‹ Le Dessin sans maître, méthode pour apprendre à dessiner de mémoire [Texte imprime]Chapitre 3 sur 16 · LETTRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE DEUXIÈME

lioron. — lie vci-SInhle prorcsseur. — liC dcMin de nicmoirc.

Tu n’es; pas ma chère Julie, dans un pays tellement sauvage que tu ne puisses t’y procurer un voile de gaze blanche, et quatre morceaux de bois taillés en forme de règles plates.

Tu feras ajuster ces règles de manière à former un carré un peu allongé, et la gaze sera tendue dessus. Tu obtiendras ainsi une espèce de carreau dont le verre sera de gaze ; achète ensuite du papier ordinaire et des fusins.

Mais, j’y pense, ne vaut-il pas mieux que je t’envoie tout cela de Paris, puisque je suis déjà obligée de t’envoyer des modèles? Je vais en faire emplette chez Susse , qui m’a déjà vendu des gazes dites Rouillet, parce que Rouillet en est l’inventeur. Elles remplacent le carreau dont les anciens faisaient usage. Plus tard tu seras étonnée du service que Rouillet a rendu à l’art.

La caisse t’arrivera deux jours après celte lettre : en l'ouvrant , tu t’arrêteras d’abord à la feuille contenant la

liste des ustensiles nécessaires; tu ne dois rien commencer, que les objets qu’elle indique ne soient tous réunis.

Il faut que l’élève soit bien installée, bien assise, les pieds d’aplomb; quelle ait devant elle le dossier d’une chaise pour appuyer la planche sur laquelle elle doit dessiner; un carton n’offre jamais une surface parfaitement plane (1).

L’élève posera la gaze sur la chaise qui est devant elle, afin de pouvoir la prendre et la remettre avec facilité.

Quand elle aura taillé deux ou trois fusins bien fins , elle fixera sa feuille de papier sur sa planche avec quatre punaises, de manière quelle soit perpendiculaire.

Ceci bien exécuté, tu présenteras à ton élève ta série de modèles, des têtes d’hommes et d’animaux, des maisons , des arbres, et elle choisira celui qui lui paraîtra le plus facile.

Le modèle choisi, et placé sur la planche devant l’élève, tu lui dis ;

« Appliquez votre gaze sur ce modèle, et décalquez » avec le fusin, en commençant parles deux lignes en » croix que vous ferez très légères ; ces deux ligues sont

> des guides. Décalquez jusqu’à ce que le calque soit

> parfait, et pensez bien à ce que vous faites ; car tout à » l’heure il faudra copier le modèle. »

Le calque fait, tu prends la gaze sur laquelle tu ne conserves que le meilleur calque et tu le déposes sur la

I ) Pour bien exécuter tout ce qui est [indiqué, il laut faire chaque chose à mesure qu’on la lit.

chaise. Le modèle est ensuite placé perpendiculairement devant l’élève.

Nous passons à la seconde opération : après le calque, le dessin d’après le modèle.

Avec un crayon de mine de plomb et une règle, l’élève tracera d’abord sur son papier les deux lignes en croix ; puis partant du point où la ligne horizontale se rencontre avec la ligne perpendiculaire, elle copiera son modèle. Durant ce travail , elle pourra chaque fois qu’elle le voudra appliquer sa gaze sur les traits déjà exécutés, soit pour les rectifier, soit pour vérifier leur exactitude : cette gaze, c’est son véritable professeur, non un professeur bavard, jetant à l’oreille de son élève, des paroles peu comprises, mais un professeur muet qui ne répond aux yeux attentifs qui le consultent qu’en leur montrant la vérité; ces professeurs-là son t toujours entendus et compris.

La gaze appliquée sur le dessin de manière que les lignes en croix soient exactement superposées, comment l’élève ne verrait-t-elle pas ses fautes? Et elle les sentira, elle les corrigera d’autant mieux qu’elle les aura reconnues ellemême. Elle arrivera ainsi à produire un dessin conforme au calque et partant au modèle.

