‹ Le Dessin sans maître, méthode pour apprendre à dessiner de mémoire [Texte imprime]Chapitre 13 sur 16 · LETTRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE TREIZIÈME

Obsci'Tations. — I.es moilèles. — liCS portraits.

Je vais t’entretenir, ma chère Julie, d’un avantage que nous avons, nous autres, femmes, sur les artistes. Ils en sont réduits aux modèles qui font leur état de poser, et qui se promènent d’ateliers en ateliers. De là vient que ce sont presque toujours les mêmes natures qu’ils ont sous les yeux, et qu’aux expositions on reconnaît la même figure dans les tableaux de différens peintres. Ceux qui ne vivent pas à Paris, éprouvent une autre difficulté : ils ne trouvent pas de modèles. Tu en trouveras, toi, quoique tu résides à trente lieues de la capitale.

J’habite Paris, et jamais je n’ai fait poser ce qu’on appelle un modèle. J’en trouve partout :

Parmi les ouvrières à la journée : elles aiment toujours mieux poser que travailler;

Parmi les petits malheureux que je rencontre : je comprends qu’une mère ne veuille pas que sa fille pose dans un atelier d’artiste ; mais elle la laisse avec confiance là où il y a une mère de famille.

Enfin nousavonsnos amiselleurs fillesqui ne voudraient certainement pas poser devant des étrangers.

Nos modèles sont donc beaucoup plus variés et beaucoup plus distingués que ceux des peintres ; je pourrais dire plus naturels, car nous les prenons au milieu de leur vie, avec leurs habitudes et leurs gestes, tandis que les modèles de professions ont presque toujours des airs et des manières d’emprunt.

Ceci m’amène à te parler du portrait. Il n’est pas d’œuvre plus délicate. Une personne qui remue, qui parle, ne laisse pas apercevoir ses imperfections comme un portrait muet et immobile. On voit toujours beaucoup trop un portrait. On le voit plus en un jour que l’original en dix ans. Un portrait initie celui qui le regarde à des détails qu’il n’avait jamais vus. Ainsi, par exemple, il arrive souvent qu’on dise devant un portrait: * C’est ressemblant, mais le nez est trop court. » Puis on regarde l’original, et on ajoute : * Tiens! je n’avais jamais remarqué que vous aviez le nez si court... Mais vous avez le nez très court. C’est étonnant, comme il est court. î Et si c’est une jeune fdle qui voit le portrait de son prétendu, et qu’elie n’aime pas les nez trop courts, voilà un mariage manqué. Eh bien ! la plupart des portraits vous rendent le service de faire remarquer vos imperfections. C’est agréable! payez donc un peintre pour vous trahir ainsi.

Observer la plus grande exactitude dans l’ensemble de la forme de la tête, dans la manière dont elle est placée sur les épaules, dans son rapport avec le reste du corps, voilà la première règle pour le peintre, la plus importante. Cela est tellement vrai qu’à l’obscurité tu reconnais une personne qui entre chez toi, à sa silhouette; tu la reconnais même de dos.

La gaze donne celle exactitude.

11 faut ensuite marquer la naissance des cheveux, et la place des traits, mais sans chercher d’abord à les exprimer.

Pour éviter que le portrait ne relève les imperfections d’un visage, le premier soin qu’on doit avoir est de les bien connaître.

Si le nez est trop court et trop loin de la bouche, vous l’allongez un peu, sans toucher la bouche, et les deux défauts sont amoindris. Si au contraire le nez est trop long, vous le raccourcissez un peu, toujours sans toucher à la bouche, afln de ne pas modifier la division et le contours de la figure, ce qu’il est avant tout nécessaire d’éviter; car on sait toujours si les personnes que l’on connaît ont la figure longue ou ronde.

Mais vous pouvez grandir un peu l’œil en conservant sa forme ; diminuer un peu la bouche par la physionomie que vous lui donnez, ou plutôt par celle de ses physionomies que vous adoptez.

Cherchez toujours le beau en peignant les figures, et ce qu’elles ont de laid deviendra beaucoup moins visible, ou même disparaîtra.

Etudiez le caractère d’une tête, tâchez de reconnaître ce quelle a de frappant au premier abord. 11 y a des personnes qui naissent avec ce tact. Aussi font-elles le portrait ressemblant avant de savoir dessiner. J’appelle ressemblant le portrait qui plaît a nos amis, sans que nos ennemis puissent dire: « Cesi flatté». Et ne crois pas que ce soit facile. Combien y a-t-il de bons peintres de

portraits, c’est-à-dire de peintres qui joignent à un grand talent le mérite de la ressemblance? Fort peu.

Souvent un simple croquis est plus ressemblant qu’un portrait. C’est qu’on n’a eu le temps d’y mettre que ce que tout le monde a remarqué. Sais-tu quelle est la couleur des yeux de tous tes amis? Non certainement. Si un peintre, qui fait son état d’observer, a le malheur de perdre sa femme, il est rare qu’il puisse faire son portrait de mémoire. Il en résulte que nous nous regardons entre nous très légèrement. De là cette question : faut-il qu’un peintre de portrait nous en montre plus que nous n’avons l’habitude d’en voir?

Examine les portraits faits au daguerréotype: sur cent, il y en a pas un de supportable. Pourquoi cela?— J’ai vu le boulevard Montmartre reproduit par le même procédé. Je le connais parfaitement, car j’y suis née. Eh bien ! je ne l’ai pas reconnu. Pourquoi cela?

Parce que ce n’est pas la régularité des traits qui nous frappe et nous charme, mais la physionomie, l’expression du visage ; parce que tout au monde a une physionomie qui nous saisit au premier aspect et qu’une machine ne rendra jamais. Dans la peinture et surtout dans le portrait, c’est l’esprit qui parle à l'esprit et non la science qui parle à la science. De la personne ou de l’objet qu’on dessine, c’est donc surtout l’esprit qu’il faut co.mprendreet rendre. Or, cet esprit a mille faces différentes. Il y a autant de physionomies que de sentimens. C’est une grande merveille de Dieu d’avoir fait tant de figures diverses avec un nez, une bouche et deux yeux. Car qui de nous n’a pas cent visages? Mon portrait de ce malin sera-l-il celui de

ce soir, de demain ? rien ne se répète : à chaque instant, une expression nouvelle.

De ce qui précède, conclurai-je que pour faire un portrait il faut être très savant où très ignorant ?

On m’accusera de paradoxe; mais je m’explique.

Un ignorant voit très peu de choses dans une figure. 11 voit l’essentiel, c’est-à-dire, outre l’ensemble des traits, cet air du visage qui fait qu’on ne prend pas un individu pour un autre. Ceci, il le rend naïvement, sans effort, sans chercher à faire de la couleur, du modelé, et il est loin bêtement dans le vrai. Il a fait un portrait de corps de garde, comme on dit; mais un portrait ressemblant.

Lorsque l’on sort de celte ignorance, que l’on commence à comprendre un peu une figure, on est dans la situation de ces gens qui ayant lu des livres de médecine se croient toutes les maladies qui y sont décrites; on a une demiscience qui vous fait voir, mais mal voir, et on essaie d’être savant aux dépens du malheureux qui vous a confié son visage. Enfin on en sait trop pour être naïf par ignorance, et trop peu pour arriver à la naïveté par la science.

Tandis que les grands talens savent rester naïfs en cherchant la couleur et le dessin : non-seulement leurs portraits sont ressemblans, mais ce sont des œuvres d’art que la postérité gardera.

Décidément, mon paradoxe est une vérité, comme l’amitié que je te porte. M. E. C.

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