L’ART
Un dernier mot, et je termine : Si l’artiste suint les influences de son milieu, de son époque, il a à son tour une puissante action sur ses contemporains, et il en doit user sous peine de déchoir. L’influence, il la subit pour ainsi dire à son insu. Les mœurs, les idées du temps dans lequel il vit, l’enveloppent de toutes parts, pénètrent fortement sa nature impressionnable et le « font » réellement. Quant à son action, elle est volontaire et parfaitement consciente, en ce sens qu’il ne l’exercera qu’à la condition d’être lui-même, de s’attacher avec fermeté à l’idéal qu’il a conçu, et de ne rien abandonner de ses principes d’art.
On peut dire que l’art est la recherche du beau. Mais cela ne dit pas grand’chose, attendu que chacun entend le beau à sa façon. Il serait plus facile de définir le laid : le laid, c’est le banal, c’est le vulgaire; le laid, c’est la chose sans caractère, qui pourrait être ceci aussi bien que cela, d’où la volonté directrice et maîtresse est absente.
Ainsi donc, sachez d’abord beaucoup, ayez l’outil indispensable, puis, ce bagage péniblement amassé, cherchez le beau, c’est-à-dire l’expression la plus voulue et la plus énergique de votre pensée bien personnelle. Ayez toujours un but élevé et efforcez-vous d’y atteindre. Il n’y a pas besoin pour cela de faire des tableaux ou des statues. Celui qui, en fabriquant un objet tout ordinaire, cherche à lui donner la forme la plus appropriée à son usage, qui s’applique en même temps à en épurer les contours et à en associer les différentes parties de lafaçon la plus harmonieuse possible, celui-là fait de l’art.
L'artl cette chose si absolument inutile et pourtant si indispensable! On peut manger d’aussi bonne soupe dans une écuelle mal tournée et tordue que dans la plus délicate assiette de porcelaine; on dort aussi bien dans un lit à montants grossièrement équarris que dans une gracieuse couchette sculptée; on est tout aussi bien préservé du froid dans un vêtement mal fait que dans l’habit le plus élégant. Chacun pourtant cherche, selon ses moyens, à remplacer par quelque chose de mieux, son écuelle, son grabat, son sarrau.
Imaginez une société d’où serait banni tout ce qui n’est pas de première
nécessité, tout ce qui ne sert pas à nourrir, à vêtir, ou à abriter l’homme, où il serait défendu sous les peines les plus sévères de s’occuper d’art, où le mot même ne serait prononcé qu’avec mépris et dégoût : un beau jour, un de ces utilitaires à outrance, en choisissant une fleur pour l’attacher dans les cheveux de sa bonne amie, rouvrira la porte au grand proscrit, lequel rentrera en maître et se vengera des pauvres fous en leur apportant le bien-être et le charme de l’existence.