IT. MANIÈRE D'OMBRER UNE ACADÉMIE D'APRÈS NATU
Tout ce que nous avons dit précédemment concernant la lumière et ses effets, les divers principes que nous venons de donner s'appliquent à une académie aussi bien qu'à un buste.
Pour ombrer une figure entière, on opère de la même manière que pour ombrer un buste.
Lorsque vous vous proposez d’ombrer une figure entière, vous esquissez cette figure avec soin, en vous attachant principalement au mouvement et aux proportions, en ne vous occupant que des grandes masses et laissant là pour l'instant tous les détails.
La figure étant bien éclairée, vous vous placez comme vous le jugez à propos, selon le point de vue d'où vous voulez la prendre; vous voyez de quel côté vient la lumière; vous observez où sont placées les ombres les plus noires, et quelles sont les parties les plus éclairées.
Dans une figure posée droite comme celle qui est représentée ici, planche 3, fig. 1 (on rencontre souvent des figures éclairées et posées ainsi), il y a plusieurs plans à considérer : la tête, le torse, les cuisses, les jambes, les pieds et les bras. Dans cette position, et la figure étant éclairée de cette manière, les parties qui reçoivent le plus de lumière sont : la tête, surtout le front, et le corps,
décrivent une courbe depuis les clavicules jusqu'au bas du’ ventre; la poitrine, qui est la partie la plus saillante, est aussi la plus éclairée. Le reste du torse présente un plan fuyant où la lumière diminue progressivement. Les cuisses, qui viennent en avant, reçoivent la lumière; les jambes, qui sont verticales, restent dans la demi-teinte; les pieds, sur lesquels la lumière tombe d’aplomb, sont très éclairés. Ici, le bras droit est très éclairé, et l’avant-bras est dans la demi-teinte; le bras gauche , ainsi que l'avant-bras, reçoivent une lumière assez forte; le dessus de la main est très éclairé; la lumière glisse sur les doigts qui sont d’aplomb : ils sont dans la demi-teine.
Le torse tourne de droite à gauche et de haut en bas. La lumière la plus vive est donc sur l'épaule etle pectoral gauche qui est le côté éclairé. L'autre pectoral reçoit peu de lumière. Une lumière moins vive que celle du pectoral gauche glisse sur le ventre, dont toute la partie inférieure, qui présente un plan fuyant, est totalement dans la demi-teinte.
La cuisse gauche étant un peu courbe du haut en bas, il en résulte que la partie supérieure est plus éclairée que la partie inférieure. De plus, cette cuisse étant ronde, le côté droit est privé de lumière ; le côté gauche est éclairé. Dans cette position, la cuisse droite étant presque vue dé profil, la partie la plus saillante, et qui par conséquent recoit le plus de lumière, se trouve à droite, et le côté gauche de cette cuisse recevant l'ombre portée de la cuisse gauche, se trouve dans la demi-teinte. De
plus, comme le genou est fléchi, et par conséquent vient en avant; la plus grande lumière se trouve sur le bas de cette cuisse, ce qui fait qu'elle paraît éclairée différemment‘de la cuisse gauche dont la lumière est en: haut sur le côté gauche.
Viennent ensuite les jambes qui sont dans la demi-teinte; mais, comme la jambe est un peu courbe, le haut de la jambe gauche reçoit un peu de lumière. Le côté droit de chacune de ces jambes est dans l'ombre; l'autre côté est dans la demi-teinte.
Le pied gauche est vu presque de face : la lumière tombe dessus d’apiomb ; le haut du coude-pied étant la partie la plus saillante, est aussi la plus éclairée. Le pied droit est vu presque de profil, il est peu éclairé, et une partie de ce pied recoit l'ombre portée du pied gauche.
Le bras droit venant en avant reçoit beaucoup de lumière : le dessous de ce bras seulement est privé de lumière; l'avant-bras est posé: de manière à ce qu'il n’y ait que le dessus qui soit éclairé, mais ce dessus ne se voit pas. On voit au contraire le dessous qui est dans la demi-teinte, dans l'ombre portée de la carte qui est sur la main.
