LETTRE SIXIÈME
l.eeoM, — î,e crayon rcîKpîacc le fnsln.
Tu me dis, ma chère Julie, que tu es ravie des progrès de tesfdles; que la plus jeune, Elise, qui ne savait rien, a rattrappé rainée. Cela ne m’étonne pas. Marie, qui avait déjà crayonné, aura regardé comme au-dessous d’elle les dessins au fusin. C’est un tort, car le fusin est l ami du peintre. Plus tard, lorsqu’elle cherchera des compositions, elle comprendra ce mot d’un de nos artistes les plus distingués : « Le fusin est maître. »
Elle doit déjà s’en apercevoir, lorsqu’elle veut faire un dessin de mémoire. On ne saurait être trop habile à manier délicatement ce genre de crayon. Bientôt nous arriverons à des études où il est bien plus difficile à employer.
Le dessin de mémoire devient peu à peu pour tes fdles, comme pour mes élèves, une véritable récréation. Rien de plus naturel. Quand l’élève a terminé son dessin avec conscience, en se donnant la peine de remettre souvent la gaze dessus pour le corriger, elle a fait un travail fatigant, il faut en convenir; fatigant, mais bien utile; car
c’esi justement celte aiteniion opiniâtre qui grave le modèle dans sa tête. Aussi quand l’intelligence sort de cet esclavage, comme elle use de sa liberté! Comme l'esprit et la mémoire se combinent rapidement pour éclore au bout du crayon. C’est comme un enchantement. On est étonné soi-même et de ce qu’on a retenu et de ce qu’on fait.
Déjà tu trouves, me dis-tu, que la manière d’esquisser le modèle devient plus hardie, plus nette et beaucoup plus juste. Ce progrès était inévitable, et il devait arriver promptement. Chaque fois qu’une élève s’est écartée du juste, elle y a été forcément ramenée. A celles qui voient plus grand, comme à celles qui voient plus petit, choseplus commune, le calque a toujours fait apparaître les vraies proportions. Il leur a mis le compas dans l’œil, vieux style, mais qui dit bien ce que je veux dire.
Tu as dû recevoir une troisièmesérie demodèles.Tu les feras exécuter comme les autres. Seulement les deux lignes en croix, la perpendiculaire aussi bien que l’horizontale, ont disparu du papier. 11 est temps que l’enfant quitte les lisières et marche de lui-même. Rien de plus facile à l’élève que de supposer les deux lignes et de se bien rendre compte de ce qui se trouverait sur chacune d’elles. Qu’elle laisse tomber son crayon perpendiculairement, devant son modèle, en le tenant bien légèrement, de manière à ce qu’il soit d’aplomb ; elle retrouvera ainsi sa ligne perpendiculaire; de même qu’elle retrouvera son autre guide, en posant son crayon horizontalement devant son modèle.
Néanmoins elle doit redoubler d'attention. Pour faire son calque, il importe qu’elle tienne le cadre de la gaze perpendiculaire avec le bord du modèle ; et quand elle appli-
quera la gaze sur son papier, lebord du papier et le cadre de la gaze seront mis en ligne exactement. Si le papier est attaché bien droit sur la planche avec quatre punaises, comme je l’ai recommandé, le dessin aura toute la précision nécessaire. Si la précision est dans les moyens, elle sera dans les résultats.
L’esquisse au fusin étant faite, l’élève repassera sur le l'usin délicatement avec un crayon très tendre, en respectant soigneusement la forme. Puis avec son gant, elle enlèvera tout le fusin, et il ne restera plus qu’un trait léger comme un fil d'araignée. Il est entendu que les petits dessins s’exécutent avec du crayon de mine de plomb et les grands avec du crayon noir.
Voici le moment où ton élève va aborder les détails plus fins ; cela t’oblige à exiger plus de soin dans l’exécution du modèle. IN’oublie pas cette observation que dans l’ombre le trait est toujours vigoureux, et toujours léger dans la lumière. Quoique les ombres soient encore ménagées sur les modèles, ton élève remarquera déjà de quel côté ils sont éclairés. îndique-lui ce qui lui échappe, 'fu ne dois pas souffrir qu’elle fasse rien comme une machine. Ce serait du temps perdu. Un coup de crayon raisonné, dont on sait le pourquoi, vaut mieux et profite plus que cent coups donnés sans réflexion.
C’est ici, ma chère maîtresse, que tu vas avoir du plaisir si tu as enseigné avec fermeté; sinon, attends-toi à un grand désappointement. Tu te rappelles que j’ai demandé des pages d’ombres et des lettres majuscules exécutées avec soin et en grand nombre. Si j’ai été obéie, le premier coup de crayon de ta fille Élise, devant le modèle, sera
bon, sinon il gâtera le fusin. Dans ce cas, il faudrait retourner aux pages d’ombres et recommencer les premiers modèles, qui sont plus faciles et déjà gravés dans la mémoire.
