L. Vitet
La science anatomique a certainement plus gâté d'artistes qu'elle n’en a perfectionné. Quand on sait si bien par cœur tout ce mécanisme caché des muscles et des os, on est tenté, malgré soi, de l'accuser plus fortement que ne le permet la nature. On veut montrer ce qu'on sait, et on oublie ce qu'on voit.
Etudes sur l’histoire de l'Art . (Calmann-Lévy, éditeur.)
Il semblerait que la science anatomique puisse donner une solution précise à ce problème tant discuté des proportions du corps humain. Il n'en est rien cependant. Et Von doit , en fin de compte , se contenter de reconnaître avec Etex et Eug. Guillaume que cette
1. On a vu plus haut comment Jules Breton critique et rectifie cette opinion vraiment trop absolue.
question relève plutôt de V esthétique que de la. science. Rien de plus intéressant néanmoins que de suivre à travers les siècles les opinions des maîtres sur ce sujet. Nous donnons ici le résumé complet de la question depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, en citant d'abord les doctrines qui se sont succédé au sujet des proportions générales du corps humain , puis au sujet des proportions spéciales à la tête , aux mains, etc. Nous attirons tout spécialement l'attention du lecteur sur la méthode pratique fournie par Jean Cousin pour obtenir les raccourcis des différents membres.
Diodore de Sicile (1er siècle avant Jésus-Christ).
Les Egyptiens réclament comme leurs disciples les plus anciens sculpteurs grecs, surtout Téléclès et Théodore, tous deux fils de Rhœnes, qui exécutèrent pour les habitants de Samos la statue de l'Apollon Pythien, La moitié de cette statue, disent-ils, fut faite à Samos par Téléclès, et l’autre moitié fut sculptée à Ephèse par Théodore, et ces deux parties s'ajustèrent si bien ensemble que la statue entière semblait être l'œuvre d'un seul artiste. Après avoir disposé et taillé leur pierre, les Egyptiens exécutent leur ouvrage de manière que toutes les parties s’adaptent les unes aux autres dans les moindres détails. C'est pourquoi ils divisent le corps humain en vingt et une parties et un quart, et ils règlent la-dessus toute la symétrie de l'œuvre 4.
Bibl. Hist. L . I.
Vitruve (1er siècle avant Jésus-Christ).
Le corps humain a naturellement et ordinairement cette proportion que le visage, qui comprend l'espace qu'il y a du menton jusqu'au haut du front, où est la racine des cheveux,
4. « Il est clair que Diodore de Sicile n’a pas bien su ce dont il parlait... La seule présence d’une fraction dans un pareil calcul annonce une erreur. » Ch. Blanc.
en est la dixième partie. La même longueur est depuis le pli du poignet jusquà l'extrémité du doigt qui est au milieu de la main. Toute la tête, qui comprend ce qui est depuis le menton jusqu'au sommet, est la huitième partie du corps entier; k même mesure est depuis l’extrémité inférieure du col par derrière. Il y a, depuis le haut de la poitrine, jusqu’à la racine des cheveux, une sixième partie, et jusqu’au sommet une quatrième. La troisième partie du visage est depuis le bas du menton jusqu'au-dessous du nez; il y en a autant depuis le dessous du nez jusqu'aux sourcils, et autant encore de là jusqu’à la racine des cheveux qui termine le front. Le pied a la sixième partie de la hauteur de tout le corps, le coude la quatrième, de même que la poitrine. Les autres parties ont chacune leurs mesures et proportions sur lesquelles les excellents peintres et sculpteurs de l'antiquité, que l'on estime tant, se sont toujours réglés.
Le centre du corps est naturellement au nombril, car, si à un homme couché et qui a les mains et les pieds étendus, on met une branche du compas au nombril et que l'on décrive un cercle, la circonférence touchera l’extrémité des doigts des mains et des pieds. Et comme le corps ainsi étendu a rapport avec un cercle, on trouvera qu’il a de même rapport avec un carré; car, si on comprend la distance qu'il y a de l’extrémité des pieds à celle de la tête, et qu’on la rapporte à celle des mains étendues, on trouvera que la largeur et la longueur sont pareilles, comme elles sont en un carré fait à l'équerre l.
