LA RE1>E DE LA MODE
Madame la comtesse de Villerey n'eut qu'à paraître pour exciter l'admiration générale ; et pourtant toutes les personnes qui assistaient à la soirée la connaissaient depuis longtemps, et plus d'une fois déjà l'avaient vue dans un de ces merveilleux appareils de toilette où sa beauté faisait quand même, partout et chez tous, éclore instinctivement cette admiration spontanée qui s'exprime par le regard ou la parole. Madame de Villerey avait vingt-cinq ans, l'âge où toutes les beautés de la femme ont atteint leur entier épanouissement ; elle était d'une taille moyenne, comme Vénus, Cléopâtre, Nais, comme toutes les femmes qui en nais-
sant ont reçu du ciel la couronne de la beauté ; son visage était de ceux qui défient la science du physionomiste le plus habile : l'analyse absolue en était impossible, tant il était mobile, prompt à refléter les métamorphoses de sentiment qui, sans transition, s'opéraient dans l'esprit de la comtesse. L'observation la plus acharnée devait donc toujours être en défaut, et ne pouvait guère obtenir que des résultats relatifs en examinant les lignes énigmatiqucs de ce visage, tantôt calme et doux comme celui d'un enfant qui ne sait rien des choses de la vie ; tantôt agité et coloré de cette pourpre qui du cœur monte au front de la jeune fille qui en est à son premier rêve d'amour ; tantôt sauvage, ardent, terrible, comme le masque de lad y Macbeth.
Au moment où madame de Villcrey venait d'entrer dans ses salons, où se trouvaient réunies les plus jolies femmes de Paris, les plus somptueuses fleurs du parterre aristocratique, dirait M. Dupât y, le visage de la comtesse exprimait le contentement et la tranquillité dans leur plus complète plénitude : son front lisse et mat se détachait, comme un fragment de marbre, du milieu des ondes d'ébène de sa chevelure, harmonieusement ornée de fleurs d'un rouge sanglant ; son cou
splendide, et qu'on eût dit sculpté par tous les ciseaux de la grâce, luttait de blancheur et d'éclat avec les éclatantes perles blanches de son collier, dont chaque grain avait peut-être coûté la vie à un plongeur des mers de l'Amérique. Sa robe, en velours vert-émeraude, avait une coupe à la fois majestueuse et élégante, et toute cette toilette, qui pourtant avait été improvisée au milieu de grandes inquiétudes d'esprit, attestait, chez la comtesse, une science admirable de Fart de se bien mettre. 11 est vrai que nulle femme du monde n^ savait, comme elle, à première vue, prévoir le succès ou la chute de telle ou telle invention nouvelle de l'industrie parisienne. La comtesse avait en cela de sublimes instincts, et était consultée par toutes les femmes de sa connaissance, comme l'infaillible prophétesse de la mode. La comtesse, accompagnée par M. Ferdinand de Meillery qui paraissait très-préoccupé, venait de traverser le salon de conversation où un groupe de jeunes gens, des diplomates futurs, s'occupaient à grand bruit de la politique... de l'Opéra. .. En ce moment, ces messieurs causaient de la prochaine rentrée d'une diva de ballet. La comtesse entendit un nom qui l'attira vers le groupe. Elle pria Ferdinand de la quitter...
— Allez m'attendre où je vous ai dit, à dix heures dans le petit salon bleu, lui dit-elle; puis, prenant le bras d'une femme de ses amies, madame de Villerey s'approcha comme très-indifféremment du groupe où l'on s'entretenait de mademoiselle Stella, cette fille aux pieds légers, dont les grâces venaient tout récemment de faire tourner la tête à tous les membres des deux chambres britanniques.
— De qui donc parlez-vous, monsieur de Puyrassieux! fit madame de Villerey à l'un des jeunes gens.
— Il s'agit de Stella, la danseuse de l'Opéra, que M. de Vérigny, dans un lyrisme qui doit avoir une cause secrète, ose comparer à la divine Taglioni.
— Oh ! lit la comtesse... M. de Vérigny a le génie de l'exagération.
— Je ferai observer à M. de f'uyrassieux que je n'impose pas mes opinions, dit M. de Vérigny. Mademoiselle Stella, dont nous parlons, est une artiste d'un talent remarquable. Merveilleusement servie par la nature, elle a le génie de son art. Nulle mieux qu'elle n'a jusqu'à présent compris si bien, et si bien rendu la poésie du mouvement, et on a jeté des forêts de laurier sous les pieds de beaucoup de ses rivales qui ne la valaient pus.
