‹ Le dessinChapitre 8 sur 50 · V. Carducho · texte numérisé non relu

V. Carducho

Que les coloristes me disent s’il y a une peinture sans dessin? ou si celle-ci doit se contenter d’en avoir peu ou si, au contraire, il en faut beaucoup? Car le dessin donne la forme et les proportions; et ainsi des couleurs sans formes ni proportions, ne sont que matière et accident, et ne constituent rien du tout. Mais la peinture sans couleurs est de la peinture, et souvent de grand mérite, et qui atteint son but, tjui est de nous représenter les choses, ce que ne font pas les couleurs sans formes.

Dialogos de la pintura. (Traduction H. Guerlin.)

J. Blanchard (1600-1638).

11 me semble..., que, pour la défense de la couleur on peut établir raisonnablement trois choses :

La première, que la couleur est aussi nécessaire dans l’art de la peinture que le dessin.

La deuxième, qu’en diminuant la mérite de la couleur on diminue celui des peintres.

Et la troisième, que la couleur a mérité les louanges de l’antiquité et qu’elle mérite encore celles de notre siècle...

Le dessin dans toute sa justesse n’est connu que de très peu de personnes et ne flatte le goût que des plus fins connaisseurs et des plus habiles peintres, au lieu que la couleur, comme nous le supposons, dans toute sa justesse et toute son harmonie, charme tout le monde. G’est peu de ne plaire qu’aux ignorants.

C’est beaucoup de ne plaire qu’aux savants ; mais il est d’une perfection consommée de plaire à tout le monde.

Conférence prononcée à l'Académie royale.

Ph. de Champaigne (1602-1674).

... Plusieurs s'appliquent naturellement à cette belle couleur par une pente qu’ils ont en eux-mêmes pour ce bel éclat extérieur qui leur touche le cœur. Ce n'est pas que cette partie ne soit très nécessaire ; mais l'étudier plus que le principal et en faire sa seule étude, c’est se tromper soi-même, c'est choisir un beau corps, se laisser éblouir de son éclat et ne se pas mettre assez en peine de ce qui doit animer cette belle apparence, qui ne peut subsister seule, quelque beauté qu'elle puisse avoir, parce que la beauté d'un corps ne fait rien à sa vie, si l'âme et l'esprit ne l'animent.

Discours à l'Académie royale.

Ch. Lebrun (1619-1690).

On doit savoir qu’il y a deux sortes de dessin : l'un qui est intellectuel et théorique, et l'autre pratique.

Que le premier dépend purement de l'imagination, qu'il s'exprime par des paroles et se répand dans toutes les productions de l'esprit.

Que le dessin pratique est produit par l'intellectuel et dépend par conséquent de l’imagination et de la main ; il peut aussi s'exprimer par des paroles.

C’est ce dernier qui, avec un crayon, donne la forme et la proportion, et qui imite toutes les choses visibles jusqu'à exprimer les passions de l’âme, sans qu'il ait besoin pour cela de la couleur, si ce n'est pour représenter la rougeur et la pâleur.

On peut ajouter à ce que je viens de dire que le dessin imite

toutes les choses réelles, au lieu que la couleur ne représente que ce qui est accidentel .

... On peut encore ajouter à cela que la couleur dépend du dessin, parce qu'il lui est impossible de représenter ni figurer quoique ce soit, si ce n'est pour l'ordonnance du dessin.

... Ainsi nous voyons que c'est le dessin qui fait le mérite de la peinture, et non pas la couleur.

Discours prononcé à l’Académie royale.

A. Coypel (iô6i-n22).

Dans cette guerre pittoresque, les uns arboroiént l'étendart de Rubens, les autres celui du Poussin.

... Je ne pouvois comprendre comment on vouloit détruire une partie, pour en faire valoir une autre ; c'est vouloir, disois-je à mes jeunes amis, suivre le conseil de Toinette dans le Malade imaginaire : c'est vouloir se faire c.ouper un bras afin que l'autre se porte mieux; et se faire crever un œil pour voir plus clair de l’autre. Il est vray, disais-je, qu’un tableau ne peut être parfait sans coloris ; mais comment veut-on que le coloris subsiste sans le dessein ?