Cité par Ch. Blanc. Grammaire des Arts du Dessin. (H. Laurens, édit.)
i. Ces idées sont à pou près celles de Léonard de Vinci. Cependant ces mesures ne sont pas toutes exactes ; par exemple la tête, trop petite, ne convient qu’à un athlète. Le pied n’est pas la 6« partie. Cela ne se vérifie ni sur nature, ni sur les plus belles antiques. Les hommes bien faits ont le pied dans la proportion de 9
66, et non de 9 à 60. La Renaissance n’a guère fait que suivre Yitruve; mais
Le moine Denys (ve siècle).
Apprenez, ô mon élève, que le corps de l'homme a neuf têtes en hauteur, c'est-à-dire neuf mesures depuis le front jusqu’aux talons. Faites d'abord la première mesure de façon à la diviser en trois parties : le front pour la première, le nez pour la seconde et la barbe pour la troisième. Faites les cheveux en dehors de la mesure, de la longueur d'un nez. Divisez de nouveau en trois parties l'espace compris entre la barbe et le nez ; Je menton est pour deux mesures, la bouche pour une, et la gorge vaut un nez. Ensuite, à partir du menton jusqu’au milieu du corps, il y a trois mesures ; jusqu'aux genoux, deux autres mesures. Il y a une mesure de nez pour le genou ; depuis les genoux jusqu'à l’astragale, deux autres mesures ; puis, de l'astragale jusqu'aux talons, une mesure de nez. De là jusqu’aux ongles, une mesure. Depuis le larynx jusqu'à l’épaule, une mesure également; de même jusqu'à l'autre épaule. Pour la rondeur de l’épaule, une mesure depuis les os carpiens jusqu'aux ongles de la main, une mesure. Une mesure encore jusqu’au bout des doigts. Les deux yeux sont égaux l'un à l'autre, et l'intervalle qui les sépare est égal à un œil. Lorsque la tête est de profil, mettez la distance de dsux yeux entre l'œil et l'oreille, si la tête est de face, il ne faut qu’un œil. L'oreille doit être égale au nez. Quand l'homme est nu, il faut quatre nez pour la moitié de sa largeur ; lorsqu’il est habillé, la largeur de la poitrine est d'une mesure et demie ; la ceinture doit être élevée jusqu’aux coudes1.
Guide dê la Peinture. (Traduit par le Dr Paul Durand.)
déjà Vitruve et Diodore avaient perdu la tradition des sculpteurs grecs de la bonne époque. En ce qui concerne le fameux canon des Egyptiens, voir l’observation de M. Paul Girard, dans notre chapitre xix.
1. Aujourd’hui, au Mont Athos, les peintres ne donnent plus l'élancement que prescrit notre manuscrit. Au lieu de un sur neuf, ce n’est plus qu’un sur huit.
CenninoCennini (1360-1435).
Remarque, avant d'aller plus loin, les mesures exactes de l'homme que je te vais donner. Celles de la femme, je n'en parlerai pas, elle n'a aucune mesure parfaite. D'abord, comme je t'ai dit, le visage est divisé en trois parties : la tête 1 une, le nez une autre, du nez sous le menton une troisième ; de la racine du nez avec toute la longueur de l'œil, une mesure ; de la fin de l'œil à la fin de l'oreille, une mesure; d'une oreille à l'autre, la longueur du visage ; du menton sous le gosier, au creux de la rencontre du col, une des trois mesures ; le col, une mesure de long ; de la salière du col au sommet de l'épaule, un visage ; de même vers l’autre épaule ; de l'épaule au coude, un visage ; du coude au poignet, un visage et une des trois mesures ; la main dans toute sa longueur, un visage ; du creux de la gorge au creux de l’estomac, un visage ; du nombril au nœud de la cuisse, un visage ; de la cuisse au genou, deux visages ; du genou au talon de la jambe, deux visages ; du talon Jl la plante du pied, une des trois mesures ; la longueur du pied, un visage.
L'homme est en hauteur ce qu’il est en largeur les bras étendus. Le bras avec la main descend au milieu de la cuisse. L'homme a dans toute sa longueur huit visages et deux des trois mesures. L'homme a de moins que la femme une côte du côté gauche.
Le Livre de l’Art.
Léonard de Vinci (1452-1519).
L'homme en sa première enfance a comme largeur d’épaule la longueur du visage, et cette même longueur de l’épaule au coude plié ; cette largeur est encore pareille à la longueur entre