennent une toiture plate et légère et retiennent la paille entrelacée qui forme la muraille. Cette paille est, suivant le pays, celle du Dourah , celle du Dokhn ou celle de la graminée appelée semema. Cette dernière est la plus appropriée à la construction des cabanes; elle répand, lorsqu'elle est humectée par les pluies, une odeur assez agréable et qui n'est pas malsaine.
Les grands pieux placés aux quatre coins de la cabane construite pour l'usage de nouveaux époux , conservent à leur sommet quelques petites ramifica-
tioDs qui ne sont coupées qu'à la naissance du premier enfant ; coutume touchante et bizarre à la fois , qui permet à l'étranger de juger à la première vue d'un village, de la fécondité des femmes qui l'habitent et presque du nombre de leurs enfants.
Ces cabanes s'appellent rekouba. Dans chaque village il en existe une plus grande que les autres ; elle est réservée aux voyageurs ordinaires, aux mar« chands d'esclaves : les voyageurs de distinction ne se font pas scrupule de s'emparer de la maison , plus propre en général , du cheikh-el-belad ou maire, qui du reste, dès qu'il les a vus arriver, s'est hâté de déménager pour leur faire place. J'ai toujours moi* même usé de ce privilège, dû à mes armes et à ma couleur. La rekouba est commune à tout le Soudan. Denham en indique la présence dans le Bomou , où elle porte le nom de cousie.
La toiture légère qui couvre ce genre de cabane suflSt à garantir ceux qui l'habitent des ardeurs du soleil , mais elle n'offre pas un abri très-sûr contre les pluies torrentielles du Soudan. Aussi la rekouba ne sert-elle aux Nouba que pendant la saison sèche } ils passent le temps des pluies sous des huttes de forme circulaire, ou plutôt cylindre- coniques, qu'ils appellent tukkoli^ et que les gens du Bomou connaissent sous le nom de bangoy comme nous l'apprend encore Denham,
La muraille de ces tukkolis est construite sur un plan cylindrique^ soit avec du sable humecté, soit avec les matériaux que fournit l'excavation des puits. Elle ne s'élève pas à plus de i ou 5 pieds au-dessus du sol ; on y ménage une ouverture qui sert de porte.
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on y pratique quelquefois aussi des Tenêtres dont la Torme est souvent triangulaire.
Cette maçonnerie supporte un toit conique fort allongé) formé de longues baguettes liées ensemble à leur extrémité supérieure, et couvertes d'un chaume gras convenablement étage , à la surface duquel les eaux s'écoulent facilement. Ce toit léger s'enlève avec la plus grande facilité , et si une cause quelconque , les ravages des fourmis par exemple , forcent une famille à changer de demeure, elle n'a besoin de construire que la maçonnerie de son nouveau tukkoli ; elle le couronne du toit de sa première habitation , qu'elle y transporte tout d'une pièce : sept ou huit personnes suffisent à cette opération. Le sommet du toit est orné de quelques œufs d'autruche ou sert de nidaux cigognes qui viennent passer l'hiver dans le Gordofan.
Les plus pauvres ne possèdent qu'un tukkoli ; les riches en ont un grand nombre ; les uns servent de cuisine , de magasins , de demeure à leurs esclaves ; les autres sont occupés par eux-mêmes ou leurs femmes. Généralement une clôture épineuse, une haie plus ou moins élevée (zeribeh) sépare les premiers des seconds ; une autre enceinte , concentrique à la première , qu'elle enveloppe, sépare de la rue ou du désert les huttes des esclaves. C'est dans la cour formée par cette seconde enceinte que s'attachent les chevaux , les ânes , les dromadaires.
On y remarque le tukkoli où se moud le grain destiné à la consommation journalièro; de petites filles agenouillées le broient en poussant rapidement une pierre assez lourde sur une aiilre pierre plu5 large,
qui offre à sa partie antérieure une concavité peu sensible , et à son extrémité la plus éloignée une seconde concavité plus profonde; le grain broyé dans la première est rejeté à mesure dans la seconde, où il est pris pour les besoins du ménage. Cet appareil s'appelle moraka.
En dedans de Tenceintc intérieure on remarque souvent un autre tukkoli j qui renferme une sorte de cheminée ou de fourneau assez profond, dans lequel les femmes font brûler le bois du talehh et de quelques autres acacias; s'asseyant au-dessus du foyer de façon à intercepter Tair nécessaire à l'entretien de sa combustion , elles en reçoivent toute la fumée : l'absorption de cette fumée astringente est une ressource de leur coquetterie et peut-être aussi une bonne habitude hygiénique.
Les tukkolis et les rekoubas se ferment au moyen de petites portes en bois. La cour (hhoch) se ferme autrement : un arbuste très-fourni , hérissé d'épines , est placé dans le voisinage de Touverture ménagée dans la haie pour le passage; dès que le soir arrive, les esclaves le saisissent par ses racines « le traînent devant cette ouverture et l'y couchent de telle façon que ses ramifications épineuses l'obstruent entière* ment et que ses racines se présentent en dedans de la cour. On les lie alors fortement à des piquets plantés en terre , et la porte est fermée.
Dans le Soudan , comme dans presque tous les pays à demi-sauvages , le nombre des haies successives qui entourent une habitation correspond au rang de celui qui l'occupe.
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Dans le voisinage des tukkolis se trouvent les matmouras ou silos; j'ai dit plus haut qu'ils étaient trèsgrands. Le grain y est protégé contre les attaques des fourmis par une herbe appelée catcat, qui tapisse le fond , les bords et couvre le sommet de la fosse. Des cylindres en terre , d'environ quatre pieds de hauteur sur deux pieds de diamètre, intérieurement creux et fermés à leur partie supérieure par un couvercle de chaume, servent à renfermer quelques provisions; le reste est conservé dans les maisons, sur des plateaux suspendus au bois de la toiture.
L'ameublement des tukkolis est on ne peut plus simple : quelques nattes , teintes avec la racine du four (garance) ou l'angolib , couvrent le sol ; quelques vases (bourma) servant à contenir la merissa; des écuelles et des coupes en bois de cabaros ; quelques oreillers de cuir, remplis de paille ou garnis de la bourre du fruit de l'ocheur gisent confusément sur ces nattes. Le lit est le meuble le plus soigné, le mieux construit : quatre ou six pieds solides , réunis par de fortes traverses, en constituent la charpente; des lanières de cuir, larges d'un doigt à peu près, se croisant les unes les autres comme les cordes d'un filet , s'attachent au cadre du lit et en forment le siège, ce meuble porte le nom d'angareb. Chose assez remarquable , c'est ainsi qu'était construit le lit d'Ulysse. Après avoir rappelé à Pénélope qu'il en avait taillé la base dans un figuier , il ajoute : « Sur ce pied je construisis entièrement ma couche, que j'incrustai d'or, d'argent et d'ivoire, eidont je formai le fond avec
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des œurroies prises dans des dépouilles de taureaux , teintes d'une poarpre éclatante. » {Odyssée, ch. XXIII, Giguet.)
