IV. — EN QUOI CONSISTE UNE BELLE FORME
En quoi consiste ce qui fait V essence même du dessin , en un mot , qu'est-ce qu'une belle forme et qu'est-ce qui constitue la beauté d'une ligne ? Il faut d'abord, comme l'observe fort justement Bracquemond se garder de confondre le contour et la forme. Le contour ou le trait est , comme nous l'explique plus loin J. D. Régnier , une abstraction de notre esprit, une convention admirable qui nous permet de circonscrire la forme , d'en établir les volumes, d'en indiquer la plénitude ou le galbe. Il semble que cette conception, la plus simplifiée qu'il soit possible d'imaginer , la ligne , ne comporte pas de degrés dans la perfection , et, qu'étant exacte, elle a atteint le maximum de la correction . Et cependant quelle diversité elle comporte ! Nul moyen d' expression ne permet mieux à l'artiste de traduire sa sensibilité. L'épaisseur du trait, les pleins et les déliés, les repentirs, etc., lui fournissent une gamme pour ainsi dire illimitée de procédés subtils pour exprimer ce qu'il sent. Il en est de la ligne artistique comme de l'écriture, il n'est pas deux artistes qui indiquent la forme de la même façon mais comment définir précisément ce qui fait la beauté de l'écriture artistique , et par quoi se distingue une ligne belle, noble et vivante, d'une ligne froide, banale et sans grâce ? Et peut-on même arriver à saisir et à exprimer avec des mots des nuances si subtiles ? Nous avons réuni ici ce qui a été dit sur ce sujet par les maîtres les plus réputés. La lecture de ce dossier donnera peut-être la réponse à cette question délicate.
A. Coypel (166M722).
Un ouvrage a beau être correct pour les contours, s’il y manque cette grâce qui ne se trouve pas toujours dans la nature que l’on a devant les yeux, il devient insipide. Ce n’est
point une opération de la main ; elle est toute dans l'esprit et dans le goût de celui qui travaille.
Discours.
Ch. -A. Dufresnoy (I6H-1665).
Que les contours tracés avec grâce et souplesse,
Coulent comme la flamme en ondes s'élevant,
Ou le serpent qui rampe et glisse en circulant.
L’art de peindre.
W Hogarth (1697-1764).
Rubens, dont la manière de dessiner était tout à fait originale, employait beaucoup de lignes ondoyantes \ lesquelles animent singulièrement ses ouvrages ; mais il semble n'avoir pas connu ce qu’on appelle la ligne précise, sur laquelle nous nous arrêterons particulièrement dans la suite, et qui donne cette grâce qu’on distingue dans les tableaux des bons peintres d’Italie ; il chargeoit les contours de ses peintures, en leur donnant trop la forme d’un S.
Raphaël, après avoir eu d'abord une manière roide, renonça tout à coup à son goût pour les lignes droites, en voyant les ouvrages de Michel-Ange, et les statues antiques, il devint même si passionné de la ligne serpentine, qu’il la porta à un excès ridicule, particulièrement dans ses draperies. Cependant le soin avec lequel il étudia la nature ne lui permit pas de rester longtemps dans cette erreur.
Pierre de Gortone a su tirer un meilleur parti de ces lignes dans ses draperies.
Mais c’est dans les ouvrages du Corrège que le principe de la ligne serpentine paraît le mieux entendu, surtout dans son
1. Pour Hogarth la ligne ondoyante est la ligne de beauté et la ligne serpentine, la ligne de grâce.
EN QUOI CONSISTE UNE BELLE FORME
tableau de Junon et Ixion, quoique d’ailleurs les porportions de ses figures soient quelquefois si mauvaises, qu’un peintre d’enseignes pourroit les dessiner mieux.
Albert Durer qui dessinoit tout mathématiquement, ne s’écarta jamais de ces règles de proportion, pour sacrifier aux grâces ; ce qu’il auroit pu cependant faire quelquefois en copiant la nature, s’il n’avoit pas été arrêté par ses impraticables règles de proportion.
Mais ee qui doit surprendre davantage, c’est que van Dyck, un des meilleurs peintres de portraits qui aient existé, paraît n’avoir pas connu le principe de la grâce, car on ne trouve jamais dans ses portraits que la grâce qui était naturelle à ses modèles.
Il y a un portrait de la duchesse de Wbarton, gravé d’après lui par Van Gunst, lequel est totalement dépourvu d’élégance. Or, si Van Dyck avoit connu le principe de la ligne serpentine, il lui auroit été aussi impossible de s’en écarter dans toutes les parties de ce tableau, qu’il l’ auroit été à Addisson, d’écrire d’une manière incorrecte, à moins qu’il ne l’eut fait à dessein; l’œil est singulièrement récréé en suivant ces lignes serpentines dans leurs spirales, ainsi que dans leurs concavités et convexités, qui se présentent alternativement à la vue. Voilà pourquoi les formes creuses qui sont composées de pareilles lignes sont extrêmement belles et agréables à l’œil, et même, dans beaucoup de cas, plus que celles des corps solides.
Tous les muscles, pour ainsi dire, et tous les os du corps humain ont plus ou moins une torsion ou une flexion semblable à celle dont je viens de parler, et donnant en un moindre degré la même apparence aux parties qui les couvrent, et qui se présentent immédiatement à la vue... A peine y a-t-il un os parfaitement droit dans toute la charpente du corps.
Analyse de la Beauté .
Cl. -H. Watelet (1718-1786).
Voyez, par cent détours, dans la plaine fleurie,
Serpenter le ruisseau qui baigne une prairie.
Considérez la flamme, alors qu’un doux zéphir A son souffle la fait mollement obéir;
Du contour élégant c’est la fidèle image :
Grâces, qui peut, sans vous en acquérir l’usage ?
L'art de peindre
R. Mengs $7*8-1779).
Il paroît que le Corrège a considéré toutes les formes de la nature qui n’étoient pas altérées par quelque cause étrangère, comme si elles étoient composées de lignes courbes, concaves ou convexes, et qu’il s’est contenté de les varier dans leur grandeur et dans leur porportion ; à cause qu’il a voulu éviter toutes, les formes angulaires, et par conséquent la sécheresse et les petits détails dans lesquels sont, en général, tombés les peintres des écoles antérieures. En évitant donc les lignes droites, il a presque toujours fait usage de la serpentine *, c’est-à-dire celle qui entre et qui sort alternativement comme la lettre S. Il croyoit donner par là plus de grâce à ses ouvrages, parce qu’il avoit, sans doute, remarqué que la différence entre le style sec et le beau style antique consiste principalement en ce que les contours et les formes de ce premier sont composés de lignes droites avec quelques lignes courbes et convexes, tandis que le style antique n’offre qu’une variété de lignes courbes.
Il ne faut pas croire que les anciens aient choisi ce contour par un pur caprice, ou par un goût particulier; ils y ont été déterminés par une exacte imitation de la vérité, et par leur