‹ Le Dessin sans maître, méthode pour apprendre à dessiner de mémoire [Texte imprime]Chapitre 11 sur 16 · LETTRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE ONZIÈME

Observations. — liCS modes.

Tu m’écris, ma chère Julie : a II y a une chose qui m’ef- » fraie en voyant mes filles devenir artistes. Un talent d’a- » mateur ne leur suffit plus. Après trois mois d’études » elles parlaient déjà de composer, et aujourd’hui elles » essayent des compositions. Ce dessin de mémoire excite » leur imagination et les passionne. C’est au point qu’elles » se privent d’un bal, parce que les préparatifs prennent î du temps, et que leur plus grand plaisir est d’entasser » dessins sur dessins dans leurs portefeuilles. »

Quelle joie j’éprouve en relisant ce passage de ta dernière lettre! Je vois que loin de moi, près de moi, toutes mes élèves sont les mêmes.

Elise, me dis-tu, préfère composer des bijoux, des vases, des ornemens. Nous avons donc bien fait de lui apprendre à tout dessiner ; rien ne lui fait obstacle ; elle peut suivre sa vocation. Que son instinct se développe naturellement. Le goût des curiosités, ce bric-à-brac qui fait fanatisme, va lui apporter beaucoup de petits bonheurs. Cela lui

coûtera peut-être un peu cher ; mais ses économies seront bien placées. Il y a dans l’amour des choses anciennes une foule de bonnes leçons.

Marie collectionne des gravures. Elle veut être peintre. Cela ne me surprend pas; je crois me rappeler qu’elle a la bosse de la couleur. C’est à merveille. Chacune de tes deux filles prend une route différente. Leurs travaux auront un double intérêt pour leur mère, et il n’y aura point de rivalités entre elles.

Il faut maintenant que je calme tes frayeurs. Tu crains que tes filles ne deviennent tellement artistes, qu’elles arrivent à dessiner des nuds.

Ne t’ai-je pas dit qu’une femme, sous aucun prétexte, ne doit cesser d’être femme ; qu’être femme, c’est la première condition dans le monde? La femme a une noblesse qu’elle doit conserver avant tout. Courage, volonté, dévouement, persévérance, délicatesse de sentiment, respect de soimême, autrement dit, dignité, voilà ses titres. Ces vertus résument toute la femme, et lui donnent tant d’empire sur elle-même, qu’elle en a naturellement sur les autres.

Je ne puis, avec cette haute opinion de notre sexe, rien vouloir qui le rabaisse et le déshonore : je veux, au contraire, réhabiliter le nom de femme artiste.

Je sais trop ce qu’on en pense aujourd’hui : qui dit femme artiste, dit une femme qui prend des airs et des usages masculins, un être amphibie qui n’est pas un homme et qui n’est plus une femme.

Je n’ai jamais compris que cela fût nécessaire pour acquérir du talent ; au contraire, la première condition pour avoir de l’originalité, c’est d’être toujours parfaitement

soi, c’est de se représenter dans ses ouvrages. Pourquoi me suis-je attachée à peindre les enfans ? c’est parce que je les aime par dessus tout. Les voir remuer dans mon atelier me charme ; tous leurs mouvemens me semblent beaux ; je n’aurai jamais assez de temps pour exécuter tout ce qu’ils m’inspirent. C’est que, vois-tu, ils sont naturels, et que le naturel, c’est le style, c’est l’œuvre de Dieu.

Si une femme veut être parfaitement elle, elle ne peut pas bien représenter un Hercule, une bataille. Il faut donc quelle s’en tienne aux sujets qui se rapprochent d’ellemême, qui aient en quelque sorte ses qualités et qu’elle puisse s’assimiler. Il me semble que son domaine est assez grand et assez beau. Comme je le l’ai dit ailleurs : avec les femmes, les enfans, les animaux, les fruits, les fleurs, etc., l’on a des chefs-d’œuvre à faire pour toute sa vie.

L’homme ne pouvant être bien représenté par la femme, doit être rayé de nos études pour cette raison, et pour une autre beaucoup plus forte que je n’ai pas besoin d’exprimer.

Les enfans, les femmes demi-nus, voilà les dernières limites pour nous. Encore, ces demi-nudités ne sont-elles nécessaires que pour la sculpture d’ornement, pour les pendules, les vases, les bijoux, etc., et tu le comprendras comme moi, il n’y a rien là d’inconvenant. Le sujet est toujours mythologique, et il n’y a pas de'couleur.

Quant aux figures liabillées, il est parfaitement inutile de les peindre d’abord nues pour les babiller ensuite. Je dirai plus : c’est nuisible. 11 est impossible qu’une personne nue prenne le mouvement d’une personne habillée. Le

costume donne les mouvemeiis. Cela est tellement vrai que les différens costumes dans les pays divers donnent des tournures différentes. La tournure suit le costume. Si le costume a du style, la tournure a du style. Ainsi, les femmes de Pont-l’Abbé, au fond de la Bretagne, lavant leur linge, ont l’air de grandes dames auprès des blanchisseuses de la banlieue de Paris.

Tu vois, ma chère amie, qu’il n’y a aucune nécessité pour mes élèves de compromettre leur dignité de femme pour devenir de grandes artistes; qu’au contraire elles ne s’élèveront dans l’art qu’en restant à leur hauteur comme femmes.

Nous savons bien avoir de l’esprit en ne disant que ce que nous devons dire. Pourquoi ii aurions-nous pas ,de talent en ne représentant que ce que nous devons représenter.

C’est précisément cette retenue qui fera le charme de nos œuvres; c’est aussi ce qui en fera le succès, car aucune porte ne leur sera fermée ; point de famille où elles ne soient goûtées et désirées.

Dans ce temps où la liberté de mal faire a la vogue, attachons-nous à la liberté de bien faire : elle vaut bien l’autre.

11 y aura peut-être de jeunes étourdies qui diront : c’est ennuyeux! Les garçons sont libres; nous ne le sommes pas.

C’est vrai, elles sont comme les robes de satin blanc, qui n’ont pas la liberté de se promener dans la rue.

De quoi se plaignent-elles?

De ce que la mariée est trop belle.

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