Nous avons vu que toute personne un peu riche, toute famille un peu nombreuse avait besoin d'un grand nombre' de huttes. Ces huttes éparses au milieu d'une vaste cour nécessitent un espace fort étendu ; de plus , chaque habitation est assez éloignée de toutes les autres ; les enceintes ne se touchent pas, elles n'ont jamais de côté commun mitoyen, il n'y a ni rues, ni alignement, mais on circule aisément partout, et l'on peut faire le tour de toutes les maisons. Des terrains vagues, des champs cultivés séparent les divers quartiers de la ville. Il en résulte que les villes les moins importantes du Soudan occupent toujours une étendue fort considérable, et qu'il est difficile d'en évaluer la population, des huttes éparpillées ne pouvant être aussi facilement comptées que des habitations alignées dans un ordre mathématique. Des acacias croissent çk et là, dominés par des baobabs énormes. Pendant la sai* son des pluies (kharif); il se forme des lacs, des torrents , des bourbiers : les eaux donnent naissance à une végétation herbacée qui disparaît pendant la saison sèche : la poussière , la réverbération de la lumière sur un sol blanchâtre , deviennent alors insupportables.
Ce portrait s'applique à presque toutes les villes, pu plutôt les grands villages du Soudan , à Lobeldh , à Bara , à Caubé , et à Wara , si l'on en juge par le dessin inséré dans la traduction du voyage du cheikh Mohammed-et-Tounsy au Waday. Dans la région occidentale cependant quelques villes sont fortifiées.
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Denham et d^autres voyageurs nous les représenfent dans le Bornou comme entourées d'une muraille haute de six à douze mètres , épaisse de un à six mètres, quelquefois crénelée à son sommet. Cette enceinte est ordinairement carrée , de grosses tours en défendent à la fois les angles et les côtés , ou comme cela se voit dans tous les pays arabes, de nombreuses tours carrées sont appuyées à des murailles en ligne droite. Il y a parfois une sorte de donjon ; rarement on remarque un fossé. Les portes sont presque toujours au nombre de quatre, une au milieu de chacune des grandes faces ; elles sont protégées par une ou par deux tours. Leur charpente est très-solide; elles sont souvent doublées, quelquefois on en voit jusqu'à quatre fermant Tune en arrière de l'autre.
Les puits sont , dans les villes , ou publics ou privés : les premiers sont ceux que le souverain ou des gens riches, mus par un sentiment de bienfaisance, ont fait creuser, donné ou légué au public.
Les seconds, ouverts par des particuliers pour Tusage exclusif de leur maison , sont interdits à tout le reste de la population ; souvent ils sont environnés d'une enceinte. Lorsqu'ils sont situés sur la voie publique, on se borne à n'y pas laisser le matériel nécessaire au puisement de l'eau, ou à faire surveiller le puits par un esclave. C'est par des esclaves que les puits sont creusés; ils sont déblayés en forme d'entonnoir, par étages successifs : les déblais sont rejetés en dehors ; ils encombrent les abords du puits et l'environnent comme d'un monticule. L'oriGce de
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quelques puits est recouvert d'une sorte de plancher dans lequel on a ménagé seulement l'ouverture nécessaire au passage des seaux.
J'ai déjà dit que , loin d'être comptées pour rien , les femmes jouissaient , au sein de l'islamisme , d'une grande influence. Parmi les Turcs , entre autres , il n'est pas d'affaire importante qui ne se traite par les harems ; pas de faveur qui ne s'accorde à la sollicitation des femmes. On sait que , lorsque Mohammed- Âli voulut se rapprocher du sulthan Mahmoud , c'est sa fille qu'il choisit pour négocier une si grande affaire. L'influence énorme des validé sulthanes ou sulthanes mères est démontrée dans l'histoire ottomane par l'exemple de cette Keuçem sulthane qui , autre Catherine de Médicis, gouverna l'empire pendant quatre règnes consécutifs , et paya de sa vie l'audace de son despotisme.
Yolney, qui dit que les musulmans doutent si les femmes ont une âmé , avait mal visité le Caire. S'il l'eût mieux connu j il se serait rappelé qu'une femme sainte , Seida Zeineb , y a son tombeau , sa mosquée, et est presque pour le bas peuple de cette ville ce que la madone est pour les Italiens, et la panagia pour les Grecs.
Il ne faut donc pas s'étonner de voir parfois dans le Soudan des femmes exercer Tautorité souveraine par elles-mêmes ou régner sous le nom de leurs fils ou de leurs époux. Comme les femmes des Germains, celles du Soudan jouissent d'une influence énorme sur leurs maris ; elles fortifient encore leur autorité par une étroite union, une sorte d'association mu-
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tuelle dont les effets sont fort singuliers. Qu'un époux , par exemple, maltraite sa femme, toutes les autres femmes travaillent à Tinstant à exciter contre lui leurs maris ; s'il est marchand, on ne s'adressera plus à lui; s'il a besoin d'aide ou de secours , on les lui refusera : j'ai vu moi-même, dans le Cordofan, un négociant auquel personne ne voulait vendre de gomme, parce qu'il avait défendu de sortir à une esclave abyssinienne qu'il possédait, et que la ligue des femmes le tenait pour interdit et excommunié jusqu'à parfait amendement.
Denham cite un fait du même ordre qui se passa sous ses yeux dans le Bornou. Le cheikh El-Kanemi ayant fait châtier trop rigoureusement quelques filles publiques, « les femmes eurent en général tant d'influence sur leurs époux , que plus de cent familles abandonnèrent Kouka. »
Les Nouba s'habillent comme les Arabes , mais ils ne tressent point leurs cheveux.
Le costume de leurs femmes ne diffère en rien de celui des bédouines. Non-seulement elles ne voilent pas leur visage, mais souvent encore elles oublient de voiler le reste de leur corps.
Leurs mœurs n*ont pas la même chasteté que celles des femmes arabes; l'hospitalité s'exerce souvent aux dépens de leur vertu. Il est d'usage que le voyageur fatigué d'une longue route fasse appeler, si son rang l'y autorise, le chef du village où il s'arrête le soir; lui déclare qu'il a besoin, pour lui faire la deika, de trois ou quatre jeunes filles , et qu'il les attendra après son souper.
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La delka est ane sorte de massage que les filles Nouba pratiquent en oignant le corps du voyageur d'une sorte de pommade dans laquelle il entre divers ingrédients, entre autres du douflr, c'est-à-dire la ràpure ou la poussière de petits coquillages : cette poussière, presque aussi mordante que l'émeri, a pour effet de polir et de nettoyer parfaitement la peau. Je n'ai pas besoin de dire que la delka est d'ordinaire le prélude et le prétexte de scènes plus animées et d'actes moins moraux. Les Nouba sont des pères et des maris très-complaisants. La crainte des Turcs leur fait d'ailleurs fermer les yeux sur tous les excès que ces derniers se permettent à leurs dépens.
L'industrie des Soudaniens en général est peu avancée; ils confectionnent quelques nattes, les colorent en rouge, en jaune et en noir , ils fabriquent une poterie grossière, des plats et des vases avec le bois de Tarbre appelé cabaros; ils tannent avec le gorad et le fruit du Heglig le cuir des bœufs , des chameaux , des antilopes ; en font des vases , des sacs , des selles , des boucliers, ou en recouvrent leurs angarebs; ils tissent quelques étoffes, les teignent au moyen de l'indigo qui, dans le Waday etleBornou, paraît être trèsriche, trop riche même en matière colorante. L'arbre appelé laot fournit aux Nouba une matière savonneuse qui se dissout dans Teau , lorsque le bois du laot y est broyé : cet arbre, qui est infect, cesse d'affecter désagréablement l'odorat dès qu'il est humecté suffisamment.
