LETTRE TROISIÈME
Observations. — I.a voention.
J’ai reçu ta lettre avec plaisir, ma clière Julie. Je l’attendais impatiemment, n M’aura-t-elle comprise? Me suis-je bien expliquée? » Voilà quels étaient mes doutes quand les bonnes paroles sont venues me trouver. Tout va donc pour le mieux. Tu es tentée de croire que les filles ont des dispositions extraordinaires. C’est l’effet que me font mes élèves ; c’est ce que me disent les artistes en voyant leurs dessins. Enfin tu es heureuse. Juge si je dois l’être. Ce travail que je trouvais ennuyeux va m’occuper délicieusement.
Tu regrettes de ne pas avoir quinze ans pour être ainsi enseignée? ingrate! est-ce qu’il n’est pas beaucoup plus doux pour loi de te revoir celte jeunesse dans tes filles! De suivre les progrès de leur beauté et de leur intelligence? car elks sont dans cet âge où tout se développe en elles. C’est à quatorze ou quinze ans que le jugement commence à se former. On ne pense plus par les autres, mais par soi-même. On voit par ses yeux. On compare les objets et les faits. On voit les ridicules des grandes per-
sonnes. On connaît le beau et le laid, le jeune et le vieux. On remarque les ombres que produit la lumière sur les visages, les effets du soleil dans la campagne et dans les bois. On s’aperçoilque les personnages diminuent en s’éloignant et qu’un arbre au loin est plus petit qu’un personnage qui est tout près. Que de phénomènes qui se révèlent, depuis la montagne de pierre ou de terre qui, vue à l’horizon, paraît d’un bleu pur ou d’un gris semblable aux nuages, jusqu’à l’allée droite dont les extrémités sont à égale distance, et qui pourtant fuit comme un entonnoir. En te promenant avec tes filles, fais-leur observer, lorsque tu auras devant toi un vaste horizon, combien son étendue se réduit par la perspective. Pour cela, plante une canne devant cet horizon, et allez toutes vous asseoir à quinze pas plus loin : vous verrez un pays tout entier se développer dans la moitié, et même dans le quart de la canne. Voilà pourquoi, pour dessiner la perspective d’un paysage, il faut s’asseoir très bas. Note ceci en passant.
Avant quatorze ou quinze ans, toutes ces observations nous échappent. Comment les yeux retiendraient-ils ce qu’ils ne perçoivent pas? Leur mémoire est une œuvre de comparaison et de jugement. On ne peut pas dessiner des objets comme un singe , sans y penser, de même qu’on répète des mots comme un perroquet, sans les comprendre.
Apprendre à bien voir, à voir juste, est-il rien de plus important dans la vie?
Une de mes élèves me disait un jour après deux ou trois mois d’études : f Quel changement ! Je ne vois plus rien » avec indifférence. Tout m’intéresse. Les objets qui pas-
» sent sous mes yeux ont une forme, une couleur, des r> détails que je n’avais pas aperçus jusqu’à présent. Il me » semble que j’assiste à un monde nouveau. C’est au point
que j’en rêve. »
Cette élève savait que, quand on ne suivait pas exactement mes leçons, je cessais d’en donner. Les premiers résultats l’avaient frappée. De là son attention à bien regarder pour bien reproduire ; de là mon empire sur son imagination.
Avoue , chère amie, que c’est une belle chose de développer ainsi les facultés de la jeunesse. Tu me remercieras de t’avoir ouvert celte source de plaisirs. J’appelle cela le bonheur de Dieu ; car on crée véritablement. Tous les jours c’est un nouvel attrait. Jamais un modèle, jamais une leçon ne ressemble à l’autre. Tu entres dans un domaine plus riche et plus varié que la nature, puisque c’est la nature elle-même, étudiée et comprise.