L'autre bras reçoit sur l'épaule une grande lumière qui s’affaiblit vers la saignée. Ce bras (vu de cette manière) se compose des deux masses principales, et il faut faire tourner chacune de ces masses. La partie la plus éclairée de l'avant-bras est à la partie la plus saillante près de la saignée.
Le dessus de la main recoit une lumière assez vive; les doigts sont dans la demi-teinte, pourtant les premières phalanges ont un côté éclairé; les autres sont tout-à-fait privés de lumière.
Après avoir bien observé et étudié (des yeux et du raisonnement ); on doit masser la figure que l'on
veut représenter comme celle qui est ici, fig. 2, en ne s’occupant que des grandes masses, et de l'effet général. La figure étant ainsi massée et bien à l'effet, alors on s'occupe des détails. Par exemple, on finit la tête et le cou; on passe ensuite à ja poitrine etaux épaules , appliquant toujours les mêmes principes à chaque détail. Ainsi, pour faire tourner ou ressortir une épaule ou l'un des pectoraux, on emploie les mêmes moyens que l’on a employés pour faire paraître en relief la tête ou le torse, toujours avec des reflets, des ombres, des demi-teintes et des lumières, et surtout en comparant chaque ombre, lumière ou demi-teinte, avec celles que lon a déjà; en s'appliquant à étudier principalement les attaches des membres, les mains, les pieds *, en se rendant un compte exact de tout ce que l'on voit, ne serait-ce qu'un petit reflet, en cherchant par quoi il est renvoyé. Surtout il faut éviter la dureté et la sécheresse dans les contours, eE pourtant conserver toute la pureté possible. Enfin, bien passer des ombres aux demi-teintes et des demi-teintes aux lumières, ce qui s'appelle modeler.
* On fera bien d'étudier quelques ouvrages d’Anatomie à l'usage des peintres. Parmi les meilleurs ouvrages, en ce genre, on peut citer [ (ES P ges
celui de M. Gerdy : Anatomie des formes e. rtérieures, etc. Paris, 1829.
Si l’on a plusieurs figures à représenter, et qu'elles soient placées sur différens plans; celle qui sera placée sur le premier plan, aura les ombres les plus vigoureuses et les lumières les plus vives; celle qui sera sur un plan plus éloigné, paraîtra plus petite, et en même temps les ombres seront moins noires et les lumières moins vives. Dans la première les détails seront très apparers; on verra les plus petits défauts de la peau. Dans la seconde, au contraire, ces détails disparaissent; on ne voit que les grandes masses. Voici dans quelle proportion cette diminution a lieu. Nous supposons qu'une figure de cinq pieds soit éloignée de l'observateur ,de dix pieds; qu’une seconde figure d’égale grandeur soit éloignée de l'observateur d’une distance double, c’est-à-dire de vingt pieds; la seconde paraîtra à l'observateur d’une grandeur qui n'égalera que moitié de la première; une troisième, qui serait à dix pieds encore plus loin, paraîtrait moitié de la seconde, et ainsi de suite.
Les ombres de la seconde figure seront moitié moins noires que celles de la première, et les lumières moitié moins vives. Les ombres et les lumières de la troisième figure ne seront plus que moitié de celles de la seconde, etc. Il faut donc employer, pour la première figure, le plus grand noir du crayon, et conserver, pour les lumières, le blanc pur du papier, et étudier les moindres détails. Dans la seconde, on tiendra les ombres moitié moins noires, et pour les lumières, moitié moins vives. I ne faut plus le blanc pur du papier. On ne fera pas les petits détails, comme les cils, les épaisseurs des paupières , les mouvemens de la peau, ete. Pour une troisième figure, les ombres et les lumières ne seraient que moitié de celles de la seconde figure. On n’apercevrait que la place des yeux, du nez et de la bouche; on verrait tout au plus les places des doigts aux mains et aux pieds. Enfin, pour une quatrième figure, on ne mettrait pas plus de détails que dans la masse représentée par la fig. 2. De cette manière, les figures sembleraient véritablement s'éloigner tandis que si l’on mettait, dans la seconde ou troisième figure, les ombres et les lumières aussi fortes que dans la première, les détails aussi apparens et aussi étudiés; ces figures sembleraient sur le même plan que la première, mais, étant plus petites, elles auraient l'air de nains ou d’enfans.