Les Danagla (gens de Dongola) fabriquent une toile de coton assez grossière qui sert de monnaie
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aa Darfour et même quelquefois au Gordofan. La valeur d'une de ces pièces de toile (damour) varie entre 7 et 20 piastres, suivant les lieux où elle est offerte.
Les Nouba en outre de ce signe représentatif qui est pour eux une monnaie précieuse, en ont un autre d*une valeur beaucoup moindre qui n'a cours que parmi eux et n'est employé qu'à l'acquisition des objets de la plus mince valeur; cette monnaie n'est autre que le fer de leurs pelles ( hachchach du mot hachkh plante) ^ ce fer a la forme d'un petit croissant dont la partie concave oflre un trou dans lequel pénètre le manche en bois de l'instrument. Les hachach (1) ordinaires n'ont pas plus d'un pouce et demi de largeur d'une extrémité du croissant à l'autre, ils représentent la valeur d'un para , c'est-à-dire de la 1 60"* partie d'un de nos francs, quelques autres plus grands valent une demi-piastre, une piastre, j'en ai même vu que Ton estimait 5 piastres (1 fr. 25 c), ces derniers sont du reste assez rares.
Denham cite un fait analogue à propos des Ghouaft qui environnent Loggoun. Ils ont, dit-il, une monnaie métallique ; elle consiste en minces plaques de fer qui ont à peu près la forme de leurs fers à cheval.
Les cauries, très*recherchées, par les Arabes sur:tout, qui en ornent leurs tentes, leurs meubles, le rahad de leurs filles, servent aussi d'objet d'échange; il en vient de Soaken de grandes quantités ; ce n'est néanmoins
(1) Je me dispense ici de redoubler le cA, complication qui rendrait plus difficile la lecture du mot arabe.
Digitizèd by VjOOQIC
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que plus a TOuest , dans le Boraou par exemple, que les cauries sont généralement employés dans les transactions comme petite monnaie.
Le hachach dont je viens de parler est à peu près le seul instrument agricole connu des Nouba , encore ne s'en servent-ils pas avec beaucoup d'ardeur, ni beaucoup de persévérance, ils se bornent à égratigner le sol auquel ils confient leurs semailles; ainsi font les Malgaches, leur procédé est même encore plus simple, car ils n'ont d'autre bêche que le fer de leur lance. Nous avons besoin que le soc de nos charrues pénètre fort avant dans une terre épuisée et qu'il aille chercher au-dessous d'elle pour la rendre à la lumière et en faire jaillir la vie, une couche plus riche et encore vierge. Les rares habitants d'un pays nouveau, ne sont pas contraints à tant d*efforts, il ne leur faut renouveler le sol ni par des labours profonds, ni par l'addition des engrais , ni par des assolements, libres qu'ils sont de transporter plus loin leurs cultures et d'en varier chaque année le théâtre. Dans le Cordofan le sol n'a pas de maître ; celui qui plante sa lance dans une clairière et y fait ses semailles, n'en est le propriétaire que tant qu'il n'en a pas enlevé sa récolte. L'année d'après il dédaignera même souvent de rechercher et de disputer à d'autres un sol fatigué; il se dirigera vers une autre clairière, ou brûlant quelque taillis , sèmera aux derniers jours de la saison sèche sur un sol couvert de cendres (sol qu'il n'a point acheté, engrais qui ne lui a point coûté de fatigues) le dokhn qui forme la base de son alimentation et que je crois être le pennisetum spicatum : il
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aura soin qae chaqne tige ou chaque bouquet de quatre oa cinq tiges soit éloigné de quelques pieds de la tige ou du bouquet voisin de façon à former une sorte de quinconce et à ne réclamer d'un sol souvent pauvre que ce qu'il peut donner.
Le dokhn atteindra bientôt une hauteur de 6 à 7 pieds, son épi chargé de grains allongés jaun&tresd'un goAt amer et peu agréable, sera mùr après les dernières pluies , on le coupera alors et Ton brûlera la paille si Ton veut utiliser de nouveau le champ qui Ta porté.
A Lobeïdh le dokhn vaut année commune 26 piastres Fardeb, mesure qui correspond à environ 45 de nos kilogrammes et exprime la charge habituelle d'un àne. Lorsqu' après Tavoir réduit en farine par la moraka , on a soin de Thumecter et de le sécher au soleil plusieurs fois de suite j ce grain perd sa colo*ration jaune et son amertume : on remploie alors à faire Tasida , sorte de pâte blanche peu consistante que l'on sert au milieu d'un bouillon de viande et de bamieh (gombaut, hibiscus esculentus). L'asida fourienne est assez agréable et doit à sa blancheur d'être appelée asida djir (c/jtr, plâtre, chaux).
La belilah est une simple bouillie de dokhn. La merissa se prépare en faisant bouillir pendant une nuit et laissant fermenter ensuite des grains de dokhn qu'on avait abandonnés déjà à un commencement de fermentation sur les feuilles de l'ocheur (asclepias gigantea). On connaît plusieurs sortes de merissa : les principales sont le bulbul (omm el bulbul) (1), qui
(1) Littéralement, la mère du rossignol» c*es);àclire qui dispose à chanter.
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contient beaucoup d'alcool ; le gœQirea et le baganieh , qui n'ont subi qu'un commencement de fermentation et dont les Fakibs et les Musulmans scrupuleux font usage. Toutes ces boissons sont antiaphrodisiaques et en môme temps diurétiques, toniques et un peu amères, très-nourrissantes, d'un usage très-salutaire dans les pays chauds; bues avec excès elles alourdissent la tète, portent invinciblement au sommeil en produisant cette ivresse pesante et imbécile que connaissent en Angleterre les buveurs de stout.
On sait que la merissa ou bousa se fabrique en. Nubie avec le dourah et au Caire avec l'orge.
Le blé , le mais , le dourah n'entrent guère dans la consommation des Nouba , mais les Nubiens établis dans le Cordofan en font usage et les Égyptiens et les Turcs\ imitant en cela l'exemple des Nubiens, en préparent comme eux l'ebrek, pâle mince, un peu aigre, qui se conserve facilement, s'emporleen voyage et se sert arrosée d'un bouillon de viande ou de lé* gumes, ou simplement de lait ou d'eau pure.
La cheria , également très-employée, ne diffère de notre vermicelle que par le peu de soin apporté à sa fabrication.
La cheria est plus connue en Egypte que l'ebrek.
Le pain du voyageur est comme toujours la mince couche de pâte cuite en quelques secondes sur une plaque de fer presque rougie sur des charbons ardents.
En parlant des Arabes j'ai parlé de la marara ; les Noubas en font également usage, et en sont peut-être les inventeurs; du reste Arabes et Noubas font la
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même cnifiine , les mets des uns sont les mets des autres, et ce que je dis ici j'aurais aussi bien pu le placer dans le livre qui précède.
La viande est souvent rôtie sur des charbons ardents , soit qu'on Ty jette , soit qu'on Fembroche à de petites baguettes plantées dans le sol par une de leurs extrémités , et qui se penchent autour du foyer.