J’ai demandé que le fusin fût taillé très fin, parce qu’il faut que le trait soit très léger et très pur. Le dessin terminé, on pourra l’épousseter avec une mousseline, et revenir avec délicatesse sur les traits incertains.

Le premier dessin d’une élève d’après cette méthode est ce qu’il y a de plus remarquable; car il est juste dans les lignes et dans le caractère , chose très difficile à obtenir ; c’est ce qui constitue le dessin.

Pendant que ton élève dessinera , ne crains pas de lui répéter : * Pensez à ce que vous faites; car» lorsque vous » aurez fini votre dessin , j’enlèverai le modèle , et il fau - » dra le reproduire de mémoire. »

— « C’est impossible , répondra l’élève. » Mais tu seras inébranlable, tu exigeras une idée quelconque du dessin , et tu l’obtiendras. Les deux lignes en croix aideront la mémoire et la main de l’élève. Elle fera un dessin plus petit ou plus grand, peu importe. Généralement, les élèves, dessinant de mémoire, font plus petit.

Il est entendu que , lorsqu’il y a plusieurs modèles sur une même feuille, l’élève n’en exécute qu’un. Tu exigeras quelle le dessine de mémoire avant d’en entreprendre un autre.

Ce qui te donnera confiance dans ma méthode , c est que loi , qui n’auras fait que suivre attentivement ton élève, tu lui donneras des conseils, lorsqu’elle cherchera son dessin de mémoire. Et si faible que sera ce premier dessin, il t’étonnera encore.

La mémoire des yeux n’est pas la même chez tous. Les uns en ont plus, les autres en ont moins. Quand elle est exercée , comme les autres facultés, elle s’accroît. Souvent celles qui en avaient le moins , ont fini par en avoir plus que les autres. Mais reprenons nos leçons; car tu as trente modèles à faire exécuter.

Tu numéroteras les deux premiers dessins : — n» 1, dessin d’après le modèle; — n° 1, dessin de mémoire. Et tu les conserveras comme point de départ. Ainsi des autres, jusqu’au trentième. Je te garantis que tu n’attendras pas le dernier pour m’exprimer ta surprise sur les progrès de

ton élève, soit pour ce quelle saura faire d'après le modèle , soit pour ce quelle saura faire de mémoire.

Lorsqu’une élève peut faire tous les jours un dessin d’après le modèle et un dessin de mémoire , ses progrès sont beaucoup plus rapides. Mais il faut absolument que les deux dessins soient faits dans la même journée. Autrement la mémoire aurait de la peine à produire le second dessin. Deux ou trois heures de travail par jour suffiront.

Cependant, j’exige encore une chose : c’est que tes filles le soir, à la veillée, fassent un nouvel appel à leur mémoire, et répètent, sur un petit album, avec un crayon de mine de plomb, le modèle du jour.

A la deuxième leçon, mêmes procédés. Le modèle choisi sera calqué, puis copié, puis reproduit de mémoire. Veille bien à ce que le dernier modèle soit exécuté de mémoire avant qu’un nouveau modèle ne soit attaqué.

Si un élève éprouve trop de difficultés à retenir son modèle, tu lui permettras de le calquer une seconde fois, une troisième fois, autant qu’elle le voudra, jusqu’à ce quelle l’ait en quelque sorte fait entrer dans sa tête. J’ai ainsi obtenu de bons résultats de la plus mauvaise de toutes les élèves. C’est elle qui m’a donné l’idée de celte méthode. Fardes exercices répétés, je suis parvenue à lui donner de l’œil , de la main et de la mémoire. J’ai achevé mon œuvre en montrant beaucoup d’exigence pour le dessin de mémoire.

'fu te rappelles que, nous aussi, en pension, nous disions : « C’est impossible. Je ne me mettrai jamais tout cela dans la tête. » Et cependant nous avons appris ce que

nous avons voulu. C’est qu’on nous forçait, c’est qu’on nous apprenait à apprendre. Apprendre à apprendre, c’est là tout le secret.

N. B. — Tune recevras un dessin que lorsque tu l’auras soumis au calque et trouvé parfaitement exact.

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