84 LE DESSOUS Dl PANIER.
— Vous faites un vrai feuilleton, mon cher, dit M. de Puyrassieux. Votre Stella a, en effet, quelque talent, je ne dis pas non, mais ça ne l'empêchera pas de rester toute sa vie dans la pénombre de troisième plan. Il ne suffit pas de savoir danser pour être danseuse.
— Tiens, voilà de Puyrassieux qui joue du paradoxe, dit un jeune homme qui venait de s'approcher.
— Ah ! et que faut-il donc encore ?
— Je vous dirai cela à souper, répondit AI. de Puyrassieux, indiquant par un geste imperceptible presque, qu'il était gêné par la présence de la comtesse et de son amie.
Madame de Villerey s'aperçut que sa présence était un obstacle au développement de l'opinion de M. de Puyrassieux sur mademoiselle Stella, et comme cette conversation pouvait avoir quelque intérêt pour elle, elle ne voulut point l'interrompre ; et, entraînant à quelque distance la femme qui raccompagnait, et avec qui elle engagea une c mvcrsation futile, elle put entendre tout ce qui s; disait entre les jeunes habitués du balcon de l'Opéra.
— Pourquoi donc Stella n'est-ellc pas une vraie danseuse, mon cher de Puyrassieux ? 11 est vrai
qu'elle n'est point maigre comme un ange de cathédrale gothique,, mais ce n'est pas là, ce me semble, un motif suffisant pour l'empêcher d'atteindre à la réputation qu'elle mérite, et qu'elle posséderait déjà sans les coteries de coulisse, et sans l'injustice qui est la devise de MM. les chevaliers du feuilleton.
— Décidément, mon cher Vérigny, vous avez une passion pour cette jeune sylphide , riposta M. de Puyrassieux. — Vous n'êtes pas le premier, vous ne serez pas le dernier, — car mademoiselle Stella a des yeux qui mettent le feu aux quatre coins des cœurs ; seulement, c'est une fdle bizarre, qui regarde tranquillement les incendies en se croisant les bras, — ainsi tenez-vous pour prévenu; on appelle cela de la vertu, moi je dis que ce n'est que de l'hypocrisie.
— Pourquoi n'y aurait-il pas des exceptions ? Les exceptions de ce genre n'existent pas sous le
ciel — de l'Opéra surtout, dit M. de Puyrassieux. — D'ailleurs les exceptions ont toujours tort ; — la vertu de mademoiselle Stella est peut-être une chose à laquelle elle n'attache tant de prix que dans l'intention d'augmenter celui de sa beauté ; c'est une espèce d'appoint.
— Heureusement que ces dames ne peuvent pas
nous entendre , dit M. de Vérigny en regardant la comtesse et son amie qui causaient à voix basse à quelque distance.
— Ah çà, mon cher de Puyrassieux, dit M. de Vérigny, si vous vous étonnez de mes sympathies pour Stella, me permettrez-vous d'être surpris de vos attaques contre elle? Serait-ce point de la rancune, hein, mon bon?
— Si cela était, on le saurait, — et je ne m'en cacherais point, dit M. de Puyrassieux ; — je n'ai jamais regardé Stella qu'au travers de ma lorgnette, et je ne l'ai jamais vue que sous lec paillettes de ses costumes. — Je ne la trouve même pas fort jolie.
— C'est votre lorgnette qui ne voit pas clair. — — Elle est en vérité charmante, dit une autre voix.
— Moi, dit un autre, je lui pardonne sa vertu en faveur de son talent.
— Puyrassieux est un fourbe, dit tout bas un artiste à M. de Vérigny. 11 a été fou de Stella pendant un an; il lui a écrit, signé de son nom, des volumes de lettres, il a escaladé pour elle les cimes de l'extravagance, mais tout cela sournoisement, sans franchise; — c'est peut-être pourquoi Stella l'a repoussé, — car elle avait, je crois, du goût pour lui. — C'est une fille de beaucoup d'esprit : — Le jour
où de Puyrassieux s'est marié avec la nièce du marquis Felipe, Stella lui a renvoyé toutes ses lettres, et voilà maintenant, on ne sait pourquoi, qu'il se livre envers elle à des hostilités indignes d'un galant homme. — On m'assure qu'il abuse de l'influence qu'il exerce dans un grand journal pour faire éreinter, comme on dit dans la presse , cette pauvre Stella, dans les feuilletons du lundi.