Le dessin de mémoire tel que tu le vois exécuté par tes élèves , ne ressemble en rien à ce qu’on appelle le dessin de chique. Tu dois être frappée de sa naïveté. Cette vérité d’expression manque quelquefois dans le dessin fait d’après le modèle. Si le dessin de mémoire est indécis comme exécution, il est juste comme pensée et mouvement , tandis que le dessin de chique est adroit comme exécution et faux comme pensée. Cette justesse, celte naïveté vient delà peine que se donne l’élève en se corrigeant elle-même avec le calque. Le calque la maintient dans le vrai ou la rappelle au vrai quand elle va au faux. Si, toi, lu viens lui dire : — Ce nez est trop long. — Elle ne le raccourcira pas ou elle le raccourcira trop peu , parce qu’elle l’a fait
comme elle l’a vu, et comme elle le voit encore. Mais lorsqu’elle-même elle applique le calque sur son ouvrage, elle est convaincue de son erreur, et se corrige. Ainsi elle arrive sûrement à la vérité. Le calque est im miroir : c est l’objet lui-même.
Tu vois, ma chère Julie, qu’il n’a pas fallu de grands frais d’imagination pour trouver ce que j’ai écrit jusque-là. Il en est de même de ce que je t’écrirai encore. Toutes choses simples et bêtes, auxquelles on n’a point songé, parce qu’on va toujours chercher le vrai très loin, lorsqu’on l’a sous la main. On se torture beaucoup dans ce monde pour arriver à un but, au lieu de se laisser aller tout bonnement à son génie.
Vois cette rivière qui suit amoureusement le lit que la nature lui a creusé, portant dans son cours sinueux la fraîcheur et l’abondance sur ses bords fleuris, s’enrichissant des petits ruisseaux qu’ elle rencontre, et, enfin, arrivant à la mer, fleuve puissant et majestueux; c’est l’image des grands talens, des grands génies de ce monde. Rien ne leur coûte; ils suivent leur pente,
11 n’en va pas ainsi des natures inférieures, chez lesquelles tout est emprunt et efforts, semblables à ces canaux creusés à grands renforts de bras, à travers les montagnes, et qui manqueraient d’eau, si la rivière voisine ne les alimentait, fleuves factices sans grâce et sans vie.
Quand je t’ai dit, ma chère Julie : « Fais choisir à les élèves le dessin qui leur paraît le plus facile. » Je t’ai dit; « Laisss-les aller à leur pente. Ce jour là leur génie se prononce. L’une choisit les animaux, l’autre les ligures, l’autre le paysage. » Loin de contrarier ce goût, celle pré-
férence, il faut la respecter. C’est l’eau de la source qui prend sa voie naturelle.
Mais sache leur dire qu’il n’y a pas de degrés dans la valeur des choses que l’on sculpte ou que l’on peint. Il n’y a de degrés que dans le talent des artistes qui exécutent. Si les grandes peintures de Raphaël se vendaient au mètre à la valeur des flamands, personne ne serait assez riche pour les acheter; de même que toute la Californie ne suffirait pas pour payer les grandes sculptures, si elles se vendaient à la toise à la valeur des bijoux de Eenvenuto Cellini. C’est surtout aux jeunes fdlcs qu’il faut dire cette vérité ; car trop souvent des idées de grande peinture, de peinture d’histoire, comme on dit de nos jours, viennent troubler leur esprit. L’ambition d’égaler les hommes, de rivaliser avec eux, les perd.
Une femme rivaliser avec un homme, cjuelle chose burlesque! C’est aussi absurde que le serait un oiseau attelé à une charrue, un taureau qui voudrait s’envoler. Quelle force aurait l’oiseau avec toute sa grâce, quelle grâce aurait le taureau avec toute sa force !
Les femmes rivaliser avec les hommes! Mais pourquoi? Quand tu regardes un chêne, le vient-il à la pensée de dire : « Ce chêne est laid, j’aime mieux une rose. * Où quand tu regardes une rose : «Cette rose est laide, j’aime mieux un chêne. »
Pourquoi cette ambition des grandes choses, quand la nature elle-même s’est complue à apporter la perfection dans les petites? Est-ce que le mécanisme de la plus petite mouche qui marche, qui vole, n’est pas plus extraordinaire que celui du dindon qui n’en fait pas davantage? —
Est-ce que le diamant est colossal ? — Est-ce que le plumage de l’oiseau n’est pas plus curieux , plus parfait que les crins de l’âne? Tout le monde admire un bel arbre; mais combien y a-t-il de gens dont l’œil et l’esprit sont assez exercés pour analyser une fleur et pour comprendre la délicatesse infinie de ses détails?
