LK8 N01R8 C0L0KI8ÉS
troduhit que plus tard le rite de rimam Cbafey , qui naquit en l'an 1 50 de Tbégire , et n'enseigna probablement pas avant Tannée 1 79 , année qui vit mourir à Médine Timam Malek.
En outre du Coran et de quelques livres , tels que le Sifat en Nebi de Ghemayl , le Ilm et Taouahid du Senousi, communs à tous les musulmans, les malkis consultent les ouvrages de législation rédigés par le fondateur de leur mezab ou rite. Ils accordent également une grande confiance aux traités rédigés par
Ëbn Turki , en deux caras ou livraisons ;
Abou Hassan 9 comprenant deux cabiers ;
Khirch , comprenant quatre cahiers ;
Zerkbani , en un seul cahier ;
Âbd-el-Baki , qui en compte quatre;
Cheikh-ed-Derdir , qui en compte deux ;
Gheikh-el-Kebir , qui en compte deux ;
Cheikh-es-Soghaïr j qui en compte également deux et qui est le plus estimé de tous.
Ces auteurs traitent de la législation et du culte ; leurs ouvrages, très -répandus au Caire, le sont moins dans le Soudan , ils y sont cependant connus des eulémas et des fakibs.
Les eulémas du Soudan ressemblent à tous les autres : presque tous ont le titre de badji. Généralement, eu effet, ceux qui se destinent à cette profession , plus honorée que lucrative , quittent de bonne heure leur pays, suivent souvent, en demandant Taumône, les caravanes qui se dirigent vers la Mecque , et soit à leur retour , soit à leur voyage d'aller , s'arrêtent au Caire pour y acquérir dans la mosquée
£SPRIT DBS MOimS. 445
d'EI-Azhar riQstruction religieuse et les notions de jnrispradence dont ils ont besoin.
y ai dit plus haut combien cet enseignement laissait à désirer ; il n'en est pas moins suivi par plus de dixhuit cents élèves , dont une cinquantaine au moins appartiennent à la région moyenne du Soudan , an Darfour , au Waday , au Bornou ; après un séjour de quelques années au Caire , où ils reçoivent , comme les écoliers pauvres dans nos anciennes universités , rhospitalité gratuite de la mosquée , ils regagnent leur pays, y portant, en outre de leur mince bagage théologique, des idées plus larges , des instincts plus progressifs que ceux de leurs compatriotes : il est impossible 9 en effet , que le spectacle de la civilisation comparativement si avancée de TEgypte, la vue continuelle des chefs-d^œuvre de Tindustrie européenne ne les impressionnent pas vivement et ne les convertissent pas, comme malgré eux , à cette religion nouvelle qui a pour culte le progrès.
Les eulémas, grâce à leur triple qualité de légistes, de pèlerins, de voyageurs , plus éclairés que la foule, jouissent dans le Soudan d'une considération et d'un crédit extraordinaires. Aussi , un certain nombre de soflas (étudiants en théologie), Marocains, Tunisiens, Égyptiens , se dirigent-ils de ce côté , sûrs d'y trouver une existence facile, alors que , dans leur propre pays, ils ont peine à trouver du pain. La mosquée deKerwan,celledeFez, celle d'El-Azhar, déversent ainsi sur Tomboctou , Sackatou , Kachenah , Kouka, Wara une partie de leurs élèves. Ces derniers doivent à leur qualité de blancs, à leur origine arabe,
446 LBS m)11IS COLOlfISfiS.
et soayent à lear titre de cbérif, ane inflaence plus grande encore qae celle dont jouissent lears coliè^es indigènes ; ils deviennent souvent les conseillers du prince ou ses ministres , comme le père du cbeikh Mohammed-el*Tonnsy, le chérif Omar, et comme son rival , dont ceux qui ont hi le voyage du cheikh Mohammed connaissent l'histoire. Dans le Cordofan et le Sennar on trouve des magistrats et des imams envoyés par le gouvernement égyptien ; ils y jouissent d'une moindre autorité que dans les contrées indépendantes du Soudan , mais ils n*en rendent pas moins de grands et véritables services au peuple au milieu duquel ils vivent. Malgré bien des défauts , malgré un penchant fatal à la vénalité , le haut clergé musulman est encore la classe la plus intelligente et la plus respectable de l'État.
rajouterai que c'est chez elle qu'on trouve le plus de désir de s'instruire et le plus de tolérance à c6té d'une piété presque toujours sincère ; je connais même un cadi turc, homme très -religieux, qui fait du Tasse sa lecture favorite et m'a récité des passages de la Gernsalemme liberata avec une élégance et une exactitude de prononciation qu'on ne trouverait guère en France ni en Allemagne.