— Ah çà, à quel propos?....
— Vanité blessée, mon cher, et voilà tout. Mais on dit qu'il adore sa femme, cette belle Espagnole qui était ici tout à l'heure.
— Il adore sa femme, oui .; — mais il exècre Stella la danseuse, parce qu'il a eu vent de la belle passion dont elle s'est éprise pour un pauvre diable sans le sou, tandis que lui, riche, noble, grand seigneur, a été éconduit en écolier.
— Ah çà, mais c'est un roman ?
— Tout un roman.
— En vérité, oui, tout un roman, répéta l'artiste à M. de Yérigny ; et la Stella en a comme cela dix volumes au fond de son passé. Seulement, cette fois, il est à croire qu'elle y mettra un dénouement, et un dénouement contrôlé et paraphé par M. le maire ou son adjoint. — Voilà comment j'ai su l'histoire. — Tantôt, vint à la maison, pour voir
un de mes parents qui est malade— mon vieil ami le docteur Durand. — Comme c'est un homme trèsrépandu dans un certain monde , très-fécond en petits scandales de tous genres, je taille une bavette avec le docteur toutes les fois que l'occasion s'en trouve ; et comme le docteur est indiscret, j'en apprends souvent de belles avec lui. — Cette fois, il ne me donna pas le temps de l'interroger, et sachant, — il sait tout , ce diable d'homme ! — que je m'étais occupé autrefois de la petite Stella — qui est charmante, quoi qu'en dise le rancunier Puyrassieux, — le docteur me vint couler à l'oreille le secret que le hasard lui avait fait découvrir, — à savoir que la belle sylphide est amoureuse folle d'un pauvre diable de je ne sais quoi, qui demeure dans un taudis du quartier latin , — où il a été le visiter deux fois aujourd'hui; — car ce pauvre diable, un poète, dit le docteur, est en proie à une fièvre cérébrale qui l'achemine rapidement à son dernier sonnet. — La Stella s'est constituée son ange gardien, et avec les baumes de la médecine lui offre ceux de son amour. — C'est un spectacle ravissant! dit le docteur. — Si le malade en revient, il épousera Stella, et ce sera très -joli! — Voilà mon roman; — qu'en dites-vous ? — En effet, c'est trèsjoli ! dirent quelques-uns des assistants en riant.
Madame de Villerey ne prêtait pas la moindre attention aux paroles de sa compagne, et était, au contraire, tout oreilles à ce qui se disait dans le cercle où M. de Vérigny, mal renseigné par son bavard docteur, avait raconté ce que nous venons de dire.
— Épouser un poëte ! — dit un jeune homme rose et blanc, élève-consul dans le Levant, — cela prouve la vérité de l'axiome : — La vertu trouve tôt ou tard son châtiment. — C'est bien fait pour Stella ! — Je suis de l'avis de Puyrassieux, moi ! je n'aime point les exceptions; Stella en était une. — Mais où donc est-il, de Puyrassieux?
— Le voilà là-bas dans un coin, qui lit un billet.
— Un billet ! — mais c'est scandaleux ! — cela n'a pas de nom ! — C'est un billet doux ! — En plein salon ! — quelle fatuité ! — A trois pas de sa . femme ! — quelle outrecuidance !
Le jeune élève-consul — s'approcha du comte de Puyrassieux, — qui se tenait, en effet solitaire dans un des angles du salon , — et paraissait lire avec étonnement un billet qu'il tenait à la main.
— Mon cher, dit le jeune homme, vous êtes trop indiscret ! — On ne fait pas ces choses-là devant le monde ! — Que diable ! — c'est un billet doux que
vous lisez là ! Mais — nous soupons ensemble ce soir avec tous ces messieurs ; — vous nous ferez voir la signature. Pour le moment, venez écouter les belles choses qu'on raconte là-bas à propos de mademoiselle Stella , — votre tigresse !
— Mais que dit-on sur Stella ? fit M. de Puyrassieux .
En deux mots le jeune homme lui conta ce qui venait d'être dit par l'ami de M. de Vérigny.