Souvent aussi, pour la conserver plus longtemps, à Toccasion par exemple d'un voyage , on la fait frire soit dans Thuile, soit dans le beurre fondu, ou mieux encore , on la fait sécher et on la renferme dans des sacs pour s'en servir au besoin.
Voici comment celte viande sèche (cadid), analogue au tasajo des Gauchos de la Plata, se prépare dans le Soudan.
Le chameau , le mouton , et plus ordinairement le bœuf, ayant été égorgé, sa chair est découpée ou plutôt arrachée muscle par muscle et dépouillée avec soin de sa graisseen même temps que des tissus dont la présence pourrait hâter sa décomposition. On la suspend alors à des cordes tendues à Tombre et au grand air; jamais , il est bon de l'observer , on ne l'expose au soleil. Des enfants, armés de chasse-mouches, empêchent les insectes de s'en approcher ; il est à craindre, en effet, qu'ils n'y déposent leurs œufs, ce qui s'opposerait à la conservation du câdid.
Au bout de vingt-quatre heures , et quelquefois un peu plus , la viande est parfaitement sèche , elle est dure, cassante et peut être réduite en poussière par le travail de la moraka. On ne la soumet toutefois à cette dernière opération qu'au moment d'en faire
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usage. Cette pooisBièFe, jetée dans Tean bomliante, avec celle do bamieh dessét^ié et broyé de même» doDDe une bouillie appelée melaà, très-estimée des Noubas et qui formait la nourriture habituelle de mes domestiques.
Le cadid est du reste fort bon , je le préfère môme au pasierma de Gonstantinople (bœuf fumé) j c'est mi aliment très sain » beaucoup plus agréable et infiniment plus économique que les tablettes de bouillon et toutes les inventions du môme genre; inventions tout au moins inutiles » car la viande est plus abondante encore dans les pays sauvages que dans les pays ci* viliséSy et il est toujours possible de se pourvoir partout et de se faire suivre, soit dans le désert » soit à la mer y d'animaux vivants ou de viande séchée ; les viandes salées et fumées conviennent néanmoins mieux à la marine : l'humidité de la mer doit né-^ cessairement être à redouter pour le cadid.
Les viandes préparées en Europe ne sauraient ôl^ plus utiles au voyageur qui se hasarde dans le désert que les tentes fabriquées à Paris ou à Londres, il n'en est pas de môme des légumes desséchés par le procédé de M. Masson; leur excellente conservation, leur saveur parfaite, leur transport facile, leur extrême bon marché les recommandent égih lement à celui qui sillonne les mers et à celui qui tra<verse les sables. Ce dont ils ont besoin l'un et l'autre, ce sont les aliments végétaux , le reste ne leur manque jamais; les légumes leur manquent toujours, et r usage continuel des salaisons, de la viande les fatigue et ruine leur santé*
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J'accorde avec plaisir cet hommage à une invention dont j'ai pu apprécier, comme voyageur, toute la portée , e\ qui est plus utile que bien d'autres qui font plus de bruit.
En temps de famine, et lorsqu'ils n'ont rien de mieux sous la main , les Soudaniens mangent de la gomme. La gomme fraiche n'est, du reste, pas désagréable, et on y goûte toujours volontiers. Ils font encore usage du fruit du lotus (nabak) , des graines de la plante appelée mukhet, de celles appelées kaskanit, qui, recouvertes d'une enveloppe épineuse, jonchent, à l'époque de leur maturité , toutes les clairières du Soudan et gênent singulièrement le voyageur, qui les retrouve dans sa tente , sur ses tapis, sur son lit, dans ses vêtements et sur sa selle, s'y pique à chaque instant et ne peut s'en débarrasser»
Les Noubas font encore usage de racines , de queU ques tubercules, et, entre autres , d'un tubercule fort petit, voisin de lagoulgasseet dont je regrette d'avoir oublié le nom.
A la suite des longues sécheresses, lorsque le manque d'eau vient à se faire sentir , les pastèques leur sont aussi d'un grand secours, ils en donnent même à leurs animaux domestiques.
Le sel gemme employé par les Soudaniens est loin, en général , d'être pur; mélangé de diverses substances, il est ordinairement très- rouge et très-amer. On sait que dans une partie de l'intérieur de l'Afrique il est fort rare et s'échange contre des esclaves.
La digestion est toujours difficile et laborieuse dans les pays chauds. Des viandes crues , d'épaisses bouil-
lies, un pain compacte et loard en accroissent les embarras et la rendraient impossible si Ton ne courait à des moyens artificiels pour provoquer les contractions d*un estomac à la fois affaibli et surchargé. Tel est, en effet, le rôle du piment rouge, du camoun, du chamar, du fiel, qu'on mange toujours avec le foie et le cœur des moutons ou des chamelles. Les noirs du fleuve Blanc et une partie des gens du Sennar assaisonnent leur repas d'un condiment bien autrement amer et désagréable , Yasa fœtida , que les anciens appelaient siercus diaboli et que les Turcs nomment encore, en traduisant l'expression latine, cheïtan boki, sert à ces malheureux de poivre et de moutarde. Je ne sais s'ils en trouvent l'odeur et le goût très-agréables, mais il est certain qu'ils en retirent de bons effets et il est probable qu'ils se sont, en cela, laissés guider plutôt par Texpérience que par la friandise.
Outre la mérissa dont ils usent copieusement, les Noubas emploient souvent, pour s'enivrer, un mélange de tabac et de natron , appelé boca , qu'ils mâchent longtemps; quelques-uns fout de plus usage d'un stramonium, dont l'action est très-énergique, et qui provoque souvent des accès de folie furieuse, difficile à contenir et à réprimer.
EXPLIGATIOR DE LA PLAHCHE VIII.
Cette planche suppose une rekouba et un tukkoli ouverts d'un côté afin d*cn montrer Tintérieur :
A la gauche de l'observateur, dans la rekouha, un Arabe et un Nouba , assis sur un angareb, boivent dans des coupes en bois de cabaros , de la merissa qu'ils puisent dans le vase ( boumui ] placé devant eux.
Le Nouba porte un couteau (coussa) lié au coude gauche; près des buveurs on aperçoit quelques armes ; à leur gauche un bouclier et une selle de dromadaire ;
An toit de la hutte sont suspendus un plat en bois contenant quelques mets , un seau de cuir, et enfin une semzemleh ( vase en cnir destiné à contenir de l'eau).
Dans le tukkoli, une jeune fille vêtue seulement du rahad (ceinture à languettes de cuir), broie avec une pierre, sur la moraka, du grain qu'elle pousse ensuite dans la seconde concavité de la moraka ; •
Derrière la moraka , une femme mariée vêtue de deux pagnes , la tête et le cou ornés de deux colliers d'ambre jaune, tient un plat à la main ;
Dans le tukkoli, on aperçoit encore un vase en cuir tressé à trois tubulures destiné à contenir du beurre ; une bêche , dont le fer ( hachchach ) sert de monnaie (un fer de cette dimension vaut 2 à 3 piastres); une 1)0unna sur un foyer formé de deux pierres; à la charpente du toit sont suspendus un vase en cuir tressé et un plat de bois;
Sur le toit on remarque deux œufs d'autruche.
