LETTRE NEUVIÈME
Obeervatlous. — De ia varictc «les oiubres et de* Innilères, — DIffcrens aspects de la nature
Eh! bien, ma chère Julie, les ombres vont-elles comme tes filles le désirent? îson, n’est-ce pas ? Je m’attends à cette réponse. Elles ont vu ce qu’on appelle des dessins de demoiselle et elles se sont passionnées pour ce travail agréable. Un pareil talent n’a cependantaucune importance. On y arrive toujours avec du temps et de la patience, lors même qu’on ne peut parvenir à rien : c est le triomphe des imbéciles. L’habitude du crayon, la science du dessin donneront à tes éleves cet art d’agrément et mieux encore. D’ailleurs, je leur enseignerai plus lard un procédé pour exécuter des dessins d’un travail précieux. Mais c est un enfantillage, auquel il ne faut pas songer à présent.
Aujourd’hui elles doivent s’attacher aune chose plus sérieuse: à dessiner juste à leur place les ombres et les lumières, ainsi que la demi-teinte. Tout est là.
Car lorsqu’elles en seront à l’aquarelle, lorsqu’il faudra
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qu’elles se servent d’un pinceau pour indiquer l’ombre et la lumière, est-ce le travail agréable des jolis dessins qui les rendra habiles à laver ? Non certes : la difficulté de l’aquarelle, c’est de ne pas tâtonner, c’est de frapper juste.
Aussi, il est impossible de réussir dans ce genre si la mémoire ne vient pas seconder l’intelligence devant la nature. La première science, le premier talent qu’il importe d’acquérir, c’est donc de comprendre ce qu’on fait, c’est d’attaquer juste la lumière, la demi-teinte et l’ombre, comme on attaque juste la forme du contour.
Pour cela, accoutume tes filles à bien remarquer les effets du jour:
Comment les figures s’éclairent ;
Pourquoi les ombres existent.
Sans cette étude sur la nature , elles les copieront toujours mal sur les modèles.
Fais-leur remarquer ce que c’est qu’une ombre portée : un objet fait ombre sur un autre, un bord de chapeau sur la figure, une manchette sur la main, un meuble sur le parquet, etc.; nous-même nous avons notre ombre portée qui nous suit partout.
Tu connais ce joli roman allemand, Pierre Schlemild,si malheureux parce qu’il avait vendu au diable son ombre portée. Eh bien ! un artiste serait tout aussi à plaindre, s’il n’avait pas la sienne au bout de son crayon. C’est l’ombre portée qui donne de la vie, de l’air et de l’assiette.
Ses formes varient suivant que la lumière est plus ou moins haute. En plein air, n’as-tu pas vu les ombres portées se raccourcir ou s’allonger, selon que le soleil s’élève ou s’abaisse ?
Le soir, à la lampe, les ombres sont très vigoureuses et très précises.
Autre observation : la lumière est toujours excessivement étroite sur les cheveux , parce qu’ils sont luisans et posés sur un corps rond. Bien indiquée , elle donne la forme de la tête.
Les étoffes de satin reçoivent aussi une lumière très étroite.
Elle est plus large sur la soie, mais plus encore sur la laine, le coton et la toile.
Pour dessiner les étoffes, il y a l’ombre, la demi-teinte, la lumière et le reflet.
Généralement, sur les objets brillans, tels que les cristaux , les marbres , les porcelaines , les métaux , les bois vernis, les dorures, etc., les lumières sont rares et étroites. Il importe de le savoir : car c’est la lumière qui indique la matière et la qualité. Ainsi, dans un dessin, un meuble neuf diffère d’un vieux par la manière dont la lumière est posée. Peu à peu toutes ces observations se caseront dans la tête de tes filles, et elles arriveront au bout de leur crayon en temps et lieu.
Dès qu’elles sauront regarder les objets, elles ne les regarderont plus sans faire attention aux formes de l’ombre et de la lumière.
Elles verront comment s’éclairent les monumens , les maisons et les chaumières. Rien ne leur échappera, ni les grandes masses d’ombre et de lumière sur les arbres , ni les ombres portées des nuages sur la terre, qui, quelquefois, mettent tout un village dans l’ombre 5 d’autres fois , laissent le clocher seul lumin eux. Sur les bords de la mer,
il y a des effets magiques, surtout dans les pays du Nord où le ciel est nébuleux. Aussi les effets de lumière sontils beaucoup plus variés et plus piquans dans le Nord que dans le Midi. Le nuage est l’ami des coloristes.
Toute une vie nouvelle va commencer pour toi et tes filles. A vos yeux, toutes les œuvres de la nature vont prendre un aspect intéressant. A chaque instant , l’artiste assiste aux spectacles les plus curieux. Lorsqu’il voyage, il éprouve mille sensations diverses; il marche de surprise en surprise; où personne ne voit, ne sent rien, il voit, il compare, il admire. Il peut faire vingt fois la même route sans ennui, car pour lui le prestige est toujours nouveau, à chaque heure du jour, dès qu’il change d’effet. Et cet effet peut tenir à la moindre chose : là , c’est une vache , bien éclairée, qui anime une ondulation de la plaine ; ici, c’est une chaumière qui reçoit les rayons du soleil etprend, à travers des touffes d’arbres, des proportions d’admirable beauté.
T’exprimer les élans de bonheur que j’ai souvent éprouvés dans ces contemplations, c’est impossible. On sent qu’on s’approche de Dieu, en comprenant mieux son œuvre. On le bénit de nous avoir donné celte Liculté d’appréciation. En un mot, on se sent riche de tout ce qu’on voit. En considérant l’indifférence ou plutôt l’insensibilité de ceux qui vous entourent, il semble qu’on possède le monde à soi seul, et qu’un génie bienfaisant déroule devant vous des merveilles qu’il cache aux autres.
Que de fois, devant ces grandes merveilles de la nature, j’ai pris en pitié l’audace des hommes qui veulent nous donner une idée du paradis. Comment! loin d’avoir in-
venté les beautés de cette terre, vous mourez sans les avoir comprises, et vous voulez inventer les choses du ciel ! Mais le ciel que vous inventerez , vous, hommes, sera toujours au-dessous de la terre inventée par Dieu, et personne n’en voudra. Quant à moi , en jouissant patiemment et avec reconnaissance des bienfaits de ce monde que j’aime, je fais des vœux pour être admise un jour à connaître ceux que Dieu nous réserve auprès de lui; mais je m’en croirais indigne si j’avais la prétention de me faire une idée du bonheur qui nous attend là haut et que je vous souhaite à toutes les trois. Ainsi soit-il.