M. de Puyrassieux jeta un petit éclat de rire. — Ah ! la bonne aventure ! s'écria-t-il; — c'est fort gai ! — Mais ce pauvre de Vérigny est d'une innocence primitive, s'il croit cela ! — Allez ! mademoiselle Stella n'est pas si niaise ; et voici qui nous en apprend de belles sur son compte ! ajouta M. de Puyrassieux en montrant le billet qu'il était en train de lire quelques minutes auparavant. Et il se remit à rire, en tortillant ses mains et en murmurant à demi-voix... Ah! mon Dieu, que tout cela est gai !
— Qu'avez-vous ? dit le jeune homme ; — si vous aviez par hasard mis la main sur un bon petit scandale, confiez-moi le premier mot, je suis diplomate, je devinerai le reste...
— Dites à ces messieurs de passer dans le petit salon de jeu, nous serons plus libres, — et je vous
LE DESSOUS DU PANIER. 9i
conterai la chose. — Ah ! ce pauvre de Vérigny, je vais lui faire bien de la peine en ôtant l'auréole qu'il allume au front de cette déesse d'opéra. — Voyez- vous, mon cher, acheva M. de Puyrassieux, en montrant la lettre qu'il avait à la main, — avec ce méchant papier, j'ai de quoi mettre tout Paris en gaieté pendant plus de trois semaines ; — allez, je vous attends dans le petit salon de jeu.
— Messieurs, dit le jeune homme en se rapprochant du groupe qui avait observé son entretien avec le comte de Puyrassieux, — M. de Puyrassieux veut nous faire la communication d'un secret gros de scandales de premier ordre ; — il demande vos oreilles pour l'entendre, en attendant qu'il demande vos bouches pour répéter ce qu'il va vous apprendre. M. de Puyrassieux me paraît avoir le dessein de vous prendre pour trompettes.
— Qu'est-ce donc? fit M. de Vérigny.
— Ah ! dit le jeune homme, tenez, si vous m'en croyez, ne venez pas, de Vérigny, car il paraît que de Puyrassieux a entre les mains de quoi casser d'un seul coup les ailes de votre ange céleste, mademoiselle Stella.
— Quelque mensonge...
— Point, je vous prie, mais une bonne preuve authentique, signée et mise sous enveloppe, — ar-
moriée, à ce qu'il m'a paru, — une lettre enfin, — tombée de la poche du hasard, sous les pieds de notre ami de Puyrassieux.
— Tiens, tiens, tiens, dirent tous les jeunes gens, — allons...
— Pas tous ensemble, — messieurs, — les uns après les autres, et à distance.
En ce moment même, madame de Villerey, dont l'oreille était plus que jamais attentive, vit la pendule de la cheminée qui marquait dix heures, heure où, comme on le sait, elle devait aller rejoindre Ferdinand dans le petit boudoir bleu.
— Je vous laisse un moment, dit-elle à sa compagne, j'ai des ordres à donner. Et elle traversa le grand salon.
— Ah ! pensait-elle, le boudoir n'est séparé que par mie cloison du salon de jeu où ces messieurs se donnent rendez-vous ; je pourrai entendre les confidences de M. de Puyrassieux sur mademoiselle Stella, — et ces confidences m'expliqueront ce que la lettre de mon mari à cette demoiselle pourrait avoir d'obscur. — Mais comme elle portait machinalement la main à l'endroit où elle l'avait mise, madame de Villerey s'aperçut que cette lettre n'y était plus.
Au moment même où M. de Puyrassieux, M. de
Yérigny et quelques autres jeunes gens entraient dans le salon de jeu, M. Ferdinand de Meillery et la comtesse se rencontraient dans le boudoir bleu, où, comme on se le rappelle, ils s'étaient donné rendez-vous pour avoir une explication à propos d'Hélène.
— Qu'avez-vous donc, madame? dit Ferdinand à la comtesse ; — vous paraissez inquiète. — Estil donc arrivé quelque événement imprévu depuis ce soir? Madame de Yillerev paraissait, en effet, être dans un état d'agitation extraordinaire, et il fallait que son émotion fût bien violente, pour qu'on pût en apercevoir même un indice sur son visage habitué à toutes les ruses de la dissimulation. Comme elle n'avait point répondu à la question qu'il venait de lui adresser, Ferdinand observa la comtesse avec plus d'attention, et conclut qu'il devait être, à coup sûr, arrivé quelque chose d'extraordinaire, pour qu'elle fût dans un pareil état.