Les proportions des tukkolis et des rekouba sont en général un peu plua grandes que celles que j'ai dû leur donner dans ce dessin.
426 LBS NOIRS COLONIStS.
ai.
Ii^lontem «Tcn. ^ GtiTenaMit féodal. — Haifère de coÉbattre. — NvIsitK actielio di Soedu orlentil. — Facilité qi*0Bt les gHrenenn de cette iiroTioce de se nidre MêpendiBts dn pacha r^j^te.— Rellgira. — lite nalki. — EoMiibs di Soldai. - Fakliis-tekroiris.
Le Soudan musulman comprend à Test et à Touest quelques provinces soumises à un joug étranger, telles que le Sennar, le Cordofan d'une part; le Sénégal de Tautre ; et de vastes Etats indépendants de tout contrôle européen et préservés, par le désert qui les borde, de toute immixtion des Turcs dans leurs affaires.
Les plus importants , les plus vastes de ces royaumes sont Tempire des Fellatahs et le Bornou , visités par le major Denham et ses compagnons , le Waday et le Darfour, décrits d'une manière si intéressante par le cheikh Mohammed-et-Tounsi , dont les ouvrages ont été traduits par M. Perron, et empruntent une grande valeur encore aux préfaces si instructives dont les a enrichis M. Jomard.
Le Waday nous était inconnu avant le beau travail de M. Fresnel et la publication du voyage du cheikh
Mohammed. Quant au Darfour , nous possédions sur ce pays la relation de Browne, dont Texactitude a été souvent mise en doute.
Le Darfour a été visité plus récemment par deux hommes partis de TEurope , mais incapables malheureusement l'un et l'autre de nous rien apprendre sur ce qu'ils ont vu. L'un est un noir du nom d'Abd-el- Kerim , ancien esclave de M. Drovetti , consul général de France en Egypte ; il avait suivi son mattre en France, s'y était même marié et y avait tenu à Paris , près de la barrière de TËtoile , un petit cabaret. Dé« sireux cependant de retourner dans son pays , il obtint d'une société anglaise une mission proportionnée, je suppose, au degré de ses connaissances. Il regagna les bords du Nil , traversa Khartoum , où il se faisait appeler Abd-el-Kerim-Efendi et où il se fit donner quelque argent par le gouverneur général de la province , et pénétra dans le Darfour.
Sulthan Mohammed-Fadhel , qui régnait alors dans ce pays, trouva exagérées les prétentions d'Abd-el- Kerim , prit ombrage de ses questions et des observations qu'il se vantait lui-même de faire à l'aide de quelques instruments qui lui avaient été confiés à son départ. Abd-el-Kerim fut en conséquence arrêté, dépouillé de tout ce qu'il possédait , et envoyé aux mines de cuivre. Le successeur de Fadhel , Sulthan Hosseyn, l'a fait depuis mettre en liberté, mais il lui a refusé la permission de quitter le Darfour.
L'autre voyageur est un Français , ancien soldat et tout à fait illettré; il était venu en Egypte, convaincu qu*il y ferait fortune. Trompé dans son at-
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lonte, il se rendit au Gordofan et pénétra jusqu*à Caubé; présenté à Sulthan Hosseyn, il lui proposa de lui fabriquer de la poudre. Hosseyn Tinterrogca sur la composition de ce produit et notre compatriote y fit entrer le phosphore. Sulthan Hosseyn , convaincu dès lors qu'il n'avait aucune notion de ce dont il osait Tentretenir , lui fit donner deux dro» madaires et lui intima Tordre de quitter sur-lechamp le pays : ainsi fut fait. Je vis au Caire , en 1850, ce singulier personnage, qui se proposait alors de se rendre en Californie , et dont je n'ai pas eu de nouvelles depuis cette époque.
Le gouvernement, dans les États musulmans du Soudan , est généralement absolu en théorie ; dans la pratique cependant, le pouvoir se trouve contenu dans de certaines limites ; Texercice en est contrôlé sans cesse par les eulémas , les membres de la famille régnante et les grands de TÉtat.
11 existe en effet une sorte de féodalité ; chaque chef d'une subdivision territoriale quelconque est un roi tributaire (ine/e/r, et par abréviation mek)j ou plutôt un seigneur, un haut baron , qui doit à son suzerain foi et hommage , en reçoit une sorted'investiture et lui accorde en échange de sa protection et de sa fa* veur, un don annuel dont le taux n'est pas toujours fixé , un cadeau de joyeux avènement , et de temps à autre lui envoie quelques esclaves, quelques sacs de grain ou quelques bœufs.
En cas de rébellion et de défaite, le mek est remplacé par un affranchi, un esclave ou un courtisan du souverain. Tel était , dans le Cordofan , le mag-
■tPRIT DM NOntft. 4se
doum on commandant Msali^n, eunuque du 8ulthan de Darfour, qui périt en défendant contre les Turcs la province qui lui était confiée. Cet émule de Narsès habitait au nord de Lobéidh , un fort que les Turcs ont rasé , et dont les ruines forment aujourd'hui une sorte de tumulus.
Les lois qui règlent la succession au trône sont aussi incomplètes ) aussi défectueuses, aussi peu observées dans le Soudan qu'en Turquie, en Perse et dans les monarchies pins anciennes des khalifes de Damas, de Bagdad ou du Caire. Les révolutions qui en peuvent être le résultat, les difiScultés du gouvernement et Tétat presque continuel de guerre avec les états voisins exigent , de la part des princes du Soudan , une grande activité et une grande énergie ; à défaut de ces qualités, ils se voient obligés de confier à un maire du palais le soin de régner sous leur nom. Un exemple de ces maires du palais nous est fourni par le célèbre cheikh El-Kanemi»
Les pénalités en usage dans le Soudan diffèrent , comme chez tous les peuples musulmans, de celles portées dans le Coran et indiquées par la loi religieuse ; elles sont là , comme ailleurs, beaucoup plus sévères.
L'esclavage est en vigueur dans tout le Soudan ; le commerce des esclaves est la principale ressource des noirs musulmans , et Ton ne trouve chez ces Soudaniens , malgré leur dévotion naïve et superstitieuse, d'autre fanatisme que celui qui sert de prétexte à la ghazwa : les étrangers non-musulmans , loin d'être l'objet d'une défaveur marquée, sont, au contraire , bien vus et bien accueillis : Denham a été
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mienx reçu dans le Bornou qu'aucun ambassadeur européen ne Ta jamais été à Constantinople. Les Turcs, quoique musulmans, inspirent, au contraire, une grande méfiance aux princes dont le territoire est voisin des territoires anciennement conquis ou récemment occupés par les troupes ottomanes. C'est pour cela que le sulthan de Darfour, par exemple, repousse les explorateurs, ne regardant les Européens euxmêmes que comme des agents déguisés et des espions du pacha d'Egypte. Il voit avec inquiétude ce pacha entretenir, dans la portion du Soudan conquise par les armes d'Ismayl-Pacha et du defterdar Mohammed-Bey, quinze mille hommes de bonnes troupes; c'estrà-dire quinze fois plus qu'il n'en faudrait pour s'emparer du Darfour et des États voisins.