Discours.

P. -J. Mariette (169M774).

Il ne m'appartient pas de décider si le dessin doit être préféré au coloris ; c'est une question à résoudre entre les maîtres de l'art.

Je crois néanmoins pouvoir dire que comme le dessin est ce qui donne la forme aux choses représentées, on ne peut faire aucun usage des différentes parties de la peinture, lorsqu'on ignore la partie du dessin. Au contraire,, par le moyen du seul dessin, il est facile de s'exprimer, aux yeux des spectateurs, de manière à être compris : un seul trait de plume ou de charbon

fait reconnaître la chose qu’on veut rendre. La couleur, par elle seule, est incapable de le faire.

Abecedario.

J.-B. DubOS (1670-1742).

Jamais personnes d’un sentiment opposé ne sauroient s’accorder sur cette prééminence dont on juge toujours par rapport à soy-même. Suivant qu’on est plus ou moins sensible au coloris, ou bien à la poésie pittoresque, on place le Coloriste au-dessus duPoëte, ou lePoëte au-dessus du Coloriste. Le plus grand peintre pour nous, est celuy dont les ouvrages nous font le plus de plaisir.

Réflexions critiques sur la poésie et sur lu peinture.

M -F. Dandré-Bardon (i 700-1783).

Celui qui est sûr de ses formes place ses couleurs justes.

Traité de Peinture.

F.-X. de Burtin

En diront ce qu’ils voudront les prôneurs exclusifs intéressés du dessin et de ses parties! Le coloriste ne trouve pas, comme eux, des traités et des livres entiers, remplis de principes démontrés par des figures, qui puissent le guider dans son travail. Il n’a pas à la main, comme eux, des modèles de toute espèce dont il puisse devenir l’imitateur servile. Il ne peut pas, comme eux, implorer le secours de la règle et du compas. Chaque coup d^ pinceau doit sortir de sa tête. Tout devient création chez lui dans l’exécution. Il ne peut effacer ses traits comme ceux du crayon, recommençant vingt fois pour en réussir une. La moindre erreur peut gâter son ouvrage. Chaque partie, dans son travail, exige une touche à part. Le crayon

dessine un squelette : son pinceau crée un corps vivant ! Quelle est donc la raison, que tant de peintres affectent de mépriser le coloris et porter le dessin aux nues? La voici : si je ne me trompe pas.

A peine un jeune élève, qui annonce des dispositions, a-t-il appris à manier le crayon avec un peu d’adresse que la mode établie, l’amour-propre, les protections, les faveurs et les encouragements de toute espèce, le font partir pour Y Italie!...

Il n’est pas un Romain, qui ne leur dise, conformément au système absurde de son école, que tout tableau bien dessiné est toujours assez bon, et que le coloris n'y vient que pour la forme, mais n’ajoute plus rien au vrai mérite de l’ouvrage !

Adoptant une erreur si dangereuse, que tant d’autorités lui rendent respectable, le jeune élève en fait sa règle de conduite, ne rêve que dessin, s'en occupe sans relâche, et lui consacre ses plus belles années! Mais lorsqu'enfin, son temps presque A écoulé, il se rappelle que tout tableau exige des couleurs, au moins comme accessoire indispensable, d'après l'aveu de ceuxlà même qui l’ont si bien instruit, il court à la boutique, achète une palette garnie de ses couleurs, se met au chevalet et devient peintre, en autant de jours quelquefois qu'il a passé d’années pour devenir dessinateur!

Traité des connaissances de l'amateur de tableaux . 1808.

P. -H. Valenciennes (4750-1819).

La science du Dessin est le fruit d'une grande méditation; celle de la couleur, celui de l’enthousiasme ; le Dessin n’est bien senti que par les artistes tranquilles et réfléchis; la couleur , que par ceux qui sont fougueux et brûlants ; ces deux parties si intéressantes de la Peinture, sont sans doute le fruit du génie;

mais l’une est sage, et l’autre pétulante; la Couleur nuirait au Dessin, et le Dessin ôterait renthousiasme de la Couleur.