Mais si le dessin de Blarie est bon, ce dont je ne doute pas, puisqu’elle a déjà crayonné, qu’elle se mette sans délai à l’exécuter de mémoire en le commençant au fusin et en le finissant au crayon.
La mémoire s’exerce encore avec plus de charme dans cette seconde étude, parce que l’élève, ayant dessiné le modèle deux fois de suite, une fois au fusin, une fois au crayon, l’a mieux gravé dans son esprit. Ensuite, le résultat, étant plus satisfaisant dans le dessin d’après le modèle, il 1 est aussi davantage dans le dessin de mémoire. Le progrès fera encore un pas à la fin delà journée, si tes filles reportent le soir sur leur album la leçon du jour.
Dans ce que je t’ai envoyé, tu trouveras des paysages très ombrés; ils exerceront la main à manier le crayon. Les zones de ciel très largesse commencent toujours excessivement claires, et se foncent dans les endroits vigoureux petit à petit, de manière que le travail ne se laisse jamais deviner. Rien de plus utile à étudier que ces lithographies ; elles désennuient des pages d’ombres.
Mais je m’arrête ici. Je ne dois pas faire mes lettres trop longues, puisqu’une seule fournit matière à une trentaine de leçons ; car voilà bientôt trois mois que je l’ai adressé les premières lignes de celte méthode.
Tes filles, me dis-tu, ont travaillé régulièrement trois heures par jour, excepté le dimanche et le jeudi. C’est une parfaite manière de régler les leçons pour progresser
Zh
très vite. Tu en juges toi-même, puisriu’en voyant ce qu’elles font, personne ne peut croire qu’elles ont si peu de temps d’étude. Il est certain que dans la soirée, chez Mme de où elles ont dessiné des rébus, elles ont dû causer beaucoup de surprise. C’est une petite satisfact;on dont mes élèves sont très friandes, et quelles cherchent avec une certaine coquetterie. Dessiner de mémoire, cela fait envie à tout le monde ; aussi mon atelier est-il comme une société de francs-maçons ; aucune élève ne trahit son secret; elle semble mettre son amour-propre âne pas révéler le moyen quelle emploie pour apprendre si vite.
Cependant, toutes ont le plus grand désir de voir cette méthode imprimée. Explique cela si tu peux, siÿnora prof essore.
LETTRE SEPTIÈ>ÎE.
Observations. — I/a femme vraiment femme. — On bean et rïn Inirt.
Tu me demandes, ma chère amie, si tu dois permettre à les filles de copier les lithographies de Gavarni ; elles y prennent un grand plaisir, dis-tu. Je leur fais mon compliment d’avoir du goût pour les dessins de cet artiste; c’est une preuve qu’elles ont déjà remarqué la nature et qu’elles trouvent du charme à la voir Lien comprise et bien saisie. Gavarni laissera à la postérité une idée bien vraie des moeurs et de la tournure de ses contemporains. Voilà un talent désirable pour les femmes, dont l’esprit a tant de tact pour l’observation des détails de la vie intime, dont la moquerie fine et délicate peut si bien les mettre en saillie. Du reste, Gavarni restera leur maître.
Je me rappelle qu’il me disait un jour qu’il était impossible de réussir dans la lithographie sans savoir dessiner de mémoire.
Tu as remarqué sans doute que c’est justement sa manière d’ombrer que j’enseigne. Ce travail ne se voit pas;
de là son grand charme. Dans les masses d’ombres, moins il y a de détails, moins il y a de distractions. Le fusin donnant une ombre mate, l’effet du dessin ombré au fusin est plus agréable.
C’est pourquoi, à l’exemple des grands professeurs, j’enseigne Taquarelle par teintes plates.
Une chose que je te recommande, c’est de saisir toutes les occasions qui se présenteront de faire connaître à tes filles nos maîtres modernes. Leurs noms retentissent si souvent dans les journaux qu’il est inutile que je t’en donne la liste. Je te parlerai seulement de Rosa Bonheur, parce que c’est une femme, et parce qu’elle peint les animaux avec un prodigieux talent.
' En voyant les admirables ouvrages de cette artiste, je me félicite d’avoir dit : « On ne s’imagine pas tout ce que notre sexe peut faire, t Quand les femmes sauront avoir du talent, sans cesser d’être femmes, elles étonneront les hommes, et, ce qui vaudra mieux, elles les charmeront. Que d’illustrations naïves et riantes elles pourront faire, celle du Berqnin par exemple! est-il possible qu’un homme s’en tire avec autant de grâce et de sentiment? i Mais quand une femme voudra viser à la grande peinture et monter à l’échelle, oh! alors elle sera perdue, perdue comme peintre, perdue comme femme. Comme peintre, elle manquera de force; comme femme, de grâce. Pourquoi descendre de ce piédestal sur lequel le Créateur nous a placées, en nous donnant cette heureuse faiblesse à laquelle rien ne résiste. C’est une si admirable combinaison que cette force de l’homme et celte délicatesse de la femme!... Et ce je ne sais quoi qui fait que sans
canon, sans poudre et sans mitraille, nous pouvons remuer le monde et metire ses grands conquérans à nos pieds.