Les eulémas ne se rencontrent dans le Soudan que dané les grandes villes, dans les capitales surtout, et auprès des princes. On ne voit dans les villages qu'un clergé d'un ordre secondaire, clergé infime et pauvre , inconnu partout ailleurs ; ne tenant ses pouvoirs que de la confiance pubUque, vivant d'aur mônes et de privations , ne demandant pourtant rien
BSraiT ras HOIRS. 447
à personne ^ et prodigaant à tous ce qu'un cœur pur , et un vif amour de ses fr^w peuTent donner : le pain de rame.
On donne le nom de fakihs (légistes j pluriel fokaha) à ceux de cette catégorie ; plusieurs ont ac* compli le pèlerinage de la Mecque , tous savent lire (plus ou moins couramment à la vérité), tous lisent le Coran ) et quelques-uns le savent par cœur. Chaque village un peu important a son fakih ; c'est lui qui enseigne la lecture et récriture aux enfants, préside aux mariages et aux enterrements, remplit les fonctions d'arbitre ou de cadi dans toutes les contestations de peu d'importance.
Il joint d'ordinaire à ces fonctions celles d'exor* ciste ; il évoque au chevet des malades le démon qui les agite, écrit sur de petits morceaux de papier le sourat el àlaq , talisman qui protège celui qui le porte des obsessions de Tennemi des hommes , et même , suivant quelques-uns, des blessures et des maladies dont il pourrait être atteint. Il retire du commerce de ces tali^oians quelques petits profits qui lai permettent de vivre. Cette industrie est bien inno*cente , les talismans ne font de mal à personne et produisent toujours sur rimagination un effet favo« rable; d'ailleurs le fakih ne cherche pas à tromper les autres, il croit aussi fermement qu'eux à Tefficacité de ses hamaïl (charmes) ; il ne se borne d'ailleurs pas toujours à exorciser les malades ou à leur administrer de petits papiers, ou l'eau qui a servi à laver une pieuse invocation ; il joint souvent à cette médi-cation illusoire l'emploi de sucs végétaux dont une
longue expérience ou la tradition de ses devanders lui ont fait connaître les salutaires propriétés.
On ne s'étonnera donc pas si quelques-uns de ces fakihs jouissent d'une considération qui s'étend bien au delà des limites de leur village et attire autour d'eux de nombreux élèves , des disciples dévoués.
Le fakih Ismayl, que j'ai vu dans le Cordofan, est de ce nombre. La sainteté de sa vie y sa charité active et courageuse , son instruction théologique sont célèbres jusque dans le Darfour. La population de Lobeidh, où il a fixé sa résidence, professe pour lui une vénération profonde. Ces pauvres gens, opprimés par les Turcs , ne trouvent d'appui et de consolations qu'auprès de leur pasteur , victime comme eux d'une tyrannie qu'il subit sans murmurer. Les gouverneurs du Cordofan lui ont parfois, cependant, rendu justice. J'ai vu l'un d'eux , récemment arrivé du Caire, lui accorder un de ces hommages dont les Turcs ne sont pas prodigues vis-à-vis des indigènes, et les soldats vis-à-vis des fakihs. A son approche, ce gouverneur , qui était un colonel , se leva , alla le recevoir à la porte de son palais et lui baisa la main.
Quelques fakihs, jaloux de répandre l'islamisme, s'en font les missionnaires pacifiques; ils parcourent le pays des idolâtres, les appellent à la religion musul* mane et réussissent souvent à les convertir. Ignatius Pallme a parlé d'un de ces apôtres dont le nom, selon lui , était Beduy ; enfin, ce Salehh , qui fut élevé par les Wadayens à la dignité de sultan , n'était venu dans leur pays que pour y prêcher l'islamisme.
