SINCÉRITÉ ET CONSCIENCE
Revenons à notre académie. Rien n’est encore dessiné, mais tout est en germe. Votre silhouette est esquissée, esquissez maintenant le relief. Marquez par un ton infiniment léger la place des ombres (figs. -117-121), puis cherchez la forme même des parties dont vous n’avez encore indiqué que la place et la direction, en ayant toujours l’œil sur les deux contours à la fois, pour donner au corps sa vraie physionomie.
Vous ne savez pas encore l’anatomie, et il ne faut pas que vous la sachiez. Cette science trop tôt acquise risquerait de nuire à votre sincérité. Copiez naïvement, sincèrement, avec une fidélité scrupuleuse, tous les détails du contour et du modelé, en les comparant entre eux, pour ne leur donner que leur importance relative.
Songez que les artistes grecs, dont nous admirons tant de merveilleux chefsd’œuvre, n’étudiaient pas l’anatomie sur le cadavre, puisque alors on se fût bien gardé de disséquer un être humain: on aurait cru commettre une profanation. Leur modelé, si vrai, si juste, si précis, ils l’obtenaient par l’étude attentive du corps vivant, dans toutes les actions, dans toutes les attitudes. Vous voyez jusqu’où l’on peut aller par l’étude sincère et scrupuleuse de la nature. Néanmoins, aujourd’hui que les préjugés qui arrêtaient l’essor du génie humain tendent de plus en plus à disparaître, il serait puéril de se priver des ressources qu’offre l’anatomie par la dissection des cadavres. Les Grecs, il faut bien le dire, avaient, bien plus que les artistes de nos jours, l’occasion d’étudier, sans recourir à la dissection, à une époque où l’homme, vivant sous un merveilleux climat, et attachant une importance extrême aux exercices du corps, se rencontrait nu dans tant de circonstances et fournissait ainsi aux artistes les plus beaux modèles, et modèles non pas posant, mais dans tout le développement musculaire de l’action la plus intense.
Ainsi donc, copiez votre modèle, acharnez-vous, mettez dans le rapport le plus juste possible, par une comparaison constante, les reliefs du corps; inquiétezvous de la forme des vides laissés entre les différentes parties et à travers lesquels
vous apercevez le fond. Si votre figure est dessinée avec précision, ces vides seront justes : réciproquement si les vides sont justes, les formes du corps seront justes aussi. Vous avez donc là un excellent moyen de contrôle qu’il faut mettre
à profit. Puis quand votre contour sera suffisamment exact et vos ombres à leur place, teintez le fond qui se trouve derrière, afin que votre figure soit dans l’air.