Au point de vue militaire, le Darfour, leWaday, le Bornou , les Fellatahs , quoique aguerris par les luttes continuelles qu'ils engagent entre eux , seraient une proie facile pour les Turcs ou les Européens. On trouve chez les peuples du Soudan le courage, la vigueur, la sobriété et même cet amour-propre qui font le bon soldat; mais, à l'exception de quelques corps de troupes peu nombreux et que l'on peut regarder comme la maison militaire ou la garde impériale des princes , il n'existe pas d'armée permanente ; il ne saurait dès lors, on le comprendra, y avoir ni discipline, ni instruction tactique, ni traditions. Comme dans toutes les contrées où règne une féodalité puissante , le suzerain , après avoir déclaré la guerre et en avoir expliqué les motifs aux grands
BSPUT DBS NOIRS. 4SI
de rÉtat, réclame lenr concours; ceux-ci raccordent on, bravant la colère du prince, le refusent. S'ils Font accordé^ ils convoquent leurs vassaux et, au . jour marqué, les amènent. Ils en conservent le commandement et n'obéissent pas toujours aux ordres qu'ils reçoivent eux-mêmes ; ils agissent à peu près comme ils l'entendent et passent à l'ennemi si celui-ci leur parait devoir définitivement l'emporter dans la lutte. Le peuple, d'ailleurs, ne connaît, dans les États féodaux , d'autre patrie que le fief qu'il habite : les limites de la monarchie sont variables , celles de la seigneurie le sont moins. La suzeraineté royale change de main à chaque remaniement nouveau du territoire ; la suzeraineté féodale, grâce à quelques concessions et à une soumission plus apparente que réelle aux décisions de la victoire , se maintient constamment dans une même famille. Au-dessus du reste de cette nationalité étroite il y en a une plus vague, plus générale , plus large , constituée par la communauté d'origine, la similitude de langage, l'adoption d'un même culte ; ressemblances qui deviennent le germe et le noyau des plus vastes agglomérations monarchiques. C'est l'islamisme qui^ chez les musulmans, constitue ce lien moral ; c'est la profession de foi, qui est l'étendard ; et l'islam , qui est la nationalité véritable du musulman.
Le patriotisme , dans le sens que nous attachons à ce^mot, est donc inconnu des Soudaniens. Le sentiment religieux y le désir de se distinguer par son courage peuvent seuls le remplacer. Quant aux sentiments de vénération , d'amour qui peuvent porter
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le peuple à se dévouer pour son prince , ces sentiments, rares partout, le sont plus encore dans les États féodaux; le prinoe n*y a, à proprement parler, qu'un petit nombre de sujets et ne peut compter pour le défendre que sur sa maison , c'est*à*<lire sur ses affranchis y ses esclaves ou ceux qu'il enrichit de ses faveurs et qui ont encore quelque chose à attendre ou à redouter de lui. Peu de princes disposent, comme nos anciens rois, d'une noblesse prôte à se faire tuer pour eux ; le plus grand nombre &k est réduit à s'entourer de créatures et de satdiites dont le dévouement coûte cher et sur lesquels il n'est plus permis de compter dès que l'adversité remplace la fortune.
Sans patriotisme, sans dévouement pour leurs princes, professant tous le môme culte , habitant une même zone , soumis aax mêmes usages , les guerriers du Bornou, du Waday, du Darfour ne se battent que pour le butin , et, dès qu'ils le tiennent, contemplent avec indifférence le triomphe ou la défaite du maître qui les armait pour sa cause.
Comme tous les barbares ils font la guerre sans magasins, sans convois, sans approvisionnements d'aucune sorte, vivant aux dépens du pays qu'ils occupent ou qu'ils traversent , en épuisant , en détruisant même en germe les ressources. Sans cesse en proie à la soif et à la faim , on voit , dès les premiers jours d'une campagne, leur nombre se réduire d'un quart, ou d'un tiers, par Tépuisement des uns, le découragement et la désertion des autres.
La force principale de leurs armées consiste dans
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une cavalerie nombreuse et bien montée. Quelques Étais du Soudan peuvent mettre sur pied douze et quinze mille chevaux ; cette cavalerie toutefois , loin de rendre Tarmée plus mobile , la retient dans les districts les mieux arrosés et les plus riches en fourrages, Tempéche souvent d*agir pendant la saison sèche et froide , qui sous d'autres rapports est la plus favorable à la conduite de la guerre. Cette cavalerie enfin ne peut rien contre une infanterie retranchée dans les bois, derrière des marécages, ou qui effectue sa retraite par le désert.
La cavalerie est néanmoins précieuse pour combattre un ennemi sans tactique; elle possède en outre, dans les États où le système féodal subsiste , Tavantage d'être exclusivement composée de Télite de la nation, c'est-àdire d'hommes chez lesquels le désir de se distinguer est plus vif que parmi la foule, auxquels leur fortune permet d'acquérir les meilleures armes offensives et défensives, dernière circonstance qui les met presque à l'abri d'un péril auquel une infanterie composée de paysans et de pauvres diables n'a pas les mêmes moyens de se soustraire. Les chevaliers du moyen âge étaient bardés de fer et même alors qu'ils étaient renversés de leurs chevaux dans la mêlée , étendus dans la poussière et privés de leurs armes, il était difficile de les tuer. Les cavaliers du Soudan moins bien protégés le sont cependant assez encore pour n'avoir rien à craindre du jet des armes blanches ; ils portent, soit un plastron, une saye ou chayeh garnie de coton en rame, soit un justaucorps de buffle, comme les anciens, comme les soldats de
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HcMiri lY et comme de nos jomrs, en Âfriqiie, les boere de W. Praetorins et les Touareg du Sahara. Qaelqaes-nns ont des cottes de maille et des casques ; les armes défensives de cette dernière catégorie sont plos recherchées encore des Arabes.
L'infanterie éparpillée ou massée sans ordre» sur quelques points, forme difficilement, soit le carré» soit Torbe, comme les anciens Grecs, pour résister aux charges de la cayalerie.
L'artillerie et même les armes à fen portatives anraient beau jeu d'une pareille infanterie, mais les armes à feu sont rares dans le Soudan. Les Turcs qui occupent la c6te, qni régnent à Tunis, à Tripoli, au Caire, en laissent pénétrer le moins qu'ils peuvent. On ne trouve goère de fusils que dans les mains de quelques marchands arabes qui se joiguent volontiers aux expéditions » et ne manquent jamais d'y faire merveille. Quant aux canons ou plutôt aux obusiars de montagne du plus faible calibre , les princes du Soudan en possèdent quelquefois un ou deux plus dangereux pour ceux qui les servent» que pour l'ennemi , et qui se trahient pénibl^aoent sur des afiuts boiteux ; on les charge de minerai de fer ou de cailloux , et si leur effet réel est à peu près nul » l'effet moral qu'ils produisent n'en est pas moins prodigieux.
Les Africains ont cependant entre les mains des armes de jet bien plus efficaces que des canons à demi crevés et des fusils tortueux ou transparents , chargés avec une poudre qui fuse. Leurs javdots , dont la hampe est en bois de bassam, se lancent à
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8oi:xaiite pieds de distance^ et s'il est facile d'en parer le coup, il fie Test pas autant d'échapper à Vatteinte de flèches atérées, courtes, légères et recevant » d'un ûtt extrêmement dur, bandé par une main robuste , une vitesse trè&-grande. Là fumée des armes à feu cû-* ohe bientôt an tireur le but qu'il veut atteindre^ tandis que Tarcher peut rectifier son tir à chacun de ses coups; le fer des flèches est d'ailleurs barbelé et sillonné de crénelures qu'on charge de anos Vénéneux : le poison de ces flèches, d'après un Turc , chirurgien de l'armée égyptienne et qui a servi dans le Sennar^ serait un poison stupéfiant, et l'ammoniaque en pré« viendrait les effets.