— Eh bien ! madame, dit-il enfin en avançant un fauteuil à madame de Yillerev, qui fit signe qu'elle voulait rester debout, — asseyons-nous, et causons. Vous avez, disiez-vous, la clef du mystère. — Eh bien, voyons, quel est le mot ?
— Ferdinand, dit la comtesse, comme je vous
l'ai dit tout à l'heure, j'avais, en elïet, entre les mains une lettre qui pouvait nous renseigner sûrement sur ce que nous voulions savoir. Vous dire quels méprisables moyens de diplomatie j'ai employés pour me procurer cette lettre, cela est inutile. Je me suis presque compromise près de mes domestiques ; — mais il n'y avait pas à reculer.
— Enfin, dit brièvement Ferdinand j — vous l'avez : c'est le principal. — - Voyons.
— Cette lettre, je ne l'ai plus !
— Comment !
— Oui, reprit la comtesse, — je ne l'ai plus...
— Je l'ai perdue, — je ne sais comment ; mais tout à l'heure, quand je l'ai cherchée, je ne l'ai plus trouvée où je l'avais mise. Je ne l'ai plus trouvée... — je l'ai perdue.
— Mais, dit Ferdinand, — elle n'est qu'égarée, sans doute ; on la retrouvera. Mais, il n'importe ;
— de qui était cette lettre ? — que contenait-elle?
— où en sommes-nous, enfin?
— Cette lettre était de mon mari ; — elle était adressée à mademoiselle Stella, artiste du ballet à l'Académie royale de musique.
Ferdinand laissa échapper un sourire assez impertinent.
— Je comprends maintenant votre agitation, ditil; — le comte de Villerey passe pour avoir jadis voulu beaucoup de bien à la petite Stella. — Depuis votre mariage, il ne paraissait plus y songer ; — voici qu'il se remémore, et cela fâche votre amour-propre. — Mais ce n'est là qu'un détail ; passons, et revenons aux choses sérieuses.
La comtesse haussa les épaules, et regarda Ferdinand avec un air de dédain parfait.
— Eh bien ! reprit celui-ci; — voyons, madame, dites-moi un peu comment la lettre de votre mari à mademoiselle Stella pouvait nous être utile dans ce que nous voulons savoir. — Que contenaitelle ?
— Je l'ignore, dit la comtesse.
— Comment ! — vous ne l'avez pas lue?
— Je n'en ai pas eu le temps; — au moment même où je venais de la recevoir, il m'a fallu entrer au salon pour recevoir le monde qui arrivait, et c'est dans mon salon que je l'ai perdue.
— C'est dans votre salon que vous l'avez perdue, dites-vous, madame?
. — Oui, — et c'est là aussi qu'elle a été trouvée, — de faç;on que voici la lumière qui nous échappe.
Ferdinand frappa du pied avec impatience. —
Mais enfin, madame, dit-il, qu'est-cllc devenue, cette lettre ? — il faut la chercher, la demander. Et comme il élevait la voix, madame de Villerey lui toucha le bras en lui disant :
— Parlez plus bas, je vous prie ; il y a ici, près de nous, dans le salon de jeu, plusieurs personnes qui nous écoutent, et qui sont réunies là pour avoir une conversation dont nous pourrons peut-être tirer quelques éclaircissements qui remplaceront ceux qu'aurait pu nous fournir cette lettre si malencontreusement égarée.
— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire; mais enfin, je ferai ce que vous voudrez... Écoutons donc, dit Ferdinand, en se rapprochant, ainsi que la comtesse, de la cloison tapissée qui séparait le boudoir du salon bleu.
— Ah ! dit Ferdinand, — M. de Puyrassieux est là, et aussi M. de Vérigny et le petit vicomte. — La trinité de la fatuité et de l'insolence. — Soyez sans crainte, madame, ces messieurs donneront du mal
M. de Villerey, au cas où ses anciennes idées à propos de mademoiselle Stella se seraient réveillées.
— Ah çà, dit une voix, — qu'est-ce que signifie ce conciliabule que nous venons tenir ici ?
— C'est M. de Puyrassieux qui a une communication à nous faire.
— Voyons, voyons, répondirent à la fois plusieurs voix.
