LETTRE DIXIÈME
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Puisque les filles, ma chère Julie, ont déjà fait de mémoire deux cents et quelques dessins, et qu’elles les ont répétés dans plusieurs proportions, à des intervalles différons; puisque le dessin de mémoire leur est devenu tellement familier, qu’elles cherchent même à représenter ce qu’elles n’ont fait qu’apercevoir, nous approchons du but, nous sommes en force pour attaquer la nature.
Parmi les modèles que je t’envoie aujourd'hui , choisis une main de femme. Fais-là exécuter avec l’ombre et la lumière , et ensuite dessiner de mémoire.
Ces deux dessins faits bien consciencieusement, tu poseras ta main dans la même position que le modèle, éclairée de même, et tes filles la dessineront en tenant compte des différences qui existent entre ta main et le modèle qu’elles viennent de copier. Il n’en faut pas plus pour saisir et rendre la nature ; car le squelette est toujours le même, et c’est lui qui donne le mouvement. 11 ne reste donc à
trouver que les détails des chairs plus ou moins grasses.
Ce premier dessin d’après nature t’étonnera au moins autant que les premiers dessins d’après le modèle et de mémoire.
Des pieds et des mains, car nous commençons par là, tu passeras aux figures, que tu coifferas et ajusteras sur nature comme sur les modèles. Tu les feras exécuter dans les mêmes conditions, mais toujours après le dessin de mémoire.
Tu procéderas ainsi pour toutes les bonnes gravures que tu pourras reproduire d’après nature, en tout ou en partie : animaux, fleurs, fruits, meubles, tout est bon pour exercer l’œil, l’esprit et la main.
De là, tu retourneras à tes premiers modèles, et tu chercheras parmi ceux que tes filles ont le mieux retenus, ceux qui peuvent être reproduits d’après nature. Elles feront cette reproduction et ensuite les exécuteront de mémoire. Cet exercice inverse sera d’une utilité réelle.
A présent que tes élèves décalquent parfaitement la nature à travers la gaze, que le trait est devenu fin et pur, tu peux leur faire décalquer les ombres. La nature morte est préférable pour commencer, car ce travail est fort difficile. Les premiers dessins seront, comme à l’ordinaire, très barbouillés, mais peu à peu ils deviendront excellons. Il faut alterner ce travail avec le travail d’après nature; l’un aide l’autre (1).
(1) Il faut marquer sur le parquet avec du crayon blanc, d’une manière bien exacte , la place du dessinateur, celle du modèle et celle du pied de la gaze.
Le moment est venu de louer ou d’acheter un mannequin.
Le mannequin, tes filles l’habilleront en imitant un costume pris dans une ancienne gravure. C’est encore un art, c’est même un plaisir de poser et d'habiller un mannequin. Vous allez trouver que les vieilles étoffes ont leur utilité, et qu’il ne faut rien perdre de tout ce qui a servi à vos toilettes : rubans, fleurs, vieux corsages, tout cela, avec des ciseaux et des épingles, prend la forme que l’on veut.
Le mannequin, ainsi habillé, vous décalquez les étoffes avec l’ombre, pour étudier la forme des plis. Le modèle étant immobile, l’élève peut s’exercer tranquillement. Bien entendu qu’on ne fait que le trait de la figure et des mains du mannequin. Si cependant on peut le terminer d’après la gravure qui a servi de modèle, je ne m’y oppose pas.
Cet exercice est excellent. Il importe d’y donner tous ses soins et de le continuer jusqu’à ce qu’on arrive à un bon résultat.
En attendant le mannequin, tu peux jeter une draperie sur une chaise et la faire décalquer. L’étude et l'intelligence du pli sont choses très essentielles. Comme tes filles l’ont déjà étudié dans les anciennes gravures, comme elles ont déjà dessiné des draperies de mémoire, elles vont, en faisant les calques sur nature, s’instruire et progresser rapidement, et, comme toutes mes élèves, recueillir le fruit de leur exactitude et de leur persévérance.
Si elles se font un grand bonheur de m’apporter leurs portefeuilles, je ne serai pas moins heureuse de les visiter.
]\Iais surtout qu’elles ne passent pas trop vile d'une leçon à uneaulre; je m’en apercevrais. Sur chaque leçon que je t’envoie, il y a des mois entiers à travailler. C’est pourquoi je ne me presse pas trop de t’écrire. Je comprends ton impatience de voir arriver mes lettres, de connaître le dernier mot de ma méthode; tu crains que je ne te laisse en chemin. Rassure-toi, je ne renoncerai pas plus à ce travail qu’à la vieille amitié que je t’ai vouée.
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