Eléments de perspective pratique.

Emeric David (1755-1839).

Pour qu’un ouvrage de peinture ne laisse rien à désirer, il faut que le dessin et le coloris, ou la couleur , y soient portés à un égal degré de perfection. Sans un coloris varié, harmonieux et vrai le tableau n’imite point les tons brillants, le feu qui anime la nature; sans un dessin correct, élégant et noble, il n’en fait admirer ni la grâce, ni la grandeur; c’est l’union de ces deux parties de l’art qui produit l’apparence de la vie et qui fait naître l’illusion.

La Peinture moderne.

J. -A D Ingres (1780-1867).

La promptitude d’exécution dont la couleur a besoin pour conserver tout son prestige ne s’accorde pas avec l’étude profonde qu’exige la grande pureté des formes.

Cité parDelaborde : Ingres (Plon, éditeur).

E. Delacroix (1799-1863).

Les sculpteurs nous sont supérieurs... En établissant la forme, ils remplissent toutes les conditions de leur art. Ils recherchent également comme les partisans du contour, la noblesse des formes et de l’arrangement. Vous ne modelez pas, puisque vous méconnaissez le clair-obcur qui ne vit que des rapports de la lumière et de l’ombre établis avec justesse; avec vos ciels couleur d’ardoise, avec vos chairs mates et sans effet, vous ne pouvez produire la saillie. Quant à la couleur qui fait

partie de la peinture, vous faites semblant de la mépriser, et pour cause...

Journal (Plon, éditeur).

P. Huet (1803-1869).

Les deux premiers agents de la peinture sont le dessin et la couleur; pour le paysage la couleur est indispensable : c'est sa plus vive expression, il ne peut s'en passer, pas plus que du dessin. Pourquoi Dieu n'a-t-il pas fait les fleurs en grisaille et les soleils couchants historiques.

La couleur dessine et le dessin colore. Le dessin qui donne la forme, donne aussi les lignes, l’accent, qui contribuent au caractère et à l'impression morale de l’œuvre. La couleur, un des plus vifs éléments de beauté, et d'expression, et de caractère contribue à la ligne qu'elle adoucit, rectifie, ou condense.

Paul Huet d’après ses notes, etc. (H. Laurens, éditeur).

Ch. Blanc (1813-1882).

Le dessin est le sexe masculin de l’art; la couleur en est le sexe féminin.

... L'union du dessin et de la couleur est nécessaire pour engendrer la peinture, comme l'union de l'homme et de la femme pour engendrer l’humanité; mais il faut que le dessin conserve sa prépondérance sur la couleur. S'il en est autrement la peinture court à sa ruine; elle sera perdue par la couleur comme l'humanité fut perdue par Eve.

Grammaire des arts du dessin (H. Laurens, éditeur).

J. Ruskin (1819-1900).

Si nous opposons absolument la forme à la couleur, de telle sorte que nous n'ayons d'autre alternative que de choisir une

œuvre d’art toute en forme et sans couleur (comme une gravure d’Albert Dürer), ou toute en couleur et sans forme (comme une imitation de nacre), il est bien vrai que la forme nous apparaîtra infiniment plus précieuse. Il est vrai également que, lorsqu’on tente d’expliquer l’essence des choses, la forme nous paraît essentielle et la couleur plus ou moins accidentelle. Mais, du moment où la couleur est introduite, il importe que, quelles que soient les erreurs commises ailleurs, elle soit exacte. C'est ainsi que la musique d’une chanson peut ne pas être aussi indispensable à son influence que les paroles, mais pourtant, du moment qu’elle est chantée, il faut qu 'elle soit juste, sous peine de gâter les mots eux-mêmes; mieux vaudrait assurément que les mots fussent inintelligibles que les notes fausses.

