‹ Le dessinChapitre 7 sur 50 · C. Ridoif · texte numérisé non relu

C. Ridoif

Odoardo Fialeti, jeune homme de Bologne, étant venu à Yenise pour étudier, ayant demandé (à Tintoret) ce qu’il devait faire pour progresser, celui-ci lui répondit qu’il devait dessiner. Et Fialeti lui ayant de nouveau demandé de lui donner un autre avis, le vieux maître lui répondit qu’il devait dessiner et encore dessiner.

Comme on lui avait demandé quelles étaient les plus belles couleurs, Tintoret répondit : le noir et le blanc, parce que l’un ajoute delà force aux figures en approfondissant les ombres et l’autre donne le relief. . .

Il avait encore l'habitude de dire que les belles couleurs se vendaient dans les boutiques du Rialto ; mais que le dessin se tirait du trésor de l’esprit avec beaucoup d’étude, et de longues veilles et que pour cela il était compris et pratiqué de peu de gens.

Belle Maraviglie delV Arte. (Traduction H. Guerlin.)

Joachim von Sandrart (t606-i688).

L’étude du dessin que l’on prolonge pendant plusieurs années est l’infaillible moyen de faire de grands progrès dans cet art. Il est surtout utile et profitable de dessiner d’après le nu,' aussi bien des hommes que des femmes et des enfants.

Teutsche Akademie. (Traduction H. Guerlin.)

A Félibien (1619-1695).

Que pensez-vous que ^soient en comparaison du dessein toutes les autres parties, dont vous avez parlé avec tant d'éclat, comme la bienséance, c'est-à-dire, la manière de traiter l'Histoire avec toute la vraisemblance qu’elle demande; la perspective mesme, si vous voulez; et j'y ajousteray encore les couleurs, et la manière de traiter les jours et les ombres que j'estime beaucoup? Toutes ces choses ne sont rien au prix du dessein, parce qu'elles ne subsistent que sur cette première partie, sans laquelle un ouvrage ne peut estre plein que de grands défauts. On voit assez de gens, qui sans grande étude mettent des Bastimens en perspective : il ne faut pour cela qu'une règle et un compas; l'étude, non pas de plusieurs années, mais de peu de jours, voire de quelques heures, et un peu de pratique les rend assez habiles. Combien de peintres trouvent les véritables teintes des corps et traitent les jours et les ombres si parfaitement, qu'il n'y a rien de plus naturel? Cependant il y a bien de ces sortes d’ouvrages qui ne sont d'aucune considération : la bienséance qu’on demande dans les tableaux, et qui est en effet nécessaire pour la belle expression et pour l'intelligence de l'Histoire, est une partie purement de spéculation ou plutôt de lecture et de mémoire. Tout le monde y peut estre aussi sçavant que les Peintres, ausquels il n’est pas plus malaisé d’armer un soldat à la Romaine qu'à la Gauloise, ou vestir une femme à la Turque qu'à la mode d'Italie, quand on sçait de quelles armes ces diférens peuples se servaient, et quels estoient leurs habits. Le grand effort de cet art est lorsque la main exécute heureusement, et par des traits bien formez, ce que l'esprit a conceu en sorte que ces traits et ces figures exposent à la vue les vrayes images des choses qu’on veut

représenter ; mais de telle sorte qu’il y ait une belle proportion dans les corps, et une vive expression dans leurs actions et dans leurs mouvemens.

Voilà en quoy consiste le dessein : c’est luy qui marque exactement toutes les parties du corps humain, qui découvre ce qu’un Peintre sçait de la science des os, des muscles et des veines ; c’est luy qui donne la pondération aux corps pour les mettre en équilibre et empescher qu’ils ne semblent tomber, et ne pas se soustenir sur leur centre ; c’est luy qui fait paroistre dans les bras, dans les jambes, et dans les autres parties plus ou moins d’efforts, selon les actions plus fortes ou plus foibles qu’ils doivent faire ou souffrir ; c’est lui qui marque sur les traits du visage toutes ces diférentes expressions qui découvrent les inclinations et les passions de l’âme; c’est enfin luy qui sçait disposer les vestemens, et placer toutes les choses qui entrent dans une grande ordonnance, avec cette simmétrie, cette belle entente et cet art merveilleux que l’on admire dans les travaux des plus grands hommes, sans que les couleurs mesmes soient nécessaires pour faire comprendre ce qu’ils ont voulu représenter.