Aussi fais en sorte que tes filles ne perdent pas les privilèges de leur sexe, en se livrant à ces exercices masculins qui ne peuvent que nuire à leur beauté et leur ôter toute leur grâce. Je ne sais pas ce qu’une femme gagne, mais je sais ce qu’elle perd à monter à cheval, à nager. Nous avons été créées précieusement avec des organes délicats; les femmes sont des joyaux, il leur faut des écrins. Les hommes nous aiment ainsi : leur plus grand bonheur est de faire le nôtre ; plus forts que nous, ils aiment à se sacrifier pour nous, de même que nous aimons à nous sacrifier pour nos enfans, plus faibles que nous; notre part sur cette terre est bonne ; ne la gâtons pas en voulant l’accroître. Soyons naturellement ce que nous sommes et nous serons toujours bien. Peignons-nous dans nos œuvres, et les hommes les aimeront et les rechercheront; dans nos talents, ils retrouveront ce qu’ils ont rêvé, ce qui les séduit, ce qui les attache.
Puisque tu reçois le Courrier des Dames, tu dois avoir remarqué que les gravures de modes se sont beaucoup perfectionnées. Cependant elles ont un défaut capital : pour la plupart, elles sont inexécutables, et la raison en est toute simple ; ces modes sont dessinées par des hommes qui ne peuvent pas connaître ce qui est commode pour nous. Ainsi ce sont toujours de faux nœuds, de faux boutons, placés ou il n’y a rien à nouer, rien à boutonner ; ce sont des formes de robes dans lesquelles il est impossible de remuer, de respirer; on ne peut dire combien le goût des femmes a été gâté parla vue de ces tailles de pou-
pées. Et que de jeunes filles se serrent à perdre leur fraîcheur pour arriver à la tournure d’une figure de modes I
J’espère bien que tes filles ne sont pas tombées dans ce péché de gâter les créatures de Dieu , qu’elles ont la grâce et la souplesse de leur mère, que leurs mouvemens sont libres et aisés, enfin que leur taille est à sa place ; contrairement à ces femmes qui se serrent sous les côtes et qui sont raides comme des cuirassiers.
Lorsqu’on apprend le dessin, chère amie, un petit cours de beauté n’est pas inutile. Il y a tant de préjugés sur la beauté. Arrête un moment tes filles en face de la Vénus des païens, de l’Ève des chrétiens, tant de fois représentées par les grands maîtres; et demande-leur si ces figures-là sont faites pour porter les costumes de nos journaux de modes. Pleurez, poètes de YAmanacli des Muses, ces tailles de guêpe que vous avez tant chantées ne sont plus que des difformités.
Dans ces chefs-d’œuvre qui ne sont des chefs-d’œuvre que parce qu’ils sont l’image de la belle nature, les épaules de la femme sont étroites et basses; donc tout costume qui tend à les hausser ou à les élargir est absurde. La tête est petite; donc il faut éviter de la grossir en la surchargeant. Avec des épaules carrées, avec une grosse tête, toute femme manque de distinction et d’élégance.
Tes filles reconnaîtront ces vérités en parcourant leur collection de gravures anciennes. Elles penseront comme moi que, si les femmes faisaient ces dessins de modes, leurs costumes reviendraient au caractère féminin dont ils s’éloignent tous les jours; que nous nous mettrions à l’aise dans nos vêtemens, et sans y rien perdre. Un changement
de modes ne nous eflraie pas, nous autres, tandis que les hommes sont très pusillanimes. Car, je ne sais si tu l’as remarqué comme moi , depuis 1830 les hommes se sont battus pour la liberté, ils ont ensuite prononcé beaucoup de discours sur la liberté, ce qui a fait qu’ils se sont rebattus pour la liberté et qu’ils recommencent à bavarder sur la liberté. Mais, après tout, ce sont les femmes qui ont brisé leurs chaînes, elles s’instruisent et s’habillent comme elles veulent. Elles portent sans embarras tous les ornemens les plus extraordinaires des pays lointains. Les étoffes n’ont pour ainsi dire plus de saison. Il y a bien une mode, mais elle est l’esclave de chaque femme, qui la modifle selon son caprice, tandis qu’autrefois les femmes étaient esclaves des modes, esclaves sous Louis XV, jusqu’à porter perruque avec des beaux cheveux, et à les faire couper à la titus sous Napoléon ; aujourd’hui chaque femme se coiffe à l’air de sa figure. Quant aux hommes, ils n’osent pas quitter leurs chapeaux en forme de tuyau de poêle, et leurs affreux vêtemens noirs avec lesquels ils nous épousent et nous enterrent. Changer de costume, c’est une grande audace, car on paie de sa personne. La barrière est renversée, que de métamorphoses dans l’avenir! Je voudrais revivre dans deux mille ans pour voir ce que sera la femme; et toi? M. Ë. C.