Les musulmans du Soudan font , eux-mêmes, péri d'usage de l'arc et de la flèche ; les archers dont ils renforcent leurs armées, se recrutent , en général , parmi les esclaves enlevés par la ghazwa à des districts idolâtres ou parmi la population tributaire de quelques villages situés dans la même région,
La partie orientale du Soudan, comprise entre TAbyssinie et le Darfour, appartient aujourd'hui au pacha d'Egypte, qui n'en tire du reste d'autre revenu, vu les dépenses qu'il est contraint d'y faire, que les 43 à 4 400 bourses (4) que lui rapporta an* nuellement la douane établie à Dongola.
La conquête, commencée par Ismayl Pacha , fut achevée , en 4 824 , après la mort tragique de ce
(1) La bourse vaut 125 francs à peu près (500 piastres). Hassan Memuff atait pris, en 18/^, la ferme de cette douane pour 1361 bourses , soit 170,000 francs.
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prince par le defterdar Mohammed bey, homme féroce, mais énergique; c^est lui qui à la tête d^environ 4000 hommes 9 livra près de Bara aux Nouba et aux Fouriens réunis, un combat dont Tissue ne pouvait être douteuse, et qui le rendit mattre du Cordofan. Cette province faisait alors partie des États de Mohammed Fadhel , sultan du Darfour ; elle avait à une époque antérieure appartenu aux rois du Sennar.
Les contrées soumises, à cette époque, aux armes de Mohammed Ali , comprises sous la dénomination générale de Belad es Soudan , forment six gouverne* ments à savoir :
Le gouvernement de Nubie, qui a pour chefs-lieux les villes de Dongola et de Berber.
Le gouvernement de Taka, dont la capitale, bâtie par Tordre de Mohammed Ali, devrait porter le nom de son fondateur, mais est plus connue sous celui de Medinet et Taka.
Le gouvernement de Khartoum, chef-lieu Khartoum sur le Nil Bleu, au point de jonction de ce fleuve et du Nil Blanc.
Le gouvernement de Sennar, chef-lieu Sennar.
Le gouvernement du Fazogl , dont la capitale est un village élevé par Tordre de Mohammed Ali , dans le voisinage de Famagat.
Le gouvernement du Cordofan , chef-lieu Lobeidh (1).
A la tête de chacun de ces gouvernements , est
(1) Et non Obeid, Ibeit, el Obeid; ce nom s*écrit par un lam, un bé, un ye et un dhad.
B8PIIT DB8 NOIRS. 457
UD moudhir qui a le grade ou le rang de colonel , et a sous ses ordres un certain nombre de cacbefs ou capitaines , commandants de district ^ cbargés de percevoir les contributions, et qui disposent pour cela d'une quarantaine de cavaliers.
Le gouverneur général (Hokmadar) du Belad es Soudan est un ferik pacha ; il réside à Khartoum, et est, comme les moudhirs, renouvelé tous les trois ou quatre ans. Ces officiers se rendent coupables de trop de concussions et de trop d*abus d'autorité pour que des poursuites judiciaires ne deviennent pas la suite ordinaire de leur rappel. Le pacha d'Egypte confisque alors à ses lieutenants ce que ceux-ci ont arraché an peuple qui leur était confié ; les coupables sont parfois condamnés aux galères , mais on ne les y laisse pas longtemps et il est rare qu'ils en sortent sans qu'on leur rende leur dignité, et qu'on les emploie de nouveau. Pendant mon séjour dans le Soudan un Hokmadar fut destitué : mis en jugement et convaincu de vente d'emplois , il dut payer des sommes considérables , mais à peine était-il arrivé au Caire qu'il fut nommé président du tribunal de commerce récemment organisé d'après les ordres du sulthan Abd-ul-Medjid.
Il serait facile aux gouverneurs généraux du Soudan de se rendre indépendants du pacha d'Egypte , Os disposent de quinze mille hommes de troupe de ligne, recrutés dans le pays. Ces soldats sont en général des esclaves (amrat), livrés par les habitants désireux de se libérer eux-mêmes du service militaire; ils ne sympathisent dès lors que très- peu avec
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}a population indigèoe, qu'ils oppriment et pillent au^ai Bouvent quUls en trouvent Toccasion , et en cas de révolte du hokmadar, ils ne penseraient pas nn Histant à maintenir les droits du pacha d'Egypte, dont ils n'ont pour ainsi dire jamais entendu parler et dont ils w connaissent les ordres que par l'intermédiaire ^ 96S lieutenants.
Le hokmadar n'aurait donc rien à en redouter. La désertion , même fréquente parmi eux lorsqu'on est obligé de les envoyer dans des garnisons peu éloi* gnées de leur pays natal , ne se produirait plus dès qu^ la nécessité de garder les frontières du nord les y ferait cantonner.
Du côté de l'Egypte , le Soudan serait protégé par des obstacles naturels que les troupes de Méhémet* AU n'ont pu franchir que parce que ces obstacles manquaient de défenseurs intelligents.
Quatre routes en effet conduisent de l'Egypte dans le Soudan.
Le cours du Nil , interrompu par des rapides décrivant un coude énorme qui le porte de Dongola à Berber, et de ce point à Khartoum, bordé de rochers qui forment autant de citadelles.
La route de Korosko à Berber, qui pour uq parcours total de quatorze journées de marche ne possède qu* une seule aiguade, facile à obstruer ou à défendre (1).
Les deux routes de Dongola à Khartoum et à Lobeidh , la première par le désert de Bahouda , la seconde par le Pjebel Semrie, d'un accès difficile, et
(i) Ou plutôt deux puits très-yoldns Tun de Tautre.
B8PUT DH KOW8. 458
par le Djebel Haraza , qui présente un passage plus dangereux encore , et que Ton ne pourrait tourner dans l'obligation où Ton serait d'y renouveler la pro* vision d'eau. Le chef indigène auquel appartenait le commandement de ces montagnes demanda en 1821 au solthan de Darfour les troupes nécessaires à la dé-^ fense de ses défilés, dans lesquels il s'engageait à arréter la marche victorieuse de Tarmée égyptienne et à anéantir entièrement cette armée. Le sulthan de Darfour ne comprit que trop tard Timportance strate* gique du Djebel Haraza , qui fut franchi par les Égyptiens, et dont le chef, abandonné à lui-même, fut fait prisonnier et décapité.
Le Belad-es*Soudan serait donc facile à défendre contre une invasion nouvelle, mais on devrait abandonner aux envahisseurs une portion de la Nubie.
