DES FONDS, DES FEUILLÉS ET DES TERRAINS
En général, dans toute espèce de reproduction artistique de la nature, la monotonie du faire est un grand défaut. Dans le dessin, surtout, comme on n'a pas la ressource de la couleur pour déterminer chaque objet, il faut y suppléer par un travail approprié à l'aspect de l'objet que l'on veut rendre. Un nuage, un terrain, une masse de feuillage, ne doivent pas être traités de la même manière par le dessinateur. Je sais bien que l'imitation matérielle n'est pas le but principal de la peinture ou du dessin, qu'il ne faut pas trop sacrifier aux procédés et au trompel'œil, que le fuii est souvent pénible et mesquin; j'ai toujours pensé, même, que dans tous les genres, et surtout dans le paysage, la recherche méticuleuse de l'exactitude était au moins inutile, et que l'artiste était arrivé au but s'il avait réussi à faire passer dans l'âme du spectateur l'impression qu'il avait ressentie .
Mais il y a loin du fini minutieux à une exécution lâchée , ne tenant aucun compte de l'apparence extérieure ; entre les deux on peut choisir un juste milieu, et, sans peindre comme M. DesgofTe,
chercher au moins à approcher de Chardin. LesDelaberge sont passés de mode, mais on peut serrer le dessin d'un paysage, plus que ne le fait quelquefois récole moderne.
Le fusain prête beaucoup à cette diversité de travail dont nous venons de parler, il permet de donner facilement à chaque objet son aspect propre, résultat qui aide à l'illusion et fait que, devant un tableau, on oublie Tartiste et le procédé, pour ne plus voir que ce qu'il a voulu représenter.
Les fonds de montagnes, les arbres dans le lointain s'obtiennent avec Festompe en papier ; si les contours n'ont pas été assez arrêtés, si on les a débordés, on les suit de nouveau avec la pointe de l'estompe en peau, si la silhouette s'enlève sur un ciel en demiteinte ; avec la mie de pain, si le ciel est vivement éclairé.
Les estompes les plus employées sont les petites estompes en papier gris, vulgairement appelées tortillons. Ellë's s'usent très- vit ), et dès qu'elles ont servi quelques instants, elle n'étendent plus aussi bien le fusain.
Pour les touches très-délicates on doit leur préférer les estompes en papier de soie. Dans les préparations légères d'esquisses on se sert assez souvent d'une brosse très-douce, trempée dans la poussière de
fusain. Le liège taillé comme un crayon, la moelle de sureau, s'emploient aussi, mais surtout pour les fonds.
Avant d*aller plus loin, il est essentiel de dire que les grandes vigueurs doivent être obtenues du premier coup.
Avec la mine de plomb, avec le crayon noir, on passe plusieurs couches successives, mais avec le fusain, la manière de procéder est toute différente. Pour en juger, prenez un fusain et tracez un trait noir sur le papier, puis essayez de tracer de nouveau un second trait recouvrant le premier; au lieu d'ajouter à l'intensité de sa teinte, vous l'amoindrirez, et en continuant vous l'eifacerez presque complètement.
Il est donc important d'arriver immédiatement à la vigueur nécessaire. C'est là surtout que le fusain de saule trouve son emploi ; avec le tilleul ou le fusain véritable on essaierait en vain d'avoir des teintes noires et uniformes. Pour obtenir ces tons vigoureux, — après avoir choisi un fusain bien cuit, on exécute un frottis égal en prenant garde de ne pas faire passer deux traits l'un sur l'autre; inutile de dire qu'il faut se garder de revenir sur ce ton avec quelque estompe que ce soit, on enlèverait le tout, et le papier éraillé ne permettrait pas une seconde expérience.
Les arbres et les feuillages se massent de la même manière que les fonds, sans qu'il y ait à se préoccuper des lumières. Dans les endroits où il faut
rappeler des clairs, on a soin de moins frotter avec Festompe ; autrement le fusain ne se laisserait plus enlever aussi franchement, ce qui donnerait de la mollesse au dessin ; la silhouette et les masses des arbres une fois mises à l'effet, il s'agit de modeler le feuillage : pour cela on se sert de plusieurs instruments, soit d'un pinceau légèrement humide, soit de la pointe d'une estompe mouillée, du crayon lithographique, de la mie de pain ou d'un fusain dur.
Le crayon lithographique, comme tous les corps gras, a la propriété d'enlever le fusain ; malheureusement il a plusieurs inconvénients : employé pour . obtenir des lumières dans les fonds, le grené qu'il laisse les empêche de fuir; en outre, chose très-désagréable, le fusain ne prend plus partout où ce crayon a passé; aussi ne faut-il l'employer qu'avec une grande circonspection, même pour les premiers plans.
Un bon pinceau d'aquarelle, bien rassemblé, pas trop flexible, est sans contredit le meilleur instrument dont on puisse se servir pour exécuter les feuillés un peu minutieux et les détails des premiers plans. On le trempe dans une dissolution très-étendue de gomme arabique (certains artistes se servent d'huile); puis on l'essuie à plusieurs reprises, pour qu'il ne soit que légèrement humide; partout où la pointe du pinceau touche le dessin, le fusain est enlevé très-nettement.
Il suffit souvent de quelques instants pour terminer ainsi un paysage, en apparence à peine ébauché.
Tout à rheure vous n'aviez que de grandes et lourdes silhouettes noires, maintenant le feuillage s'est découpé, Tair circule et la lumière se joue dans les verdures transparentes.
Le fusain seul permet cette rapidité d'exécution, qui fait que sous la main de l'artiste tout s'anime, et tout vit en quelques secondes comme par enchantement.
Legrené solide, que nous reprochions tout à l'heure au crayon lithographique de laisser dans les fonds, trouve bien sa place dans les premiers plans. Combiné avecle fondu de l'estompe, il rend très-vivement les brusques oppositions d'ombre et de lumière sur les terrains et les rochers ; mais il est, nous ne saurions trop le dire, une de ces ressources qu'on ne doit employer que lorsqu'un dessin est presque terminé. On obtient aussi un travail d'un aspect agréable en passant de la mie de pain fraîche sur le papier, quelques parcelles y demeurent fixées. Si l'on y promène alors légèrement un fusain très-tendre , il s'accroche à toutes les aspérités, criblant le papier de points noirs et imitant le grené des lithographies. C'est là un procédé qu'il faut ranger au nombre des ficelles proprement dites. On peut l'utiliser dans une esquisse d'ate-
lier, mais il faut s'en garder en travaillant d'après nature, on s'habituerait vite à dessiner de chic.
Dans les objets du premier plan qui doivent être vivement accentués, lorsque le papier graissé par le crayon lithographique ou éraillé par l'estompe, ne laisse plus mordre le fusain, on est souvent obligé de se servir de crayon conté ordinaire. Malheureusement ces retouches sont très-visibles, le ton du noir n'est plus le même, et le fusain perd beaucoup de sa franchise et de son mérite.
L'encre d'imprimerie appliquée au pinceau s'utilise quelquefois ; mais en employant tous ces procédés on arrive à un ensemble hétérogène, qui ne permet pas au spectateur de reconnaître quel genre de dessin il a sous les yeux.
V oici la meilleure méthode pour obtenir des vigueurs qui ne jurent pas de ton avec le reste du dessin w
On délaye de la poussière de fusain dans du fixatif de manière à former une encre assez consistante, puis on l'applique avec un pinceau de gouache aux endroits nécessaires, mais pas avant que le dessin n'ait été fixé.
Il faut y regarder à plusieurs fols pour découvrir ces retouches qui laissent au fusain son véritable aspect.