‹ Le Dessin sans maître, méthode pour apprendre à dessiner de mémoire [Texte imprime]Chapitre 12 sur 16 · LETTRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE DOUZIÈME

I.eçon. — Utilité de la gaze Roiiillct. — Ue profeascar d'après nature.

Je t’ai promis de te dire, ma chère Julie, quel service M. Rouillet , en inventant ses gazes tendues , a rendu à l’art.

Quoique cette invention me soit très précieuse pour ma méthode , puisqu’elle me dispense de me servir du papier végétal, ce qui était peu commode et très dispendieux, je ne suis pas partiale, je te jure.

Les anciens décalquaient d’après nature à travers un carreau, comme tu as fait décalquer tes filles à travers la gaze. Ce procédé avait de grands inconvéniens. Pour chaque calque, il fallait mettre une préparation sur le carreau, afin que le crayon y laissât sa trace; le report du dessin sur le papier se faisait très difficilement ; il arrivait souvent que l’on cassait son carreau, et enfin les imperfections du verre donnaient des lignes ondulées qui excluaient inévitablement la justesse. C’est ce qui a fait le succès de l’invention de M. Rouillet.

A mes yeux, la gaze tendue a de grands avantages. Elle est toujours prêle, ne se brise pas, donne des lignes parfaitement justes; et le report du dessin se fait de la manière la plus simple.

Voici comment :

Lorsque ton calque est achevé, tu attaches une feuille de papier bien droite sur ta planche, et sur celte feuille de papier, tu poses ta gaze bien droite aussi, en ayant soin qu’elle le touche partout également. Alors avec une épingle tu soulèves un peu la gaze et la laisses retomber, et le calque de la gaze se trouve exactement reporté sur le papier. Il faudra répéter ce mouvement pour les diverses parties du dessin, sans brusquerie, et en évitant de trop tendre la gaze. Du reste, si tes filles en manquaient quelques-uns, elles feront bien les autres. L’expérience est nécessaire dans les plus petites choses.

Tu vas me dire à présent : « Mais puisqu’on peut ainsi décalquer la nalure, qu’est-il besoin d’apprendre à dessiner ? »

C’est qu’il faut être déjà très habile, ma chère amie, pour ne pas défigurer ces calques. Ce procédé ne peut véritablement être utile que lorsqu’on est devenu artiste et que l’on compose. Si tu veux t'en convaincre, fais repasser le crayon par une de tes filles sur un de ces calques, et tu verras qu’il perdra une grande partie de sa vérité.

La gaze tendue est comme le daguerréotype : elle ne tue pas l’art, elle vient seulement l’éclairer; et tu vas voir combien elle va nous servir maintenant que tes filles savent décalquer.

D’abord il faut reporter sur le papier tous les bons cal-

ques, et les conserver avec soin. Tu remarqueras que les dessins ombrés sont quelquefois de vrais chefs-d’œuvre de travail. Le tissu de la gaze donne un grain d’une régularité merveilleuse. Il n’y a pas de graveurs qui puissent en égaler la finesse; mais on n’en arrive pas là, sans volonté et sans persévérance. M. Rouillet lui-même a beaucoup travaillé : il avait inventé le moyen, et il a eu à cœur de le présenter dans toute sa perfection. Aussi n’ai-je rien vu qui soit comparable à ses dessins. Il ne faut pas se décourager si tous les calques ne réussissent pas ; cela lient quelquefois au fusin qui est trop dur ou trop mou. Avec de l’expérience, on évitera ces petits mécomptes.

Mais l’utilité du bon calque n’est pas là pour moi. J’y ai vu autre chose. Une invention en amène une autre : moi, je fais du calque un professeur pour dessiner d’après nature, et un professeur sévère, scrupuleux, que l’élève écoute ; car c’est l’élève qui le fait parler. Il exige et il obtient la grandeur exacte que l’on a adoptée ; chose excellente, car, lorsque l’on compose, il faut donner à ses figures la grandeur voulue par les proportions de son tableau.

Ainsi, le professeur que vous aurez eu pour copier le modèle, vous le retrouverez pour dessiner d’après nature.

Lorsque les filles auront suffisamment travaillé à cette école, elles deviendront professeurs elles-mêmes, et ne gâteront plus les calques en s’en servant.

Elles auront appris ainsi les lois de la perspective sans autre règle que la vérité à travers laquelle elles regardent; car la gaze, c’est la vérité.

Les dessins répétés de mémoire, étant calqués sur nature, leur mettront dans la tête les choses justes comme elles sont.

Et comme elles ont beaucoup de plaisir à dessiner de mémoire, quelles voudraient, dis-tu, savoir tout représenter, j’espère qu’elles me remercieront de leur avoir ouvert une si riche carrière. Tontes les œuvres des hommes, toutes les œuvres de Dieu sont maintenant à elles. Pour prix de tant de choses, je ne demande qu’une petite place dans leur cœur et dans le lien.

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