Comme je l’ai dit ailleurs, la mission du peintre est de peindre. S’il sait colorer sa toile, il est peintre, même s^il ne peut rien faire d’autre; s’il ne sait pas la colorer, ce n’est pas un peintre, même s’il peut faire tout sauf cela. Mais il est en fait impossible, s’il est bon coloriste, qu’il ne puisse aussi faire plus; car une fidèle étude de couleur permettra toujours de discerner la forme, tandis que l’étude de forme la plus fouillée ne permettra pas de discerner la couleur. Celui qui peut voir tous les gris, les rouges et les violets d’une pêche peindra la pêche ronde et complète; mais celui qui n’aura étudié que sa sphéricité peut ne pas voir ses gris et ses violets, et s’il ne les voit pas, ne parviendra jamais à donner à son étude l’aspect d’une pêche. Une grande puissance de coloriste révèle toujours une grande intelligence d’artiste. Les croquis rapides des caricaturistes peuvent traduire parfois les expressions les plus subtiles, mais le coloris réclame un talent profond et de sérieuses études; c’est le don le plus rare et le plus précieux que puisse acquérir un artiste. Toutes les autres qualités peu-

vent être mal appliquées, mais celle-ci le guidera vers les vérités les plus saines, les plus naturelles et les plus fécondes de son art; s’il suit les philosophes, il risque la folie, s'il suit les puristes, il risque le mensonge, mais il restera sain et sauf, s'il tient un coloriste par la main.

Les ‘peintres modernes (H. Laurens, éditeur).

On a écrit une foule de sottises sur l'union de la couleur parfaite avec la forme parfaite. Elles ne s'uniront jamais, ni ne se pourront jamais unir. La couleur, pour être parfaite, doit avoir un contour flottant ou simple ; il ne peut être arrêté, et jamais vous ne ferez de bons vitraux en y plaçant des figures bien dessinées. Vous perdrez la perfection des lignes. Essayez donc de mettre en ordre et en forme les couleurs d’un morceau d'opale.

Les sept lampes de VarchUecture (H. Laurens, éditeur).

Ch. Baudelaire (1821-1867).

... 11 y a deux genres de dessins, le dessin des coloristes et le dessin des dessinateurs. — Les procédés sont inverses ; mais on peut bien dessiner avec une couleur effrénée, comme on peut trouver des masses de couleurs harmonieuses, tout en restant dessinateur exclusif.

Salon de 1845.

F.-J.-A. Bracquemond (1823-1915)

Dans la pratique, le dessin, enveloppant tout ce qui se rapporte à la peinture et à la sculpture, se divise en dessin des dessinateurs et en dessin des coloristes.

Si le dessinateur, supprimant ou atténuant volontairement le reflet, n'emploie que des lumières et des ombres, le coloriste,

Planche î.

LOUIS DAVID. — Dessin d’après nature de l’Impératrice Joséphine.

Etude pour le Sacre.

Pour David, avant de peindre, il faut savoir dessiner. Il raille «les peintres qui ne savent pas copier des hommes et qui prétendent monter dans le ciel pour y peindre des dieux ».

Planche II

à l'impression morale de l’œuvre.

DÉFINITIONS

sacrifiant presque involontairement des particularités de formes qu’il perd dans la lumière, n’emploie que des lumières et des reflets, ou plutôt des colorations lumineuses et sombres, le sombre n’étant qu’une forme de la lumière.

Le dessinateur dessine l’objet éclairé. C’est le caractère permanent de cet objet qu’il veux constater; il concentre sans intermédiaire les contrastes clairs et obscurs dans l’expression d’une forme; son action s’exerce du contour au centre de l’objet.

Le coloriste dessine la lumière elle-même.

Du dessin et de la couleur (E. Fasquelle, éditeur).

Cézanne (1839-1906).

Il n’y a pas de ligne, il n’y a pas de modelé ; il n’y a que des contrastes. Quand la couleur a sa richesse, la forme a sa plénitude.

Cité par Maurice Denis. Théories (Librairie de 1 Occident).

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