J'ai connu beaucoup de ces fakihs et j'ai toujours
BSPRIT DES NOIRS. 449
ea à me louer de mes relations avec eux. J'en citerai un entre autres devant la rekouba (hutte) duquel j'étais descendu dans un petit villaj^e. Je ne réclamais rien de ce pauvre homme, qui, cependant, ambitieux de m*offrir quelque chose, et n'ayant sous son toit rien qui fût présentable, fit plus d'une lieue en courant pour m'apporter du lait : lui-même, il fut chercher le bois dont mes domestiques avaient besoin et voulut partager avec eux la surveillance fatigante de la nuit : il eût repoussé mon argent si 'je lui en eusse offert. L'hospitalité et le bon accueil sont, Dieu merci , dans le Soudan , des choses qui ne se vendent pas encore. Voulant cependant témoigner ma satisfaction à ce brave homme, je tirai d'une de mes caisses un petit catéchisme intitulé Zaiel-Fakir (la Provision du pauvre) et je lui en fis présent. Il voulut d'abord le refuser, mais je le pressai et il le prit ; il versait des larmes de reconnaissance. « Tu me donnes un trésor, me di$ait«il. Hélas! je n'ai pas de livres ; je ne possédais jusqu'à présent que quelques feuillets épars du Coran , le Sourat yé sin, et quelques autres chapitres ; ma mémoire doit suppléer au reste et je crains bien souvent de me tromper.
L'hospitalité des fakihs s'exerce surtout en faveur des pèlerins du Soudan, appelés à la Mecque takrouri. Ces pèlerins sont nombreux , la crainte d'être assassinés par des brigands fait qu'ils partent de chez eux presque nus et sans emporter d'argent. Ils sont obli- V gés, en effet, de parcourir isolément une partie de leur longue route; leur voyage dure souvent deux années. J'en ai vu à Dongola qui venaient de Djenné ;
450 LU MOUS COLONIIfiB.
les renBeignemeots qu'ils purent me donner n'avaient pas une bien grande valeur. Ils avaient, disaieniriis, passé parSackatoUi Kachenah, Kanou, Kouka, le sud du lac Tchad, Masna, résidence d'un sulthan, et Wara. Ils me parlèrent du sultban Ali des Fellatas et du sultban du Bomou, Âbou-Ûmar. Le Bornou, oon* quis en partie quelques aimées, auparavant par les Wadayens , était redevenu indépendant.
Ce qui prolonge surtout la durée du voyage de ces takrouris , c'est l'obligation , résultant de leur misère , de ne traverser que des pays babités , afin de pouvoir réclamer chaque soir l'hospitalité de leurs coreligionnaires plus riches qu'eux ou des fakihs.
Quelle foi vive et quelle charité sublimes que celles* là ! le pèlerin part à la grâce de Dieu (ala bab el Kerim), sans provisions, sans argent, pour un voyage qui emploiera des années ; chaque jour cependant la piété et la bienveillance de ses frères, établis aux innombrables étapes de la route, lui vient en aide; il rassasie sa faim et repart ; il n'a besoin que de psalmodier quelques versets du Coran ou de faire entendre le chant du pèlerin : me voici , 6 mon Dieu ! etc. (Loubbeka ÂUahumé), pour que toutes les portes s'ouvrent devant lui et que toutes les mains versent l'aumône dans la sienne ; il ne fait pas toujours son voyage sans séjourner plus ou moins sur sa route. Épuifiéde fatigue, après un on deux mois de marches continuelles, désespérant d'atteindre pour le moment du pèlerinage le temple de la Mecque, il s'arrête dans quelque village, offre ses services aux habitants, ensemence leurs terres, les récolte à la saison suivante,
KOtM IMLÂTin. 461
et coatinae son voyage ; ii n*a besoitt pour \è mener à bonne fin ^ et si toutefois ii passe par Soaketi ^ que d'an talari (5 francs environ) pour payer son passage de Soaken , par mer, jusqu'à Djedda .