PEINTRES DE GENRE
Berghem.
Salvator Rosa.
Metzu.
Terburg.
Garel Dujardin, etc.
Lorsque tu auras réuni une partie de ces maîtres, tu tâcheras de faire étudier à tes filles les différences qui existent entre ces grands talens. Les uns sont en première ligne, les autres en seconde. Mais il y a des beautés chez tous. Chez tous, il y a matière à s’instruire. Ce que je recommande particulièrement, c’est de ne pas être exclusif, c’est d’admirer partout où il y a à admirer. Certains peintres se sont perdus en n’adoptant qu’une seule manière, condamnant toutes les autres. Il faut les étudier toutes sans partialité. Ainsi, on conserve son originalité, parce qu’on ne se met à la suite d’aucun maître. L’élève de tous n’est l’élève d’aucun, et de toutes les leçons qu’elle a reçues, elle s’est fait une l ichesse qui lui est propre.
Que de remarques à faire dans ce petit Musée où tu guideras l’intelligence de tes filles! Tandis que ce maître s’est attaché à étudier la nature dans les plus petits détails, cet autre n’a cherché que les effets pittoresques, que les grandes tournures. Ceux-ci ont représenté en peignant l’histoire les scènes mémorables de la vie ancienne; ceux-là ont peint naturellement et sans effort le motif le plus banal tel qu'il se présentait à leurs yeux. Les uns ont demandé leurs inspirations à la poésie, les autres à la réalité. Paul Veronèse jette l’air et la lumière partout avec profusion ; Piembrandt s’enveloppe dans un clair-obscur profond et mystérieux. Celui-là est blond, celui-ci vigoureux. Tous sont divers; mais tous sont dans la nature.
Si les femmes de Rubens ne ressemblent pas à celles de Titien et de Raphaël, c’est que les Hollandaises ne ressemblent pas aux Italiennes. Il y a plus : dans le même pays, Titien, Raphaël, Paul Veronèse, diffèrent entr’eux sur la forme : c’est que chaque peintre avait son goût, sa prédilection ; chacun a peint les femmes comme il les aimait, et aucun ne s’est trompé. Il a peint le beau qu’il voyait.
Fais aussi remarquer à les élèves les mains des personnages dans les ouvrages des anciens maîtres. Elles sont toutes fort belles, mais elles ne se ressemblent pas. Chaque peintre a sa main bien distincte. 11 eu est ainsi dans la nature. Regarde bien les jolies mains de ta connaissance : les unes sont des Raphaël, les autres des Titien, les autres des V'’atteau, etc. — La nature en a fait pour tous les goûts, pour tous les peintres.
Après avoir un peu observé selon ces observations
(passe-moi ce jeu de mots), les filles sauront bientôt apprécier une bonne gravure. Bientôt peut-être elles rentreront chez elles avec un chef-d’œuvre non signé, acheté pour rien. Voilà qui fait battre le cœur! Les vois-tu comparant une gravure non signée avec une gravure signée ! Sont-elles du même maître? — Non. — Oui. Quel désappointement quand on s’est trompé ! Mais quelle jouissance quand on a trouvé un Raphaël ou un Rubens !
Et comme la connaissance de la gravure mène à la connaissance de la peinture, quel intérêt, quelles émotions quand on va faire un tour au Musée I ’
L’éducation du peintre est comme celle de l’enfant, elle commence dès le berceau ; puisque son premier principe est de bien voir, de comparer les objets qu’on a sous les yeux- Et cette étude se renouvelle et se continue chaque jour. Il ne suffit pas de tenir sans cesse un crayon, de travailler sans cesse, comme une machine, pour se faire un talent. Il faut vivre continuellement avec son art, prendre intérêt à tout ce qui y touche, rapporter tout à lui et l’appliquer à tout. Il n’y arien, pour un peintre, qui n’enseigne quelque chose.
D’après les gravures qu’elles auront en portefeuille, tes élèves décalqueront soit des têtes, soit des mains, soit des figures entières d’hommes ou d’animaux, ce qui leur plaira le plus. Elles emploieront pour cela le papier végétal. Les calques ainsi faits seront conservés soigneusement avec les noms des maîtres au-dessous, dans un album où ils seront fixés avec de la colle à bouche. C’est un moyen de bien classer les maîtres dans sa tête, et de ne pas oublier ce qui constitue l’originalité de chacun.
Plus tard ces calques serviront de guides, de correcteurs, lorsque tes élèves seront assez habiles pour faire de jolis croquis d’après leurs gravures.
Je recommande de remplacer la gaze par le papier végétal pour bien décalquer jusqu’aux plus petits détails et les exécuter ensuite. Des moyens plus sûrs sont indispensables à mesure qu’on approche du fini, de la perfection. On arrive ainsi graduellement à des dessins tels qu’on les attribuerait aux maîtres eux-mêmes. Bientôt tes filles en viendront là, n’en doute pas, mais à cette condition que mes conseils seront exactement suivis. Si tu voyais ce que l’expérience m’a donné et me donne tous les jours, je serais sûre de toute la persévérance que je te souhaite en t’embrassant. M. E. G.