Jugez donc, je vous prie, si un homme qui a possédé cette partie au point que tout le monde doit demeurer d’accord, que Michel-Ange a fait, ne doit estre compté par les Peintres que comme un tailleur de pierres parmi les architectes.

Entretiens.

Francisco Pacheco (1571-1664).

Le dessin est... la forme substantielle de la peinture. C’est son âme et sa vie, sans laquelle elle serait morte, sans grâce, sans beauté ni mouvement. C’est la partie qui offre le plus de difficulté à surmonter et, à la rigueur, on pourrait dire que

la peinture n’offre pas d’autre difficulté. C’est donc le dessin qui exige une grande persévérance et force de caractère... C’est la chose en laquelle les plus vaillants trouvent toujours lutte et résistance. C’est le capital universel de la peinture.

Arte de la Pintura. (Traduction Henri Guerlin.)

R. de Piles (1035-1709).

Il est la clef des Beaux-Arts ; c’est lui qui donne entrée aux autres parties de la Peinture ; c’est l’organe de nos pensées, l’instrument de nos démonstrations, et la lumière de notre entendement. C’est donc par lui que les jeunes étudiants doivent, non seulement commencer, mais c’est de lui qu’ils doivent contracter une forte habitude, pour acquérir avec plus de facilité la connaissance des autres parties dont il est le fondement.

Cours de Peinture.

Cl.-H. Watelet (1718-1786).

Le Dessein a pour but d’imiter par le trait,

La forme qu’à notre œil présente chaque objet.

Qu’au reflet d’une eau pure il doive sa naissance ;

Ou, que, pour adoucir les regrets de l’absence,

La tendre Débutade, instruite par l’Amour,

D’une ombre passagère ait fixé le contour ;

Qu’importe au jeune artiste une recherche vaine?

Formez vos yeux, réglez votre main incertaine ;

Dessinez, effacez, et dessinez encor ;

Qu’un travail assidu prépare votre essor,

Qu’il aide à supporter la longue tyrannie Qu’exerce le Dessein même sur le génie.

L’art de Peindre.

Ch -N. Cochin (1715-1790).

Entre plusieurs artistes, le meilleur dessinateur sera toujours supérieur aux autres. -

Discours.

J.-A.-D. Ingres (1780-1867).

Dessiner ne veut pas dire simplement reproduire des contours, le dessin ne consiste pas simplement dans le trait : le dessin c'est encore l'expression, la forme intérieure, le plan, le modelé. Voyez ce qui reste après cela ! Le dessin comprend les trois quarts et demi de ce qui constitue la peinture. Si j’avais à mettre une enseigne au-dessus de ma porte, j'écrirais : Ecole de dessm , et je suis sûr que je ferais des peintres. Le dessin comprend tout , excepté la teinte. Le peintre qui se lie à son compas s'appuie sur un fantôme.

Cité par Delaborde : Ingres (Plon, éditeur).

J. -H Flandrin (1809-1864).

En dessinant, je donne bien moins la mesure de ma vue que je n'accuse la portée de mon intelligence ou les facultés de mon cœur... Tout ce qui appartient aux vérités morales s’exprime par la forme ; la couleur, à mon avis, représente un côté plus matériel.

Aux œuvres vraiment belles par le dessin on ne demande plus rien, car elles ont pris le côté expressif des choses.

Lettres à Lacuria .

Th. Gautier (18H-1872).