— Nous sommes bien seuls, dit M. de Puyrassieux, — j'entends par là que nous ne sommes que nous, — et qu'il n'y a point de danger que nous soyons entendus par quelque personne de la maison. — C'est que mon secret est grave. J'avais tout à l'heure vu roder au salon ce petit Ferdinand de Meillery, qui est le sigisbée de la comtesse, en attendant qu'il soit le mari de mademoiselle Hélène — ou de sa dot, et je craignais qu'il ne nous eût suivis. — A propos, messieurs, qui de vous connaît l'origine de ce jeune drôle, — que nous autres, qui allons partout, n'avions jamais vu nulle part avant de le rencontrer ici après le mariage du comte de Villerey ? D'où sort-il, d'où vient-il, que fait-il, où va-t-il, ce M. de Meillery?
— D'où il sort, je le sais, moi, dit une voix — il sort de Clichy, — où il serait sur le point de retourner sans son mariage avec la pupille du comte, une petite fille assez gentille au fond, et que la comtesse sacrifie au jeune de Meillery pour des raisons trop cachées pour qu'elles ne soient pas devinées. Au reste, ce mariage n'est pas encore conclu, — le comte n'a rien encore décidé.
— Qu'est-ce que cela fait? dit M. de Yérigny. Sa-
vez-vouspoint que ce pauvre vieillard n'a pas droit de vote dans son ménage, et que la comtesse le mène comme elle veut? — Le mariage aura lieu.
— Mais nous nous éloignons de la question — Monsieur de Puyrassieux, vous avez la parole.
En écoutant ce qui venait de se dire à côté d'eux, Ferdinand et la comtesse s'étaient regardés silencieusement, sans échanger une seule parole, mais non point sans échanger, par le regard, les pensées qui les agitaient. — Écoutons, dirent-ils.
— Messieurs, dit M. de Puyrassieux, avant de passer outre, deux mots de préambule, je vous prie; — j'ai besoin de votre assentiment pour rassurer ma susceptibilité, qui a peut-être 1'épiderme un peu sensible.
— Allons, qu'est-ce encore? dit M. de Vérigny.
— Savez-vous, de Puyrassieux^, que vous nous faites languir d'une manière insupportable avec toutes vos lenteurs ?
— Voilà, dit M. de Puyrassieux : — J'ai à vous communiquer une nouvelle légèrement scandaleuse, — je le fais, parce que c'est entre nous à peu près convenu tacitement, que toutes les fois que l'un de nous aura appris quelque chose de curieux, — il ira, toutes affaires cessantes, le sonner aux oreilles des autres.
LE DESSOIS DU PANIEK. y9
— Après?...
— Voilà; — je poursuis. — J'ai tout à l'heure,
— par hasard, — trouvé clans le salon d'où nous sortons une lettre. — Cette lettre était adressée à une personne à laquelle je me suis fort intéressé.
— Le cachet en était rompu, — et, poussé par le démon de la curiosité, je l'ai lue; et c'est ainsi qu'un peu malgré moi, je me suis trouvé instruit d'une chose qui probablement devait rester secrète.
— Qu'auriez-vous fait à ma place ? — J'en appelle aux casuistes. — N'ai-je point commis une indélicatesse? — Pour mieux éclairer mes juges, j'ajouterai que cette lettre a été trouvée dans la maison même de celui qui a écrit cette lettre : voilà le fait aggravant. Maintenant, le billet, dont j'ai d'abord lu l'adresse , était adressé à mademoiselle Stella : — voilà le fait atténuant. — Dois-je passer outre, et augmenter mon indiscrétion?
— Ma foi, dit une voix, ce quTi est fait est fait.
— Si l'on était par trop délicat, on ne pourrait jamais s'amuser. Vous avez peut-être eu un peu tort de ramasser la lettre ; — mais elle n'avait pas raison de s'être perdue. — Je vote pour la lecture.
— Et moi aussi, — et moi aussi, — et moi aussi, dirent plusieurs voix.
— Vous le voulez, messieurs; c'est bien; je commence. Et M. de Puyrassieux tira de sa poche un billet, qu'il développa lentement.
Pendant ce dialogue, madame de Villerey avait constamment eu les regards fixés sur M. de Meillery. Au moment où la lecture de la lettre perdue venait d'être votée par le groupe indiscret, madame de Villerey toucha la main de Ferdinand, qu'elle sentit tressaillir.
— Eh bien ? lui dit-elle.
