LES FORMES RAISONNÉES
Bien pénétré de cette vérité, retirez le masque de papier que vous avez mis à vos modèles, reprenez vos esquisses et complétez-les en cherchant, dans les masses indiquées d’abord, la place des traits du visage que vous découvrez maintenant. Après quelques semaines de cette gymnastique préparatoire, vous essayerez de commencer un buste nouveau en le laissant à découvert, et j’espère que vous procéderez tout comme si vous aviez pris la précaution de cacher ce que vous ne devez pas voir d’abord. Alors approfondissez vos études. Autant en commençant je voulais vous faire négliger le détail pour concentrer toutes vos forces sur l’ensemble, autant maintenant j’exige une étude complète et rigoureuse du détail mis à sa place dans l’ensemble. Tournez autour de votre modèle, voyez comment est fait un œil, comment sont faits le nez, la bouche, l’oreille, et suivez les déformations de ces différents traits dans les positions variées que vous faites prendre à ce modèle ou que vous prenez devant lui ; habituez-vous à suivre un contour dans les différents plans où il passe. Rendezvous compte des courbes produites par les paupières. Voyez comme elles enveloppent le globe de l’œil, vous laissant voir, tantôt leur partie extérieure, tantôt leur épaisseur comprise entre le bord qui porte les cils, et appelé bord ciliaire, et le globe ; regardez avec attention la façon dont la narine s’emmanche au-dessus de la lèvre supérieure, contourne le bout du nez, va en s’écartant former ce que l’on appelle l’aile du nez, puis passant au-dessous, envoie une petite saillie jusque dans l’intérieur de l’organe. Dessinez avec soin les contours des lèvres, la ligue formée par la rencontre de la lèvre supérieure et de la lèvre inférieure ; comparez cette courbe avec les contours supérieur et inférieur de chaque lèvre. Que l’oreille appelle à son tour votre attention ; considérez les plis formés par le cartilage et appliquez-vous à exprimer les courbes qui enveloppent d’une façon si particulière le trou auditif. Celte étude du détail par laquelle autrefois on faisait débuter l’élève n'était pas mauvaise en soi-même. Ce qui était mauvais, c’était précisément de la mettre au début; c’était de rétrécir tout d’abord l’esprit de l’enfant en
lui faisant copier des dessins tout faits d’organes séparés dont il ne pouvait comprendre la corrélation, le rôle dans l’ensemble. Mais en remettant ce travail à sa place, c’est-à-dire en en faisant la seconde phase de l’éducation, de plus en le faisant faire à l’élève, non plus d’après des planches gravées, mais d’après des reliefs en plâtre et puis d'après nature de façon qu’en étudiant l’œil il le voit toujours dans son rapport de place, de grandeur, de forme avec le nez, la bouche, le front, les joues, etc., on ne pourra qu’en retirer grand profit en empêchant le débutant de se contenter d’à peu près sans forme déterminée.
C’est du reste ce que nous avons fait dès nos premières leçons de dessin.
Après avoir fait copier à l’élève des solides géométriques simples dans la position où il les voyait, ne lui avonsnous pas fait étudier la forme absolue et vraie de ces mômes objets, afin qu’il s’en rendît un compte exact dans les différentes déformations que lui présentait la perspective ? Nous avons fait des projections, nous avons étudié séparément chaque face du modèle dont nous avions d’abord copié l’ensemble.
Puis nous sommes retournés à l’ensemble et nous l’avons alors mieux compris et mieux vu.
Il va en être de même pour la figure humaine.
Vous avez commencé parcopier des ensembles, des masses sans détails, puis vous avez ajouté les détails principaux ; vous avez ensuite étudié séparément chacune de ces formes particulières, puis, revenant à l’ensemble, vous lui donnez son vrai caractère par le dessin rigoureux et fidèle des organes qui le composent.
Commencer l’étude du corps humain en faisant dessiner à l’élève un personnage tout entier serait une exagération de ce principe dans laquelle il ne faut pas tomber — la tête forme à elle seule un ensemble qu’il est bon d’étudier séparément avant d’aborder la figure entière. — On peut même également, étudier à part les membres. Ainsi prenons pour modèle une main. Je pense qu’il ne sera plus nécessaire de recourir aux petits papiers pour vous cacher les délails. Vous êtes assez avancé dans votre éducation pour ne pas esquisser une main en commençant par les ongles et les plis de la peau. Vous chercherez d’abord à vous rendre compte de la grosseur de votre modèle, delà direction de ses formes;
e indiqua ît les directions à chercher avant les formes.
de l’importance relative de ses principales divisions, puis vous arriverez aux jointures des doigts, aux saillies osseuses qui marquent le dos de la main, puis enfin aux ongles et aux plis de la peau. Même étude pour le pied ; on trouve chez les marchands de plâtre des pieds et des mains séparés dans toutes les positions, moulés sur la nature ou sur des statues ; ayez quelques modèles de ce genre et copiez-les sous tous leurs aspects. Si vous ne craignez pas de trop vous encombrer, vous pouvez aussi vous procurer des bras, des jambes, des torses, moulés séparément, dont l’étude raisonnée et méthodique vous avancera beaucoup et vous amènera graduellement à l’étude de l’académie.
On appelle académie, une figure d’ensembte représentant un personnage généralement nu ou drapé à l’antique et faite d’après une statue où d’après la nature.
On étend ce nom au local où l’on réunit des élèves pour étudier ensemble d’après un même modèle. Quand on est arrivé à ce point, le meilleur parti à prendre, c’est d’aller à l’Académie, où l’on trouvera des modèles de grande taille, variés et convenablement éclairés. On peut encore avoir chez soi quelques réductions de statues et trouver moyen de les éclairer suffisamment soit de jour, soit à la lampe. Néanmoins, nous conseillerons toujours à l’élève d’aller à l’Académie.
A Paris, grâce à la large et intelligente générosité de la ville, il n’y a pas de quartier où l’on ne trouve gratuitement, sous la direction d’un ou de plusieurs professeurs, une école abondamment pourvue de modèles en plâtre de toutes sortes et même de modèles vivants. Dans nombre d’autres villes, tant on a reconnu aujourd’hui l’importance de l’étude du dessin, on trouve des avantages analogues.
Je puis donc sans crainte recommander à l’élève de ne pas se confiner aux quatre murs de sa chambre et de profiter des moyens d’étudier en commun, mis si abondamment à sa disposition.