L'indépendance du Belad-es-Soudan amènerait, provisoirement au moins, et jusqu'à ce que cette indépendance eût été reconnue par l'Egypte , le blocus commercial de cette province , dont les produits ne s'écoulent que par le Nil, et qui ne reçoit que par cette route les marchandises européennes qu'elle consomme. Il lui faudrait donc s'assurer un port sur la mer Rouge; ce port pourrait être Soaken, soit qu'un arrangement intervint entre le pacha de Khartoum et leb délégués du sulthan dans le Hedjaz, soit que le pacha de Khartoum s'en emparât par la force des armes, ce qui ne lui serait ni long ni difficile, et ne donnerait pas lieu à des représailles sérieuses, les Turcs étent trop faibles en Arabie pour se maintenir sur la côte africaine dès qu'ils y seront attaqués. Soakenmet-
440 LBS noms COLOniSÉS.
trait le Soudan oriental en relation avec Flnde, et assurerait aux Anglais le monopole des échanges de cette partie de l'Afrique , tant que Suez et le Nil resteraient bloqués : le concours de la Grande-Bretagne et son appui au moins officieux seraient donc assurés d'avance.
Ahmed-Pacha , qui commandait à Khartoum il y a quelques années, avait apprécié avec intelligence cette situation , et tandis que Mohammed-Ali se trouvait engagé dans une guerre difficile et coûteuse, entreprise contre son suzerain , il avait résolu de proclamer son indépendance et obtenu à cet égard Tassentiment du sulthan Mahmoud. Mohammed-Ali, qui en fut informé à temps, dénoua cette trame en faisant empoisonner Ahmed-Pacha. Depuis lors de semblables tentatives ne se sont plus renouvelées, soit que le gouvernement du Caire ait mieux pris ses précautions , entouré de plus d'espions et d'agents fidèles ceux qu'il envoyait à Khartoum, soit que ces derniers aient manqué d'énergie.
Les princes ottomans ont sur nos princes du moyen Age l'avantage de n'être pas entourés d'une noblesse remuante qui dédaigne leurs faveurs et brave leur colère ; ils ont moins que nos princes actuels à redouter les caprices de la bourgeoisie ou du peuple. Le véritable danger pour eux n'est pas là : les révolutions dont Constantinople a été le théâtre ont pu se traduire par l'agitation de la rue , par les barricades de l'At-méidan , mais la conspiration partait de plus haut : c'étaient les favoris, les créatures du khan qui, dans la capitale , agitaient la multitude et ouvraient à
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leur bienfaiteur les portes d'une prison , ou tissaient pour lui le fatal lacet. Ce sont ces mêmes hommes qui y usurpant la souveraineté des provinces, refusant le tribut dû à leur maître, Tobligeaient à entreprendre ces guerres ruineuses pour l'État , ces luttes stériles qui, en épuisant le peuple, ont préparé son asservissement. En vain le prince multiplie ses bienfaits , en vain il comble de richesses ses créatures, sa générosité même est un écueil. Ses mamelouks, gardiens de son palais ou soldats obscurs de sa suite, se font tuer pour le défendre : ses mamelouks devenus des pachas, devenus des vizirs, le trahissent, le vendent on le combattent. Machiavel recommande aux princes de modérer leurs faveurs; un proverbe arabe exprime la même idée :
La tesemmen kelbek iakoulek;
Djauwâ kelbek ietbâak.
f N'engraisse pas ton chien, il te dévorerait;
» Affame-le, il te suivra. >
Les Turcs disent eux-mêmes :
Hehr kivieh eiulik etsen sakun andan kenduni ;
Insan oghlou hilébaz dir kimseli bilmezfenduni.
« Méfie-toi de celui auquel tu as fait du bien ;
» Les hommes sont fourbes, nul ne connaît le fond » de leur pensée. >
Aucun prince peut-être ne poussa plus loin que Mohammed-Ali la générosité : il prodiguait à ses satellites les trésors de l'Egypte , et, pour enrichir ses affranchis, affamait tout son peuple; aussi rencontra-t^il beaucoup d'ingrats, et n'est-il parvenu à déjouer leurs intrigues que grâce à cette rare énergie.
44S LBB HOnS COLORUtS.
à celte promptitude de pensée et d*action qui loi faisait devancer le crime par le châtiment.
Ses lieutenants ne le volaient pas , ils ne l'eussent point osé ; mais ils dépouillaient le peuple et tarissaient ainsi les sources de ses revenus, en stérilisant rÉgypte, qui était son domaine. Mohammed -Ali faisait plus du reste que d'en prendre son parti : Mes trésors, disait«il, sont vastes conmie la mer ; qui refuse de s'en repattre est un porc (benum malum dénia yemeyen domouz).
On ne s'en repaissait que trop. Le Belad-es-Soudan surtout, éloigné de l'œil du maître, était le théâtre des exactions les plus odieuses , du pillage le plus effréné. Lorsqu'on s'était emparé de ce pays, l'or y était si commun que les femmes et les filles des plus pauvres étaient chargées de bracelets, d'anneaux, de chaînes de ce métal. On n'en voit plus aujourd'hui nulle part ; s'il en existe encore il est caché , et il faut qu'il le soit bien pour que les soldats irréguliers, les Mograbin , les Chaikiés , les Hawari , et surtout les Ârnaoutes ne le découvrent pas. J'ai souvent eu l'occasion de constater la triste renommée que possèdent les Turcs dans le Soudan : la blancheur de mon visage, les Égyptiens qui me suivaient , les vêtements et les armes que nous portions me faisaient prendre, par les Nouba et les gens du Sennar , pour un Tore en voyage; du plus loin qu^ils m'apercevaient ils couraient donner l'alarme à leur village^ et je voyais bientôt la population tout entière s'enfair à mon approche, en criant dans son dialecte : Turkawil Turkawi ! voilà le Turc ! voilà le Turc !
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Poqr ces pauvres gens ignorants et naïfs , tous les blancs sont des Turcs. Nous croyons Tunivers occupé de notre gloire et de nos révolutions : le bruit que nous cherchons à faire ne résonne pourtant qu'autour de nous; dans ces lointaines régions il est sans écho. Un voyage dans le Soudan nous rend plus modestes; le nom même de la France n*y est connu que des agents du pacha d'Egypte : le canon des Pyramides a pu faire trembler TEurope , il n'a pas retenti au delà des cataractes. M. Hue , dans la relation si intéressante de son voyage au Thibet, rapporte quelques-unes des questions naïves qu'on lui adressait sur la France , dont on n'avait appris le nom que de sa bouche. On m'a demandé à moi-même, dans le Gordofan, si ce pays dont je parlais était aussi grand que la ville de Lobeidh, et si les Français savaient cultiver la terre et faire usage de la viande.
Les musulmans du Soudan suivent le rite de l'imam Malek. Dominant au J\faroc , en Algérie , alunis^ ce rite n'est pas aussi répandu en Egypte que celui de l'imam Gbafey. Les Nubiens, cependant, les Arabes du Cordofan, les Sennarais, les Nouba, les Fouriens sont malkis. Peut-être y faut-il voir une preuve nouvelle de l'influence plus grande exercée sur ces contrées orientales par les idées du Gharb que par celles de l'Egypte; peut-être , quant à la Nubie , faut-il penser seulement qu'une portion de ses habitants convertie peu après la conquête de l'Egypte , et soumise dès lors au rite malki , l'a propagé autour d'elle et n'a pu s'en départir, éloignée qu'elle était des grandes villes et des facultés célèbres de théologie, où ne s'in-