— Eh bien ! répondit-il, nous allons savoir ce que nous voulions savoir : tout est pour le mieux.
— Comment ! fit madame de Villerey, — ne m'avez-vous pas comprise? ou bien, est-ce que vous ne voulez pas me comprendre ?
— Mais, madame, dit Ferdinand, que voulezvous dire ?
— Ah ! fit la comtesse avec un geste d'indicible dédain, — comme vous avez l'intelligence dure en certaines occasions !
— Madame ! lit Ferdinand, — j'ignore en vérité pourquoi...
— Vous ignorez... Allons donc!... Mais je ne veux point laisser de faux-fuyant à votre prudence, ajouta la comtesse en soulignant ce mot par l'accent qu'elle lui donna ; — M. de Puyras-
sieux a trouvé la lettre que j'ai perdue ; — il va la lire à ses amis. — Il ne faut pas que cette lecture se fasse ! — Comprenez-vous?... Non?... Eh bien ! je vais tout vous expliquer. — Il faut que vous alliez trouver M. de Puyrassieux e': que vous lui repreniez cette lettre. Comprenez-vous, maintenant?
— Mais, ceci demande réflexion...
— Vous avez eu le temps suffisant pour réfléchir, monsieur. — Le moment est venu d'agir, si vous en avez l'intention. — Tout à l'heure il sera trop tard. — Voyons, que décidez-vous ?
— Mais au moins, madame, donnez-moi un conseil. Comment dois-je m'y prendre? — Rien ne dit que M. de Puyrassieux consentira à me rendre cette lettre ; — au lieu qu'en la laissant lire, — comme nous pouvons parfaitement entendre, nous saurons ce que nous voulons savoir, comme je vous le faisais remarquer tout à l'heure. — La démarche que vous désirez me voir faire pourrait, au contraire, nous faire perdre ce renseignement. — M. de Puyrassieux peut refuser de me rendre cette lettre, — car, enfin, je n'ai aucun caractère officiel pour aller la lui réclamer. — Il ne la lira pas ici, mais il la lira ailleurs. Examinez mon raisonnement, madame, et vous verrez qu'il est sage et prudent.
— Monsieur de Meillery, dit la comtesse en s'approchant de Ferdinand, l'œil allumé, les lèvres serrées et blanches... — Monsieur de Meillery, vous avez peur, et je vous jugeais bien ; je vais aller réclamer moi-même cette lettre à M. de Puyrassieux.
— Madame, dit Ferdinand, puisque vous le voulez, je vais aller dans la salle de jeu.
— Restez ici, je vous l'ordonne, et me laissez agir, dit madame de VilJerey en se disposant à quitter le boudoir, où Ferdinand demeurait atterré.
— Mais cependant, madame, insista le jeune homme, — est-il convenable que ce soit vous qui alliez...
— Vos réflexions sont tardives et inutiles, monsieur. — Je ne regrette pas entièrement ce qui vient d'arriver ici, — car maintenant, au moins, je suis à même de vous apprécier. Et madame de Villerey sortit.
— Au fait, pensa Ferdinand lorsqu'il fut seul, — j'aime encore mieux que ce soit elle qui aille s'entendre avec M. de Puyrassieux. — C'est un brutal, et les choses ne se seraient point passées tranquillement entre nous... Oui, bien décidément, je préfère que cela se soit arrangé ainsi ; et,
s'enfonçant dans une causeuse, il attendit le retour de la comtesse.
La vivacité avec laquelle avaient été prononcées les dernières paroles échangées entre Ferdinand de Meillery et madame de Villerey les avait empêchés l'un et Vautre d'entendre ce qui se passait dans le salon de jeu voisin du petit boudoir. Nous allons rapidement esquisser cette scène, qui se passa en moins de temps qu'il n'en faudra pour la raconter.
Au moment môme où, encouragé par le cercle indiscret de ses amis, grands affamés de scandale, comme on l'a vu, M. le comte de Puyrassieux allait donner la publicité d'une lecture à la lettre qu'il s'était assez indélicatement appropriée, M. de Villerey, qu'on avait à peine entrevu dans ses salons, entra soudainement dans le salon de jeu; sa présence causa une stupéfaction générale, qui fut suivie d'un silence plein d'embarras. M. de Puyrassieux seul conserva son sang-froid ; il pliait fort tranquillement sa lettre, qu'il avait ouverte enlre les mains, et il allait la remettre dans sa poche, avec un geste fort naturel, lorsque le comte de Villerey s'approcha de lui tranquillement, mais non sans avoir une attitude pleine d'une impérieuse et solennelle gravité, et sans dire un mot,
désignant d'une main la lettre que tenait M. de Puyrassieux, M. de Villerey tendait l'autre main pour la recevoir.