Le trait, quoique ce soit une chose abstraite et de pure convention, ou peut-être à cause de cela, suffit aux conceptions les plus élevées, aux plus nobles besoins de l'art. Donnez à Michel-

Ange un bout de fusain et un coin de muraille, et en quelques traits il va faire naître en vous l'idée du beau, du grandiose, du sublime, d'une façon si vive, que rien ne pourra dépasser l'impression de ce charbonnage. Ce grand artiste lui-même n’obtiendra pas de plus grands effets dans un tableau achevé. Entre sa pensée et le public, il n’y a eu que le signe graphique le plus indispensable, et cette simple ligne nous a introduit dans le monde gigantesque, au milieu des créations surhumaines qui peuplent l’âme du peintre.

L'art moderne (E. Fasquelle, éditeur).

E. Wleissonnier (I8i5-i89i).

Je voudrais que dans les collèges la base de l'éducation fût le dessin : c'est la langue universelle et celle qui peut tout exprimer. Un trait même informe nous donne une idée plus exacte des choses que la phrase la plus harmonieuse. Le dessin, c’est la vérité absolue, et partout on devrait enseigner la plus merveilleuse de toutes les langues.

Ernest Meissonnier , par O. Gréard (Hachette, éditeur).

En ce qui concerne l'importance du dessin , « principe créateur et vivifiant de la peinture », tous les gens sérieux sont donc d'accord. Il faut , comme l'explique \asariy savoir dessiner avant dépeindre. A ce sujet, nul doute. Cependant , sans nier la nécessité de savoir dessiner, beaucoup d' artistes ont tenu la couleur pour un don plus essentiel et plus rare.

ha lutte des coloristes et des dessinateurs ne date pas d'hier. Le

16 novembre 1671, le peintre Jacques Blanchard vint déclare r à V Académie royale que « la couleur est aussi nécessaire dans l'art de la peinture que le dessin ». Ce fut un scandale. Philippe de Cham paigne , puis Le Brun , qui était alors comme le pape de V orthodoxie du goût , se succédèrent pour remettre à sa place cet hérétique. Et le Dessineut sarevanche. Cependant la lutte n'était pas terminée. Elle s'est prolongée jusqu'à nos jours, atteignant une âpreté toute particulière au temps où le romantisme mettait aux prises M. Ingres et Delacroix. Parfois elle a provoqué des réflexions qui projettent sur la question une lumière singulièrement vive et féconde en conséquences artistiques . Voilà pourquoi nous ne craignons pas de donner ici une certaine importance à ce débat. Et voici les pièces du procès.

G- Vasari fi5i2-i574).

L'esprit ne peut bien voir ni parfaitement imaginer en luimême ses inventions, s'il ne découvre et s'il n'explique sa pensée aux yeux des corps qui l'aideront à en juger ; sans compter qu'il faut faire de longues études sur le nu si on veut bien le comprendre, ce qui ne se fait ni ne se peut faire sans mettre sur papier; car tenir sans cesse, tandis qu'on peint, devant soi des personnes nues ou vêtues, ce n’est pas petite servitude. Au contraire, si l’on s’est fait la main en dessinant comme en peignant, et mêlant ainsi la pratique à l'art, on perfectionne sa main et son jugement, en supprimant cette fatigue et cet effort qui se montrent dans les peintures dont on a parlé plus haut1. On pourrait encore ajouter qu'en dessinant sur papier, on arrive à s'emplir l'esprit de belles conceptions, et on apprend à faire de mémoire tous les objets naturels sans être obligé de les avoir toujours devant soi ou de cacher sous l'attrait des cou

1. Les peintures de Giorgione, qui, selon Vasari, ayait coutume d’ébaucher sa peinture sans faire le dessin, « car il tenait pour certain que peindre du côup avec les couleurs mêmes, sans autre étude ni dessin sur papier, était le vrai et le meilleur moyen de bien faire et la vraie façon de dessiner ».

leurs la peine de ne savoir dessiner, comme firent longtemps les peintres vénitiens, Giorgione, Palma, Pordenone et d’autres qui ne virent pas Rome.

Le Opéré.

Page 1