Ceci , ma chère Julie , est réservé à nos élèves. Lorsqu’elles dessineront des fleurs de mémoire, l’idée de les disséquer leur viendra pour composer des ornemens ; car c’est avec les fleurs, les fruits, les animaux, les enfans et les femmes qu’on fait ces compositions coquettes qui nous appartiennent, et qui dans la suite à venir ne seront plus exécutées que par des femmes. A chacun sa tâche.
LETTRE QÜATR1È.ME.
I.eçon. — nos îias<‘« d‘oin)n*cs et «Ses lettres iiinjiiseiiie».
Je l’envoie, ma chère Julie, une seconde série de modèles où tu trouveras des pages d’ombres el des lettres majuscules de toutes les grandeurs.
Tu feras exécuter les pages d’ombres très soigneusement, soit avec des crayons à la mine de plomb, soit avec des crayons-comté noirs, soii avec de la sanguine ou du crayon rouge.
Il faut que tes élèves en couvrent des feuilles entières, jusqu’à ce qu’elles soient devenues habiles à manier le crayon , jusqu’à ce que le grain de l’ombre soit parfaitement régulier et qu’on n’y voie qu’un teinte plate, sans qu’un seul coup de crayon domine l’autre, sans qu’on distingue même dans quel sens ils ont été donnés. Ces principes amènent à faire des dessins solides, comme masse d’ombres et de lumières.
Le crayon est beaucoup plus difficile à manier que le fusin; les dessins remis au crayon perdent beaucoup, lorsque l’élève ne sait pas se servir du crayon avec sou-
plesse et sans lourdeur. Ce n’esl pas en appuyant qu’on fait noir, mais c’est à force de repasser sur le même endroit et toujours très légèrement. A cette condition, on obtient le moelleux et on évite la sécheresse.
Du reste les feuilles d’ombres que je t’envoie indiquent parfaitement par quels degrés on arrive presqu’insensiblement à la vigueur.
L’élève doit tenir son crayon penché de côté, et non perpendiculairement comme lorsqu’on écrit. Elle ne doit pas le serrer dans ses doigts. Celte observation est importante.
Venons aux lettres majuscules : tes élèves exécuteront toutes les lettres de l’alphabet et dans des proportions différentes, dans le style des modèles ci-joints. C’est un thème d’exercices excellent et varié. La route des élèves est toute tracée ; elles ne s’ennuieront pas, si elles ont du goût pour le dessin; et toi, tu ne te lasseras de leur répéter : « — N’appuyez pas. — Repassez plusieurs fois sur le même endroit. — Vous serrez trop votre crayon. — Il n’est pas assez penché de côté. » Et comme il n’est pas de petites choses, recommande à les élèves d’user leurs bouts de crayons au moyen d’un porte-crayon ; un bout de crayon dans les doigts ne donne qu’un trait sec et mal assuré.
J’en ai assez dit sur les pages d’ombres et les lettres majuscules. Revenons à nos études: avec les trente modèles de la deuxième séi ie, tu procéderas comme avec les trente modèles de la première. Le crayon est mis de côté; c’est le fusin qui reprend son rôle. Je te prie de te reporter à ma deuxième lettre, afin de le rappeler ce que
tu pourrais avoir oublié, surtout cette règle ; l’élève ne prendra un nouveau modèle que lorsque le dernier aura été exécuté consciencieusement de mémoire.
De même, si, contre mon attente, tes élèves ne prenaient pas plaisir à exécuter des pages d’ombres et des lettres ( il est des ingrates qui trouvent ces exercices monotones), je t’engage à insister, à te montrer sévère. Tout art a ses difficultés ; celles-ci sont petites. Les premières leçons de danse sont- elles agréables? Courage et persévé-
rance.