Le jeune comte n'eut point un instant d'hésitation. 11 s'inclina respectueusement devant M. de Villerey et lui remit la lettre.
— Monsieur de Puyrassieux, dit le vieillard d'une voix câline, madame la comtesse de Puyrassieux vous attend pour partir. De graves événements, aussi imprévus que douloureux, m'obligent à fermer mon salon plus tôt que de coutume ; le malheur est tombé au milieu de ma fête, messieurs. Et c'est au moment où j'en apprenais la nouvelle, que quelques-uns de mes conviés, des gens à qui j'avais tendu la main lorsqu'ils entraient chez moi, s'étaient isolés dans un coin de ma maison et s'apprêtaient à faire de mon nom la cible de leurs railleries. J'ai entendu votre conversation, messieurs, ne vous défendez point, et à une faute à laquelle vous étiez tous prêts à participer, n'ajoutez point un démenti hypocrite et inutile. Je suis heureux encore d'avoir pu arriver à temps pour vous épargner les regrets qui auraienl suivi, j'ose l'espérer pour votre honneur, l'acte de lèse-hospitalité que vous vous apprêtiez à commettre. Je n'ajouterai plus rien, messieurs, sinon que j'oublie
tout. Cette lettre, dit M. de Villerey en fixant M. de Puyrassieux, cette lettre n'a pas été perdue, vous ne l'avez pas trouvée, et vous me jurez votre parole d'honneur que vous ignorez ce qu'elle contient; de même que ces messieurs me jurent aussi sur leur honneur qu'ils veulent ignorer tout ce qui a rapport à cette lettre, le nom de celui qui l'écrivait, le nom de celle à qui elle était adressée.
Tous les jeunes gens firent un signe de tète affirmatif.
— Et maintenant, Messieurs, ajouta le comte de Villerey, je vous le répète, un grand malheur est survenu dans ma maison : dans quelques jours je recevrai vos compliments de condoléance.
Tous les jeunes gens passèrent en s'inclinant devant M. de Villerey et regagnèrent les salons, qu'ils trouvèrent en efl'et presque complètement déserts.
— Qu'est-ce que tout cela veut dire, messieurs? fit M. de Puyrassieux à ses amis.
— Nous allons sans doute apprendre quelle est cette nouvelle sinistre qui est venue si subitement éteindre les lustres de la fête, dit M. de Vérigny. Si le malheur dont parle M. de Villerey est tombé comme un coup de tonnerre, cela a dû faire du bruit, et nous saurons bientôt... Et comme M. dé
Yérigny jetait, en traversant un des salons, un regard dans la glace pour arranger un peu la symétrie de sa coiffure, il aperçut se réfléchissant dans cette glace une image de femme, qui se tenait assise dans un coin obscur de la pièce, dans une attitude pleine d'inquiétude et de désolation.
M. de Vérigny ne put s'empêcher de jeter un cri de surprise. A ce cri, la personne dont la présence avait été trahie par la glace leva un instant la tête et fit un geste d'étonnement.
M. de Yérigny allait s'approcher d'elle, quand la jeune femme mit son doigt sur sa houche, et d'une main qu'elle étendit vers la porte, elle pantomima expressivement et avec autorité le mot : Sortez !
M. de Yérigny, en rejoignant ses amis dans l'antichambre, s'empressa de leur dire : — Savez-vous qui je viens de voir assise dans le salon de M. de Yillerey? mademoiselle Stella elle-même.
— Impossible, dirent les jeunes gens, impossible.
— Yous n'avez qu'à rentrer dans le salon voisin, sous prétexte de refaire le nœud de votre cravate, regardez un moment dans la glace, vous verrez ce que vous verrez.
L'un des jeunes gens allait suivre le conseil de M. de Yérigny, quand un domestique vint fermer la porte indiquée par M. de Yérigny, tandis que
Philippe, le valet de chambre de M. de Villerey, s'approcha des jeunes gens, en disant :
— Voici les manteaux de ces messieurs.
— Décidément on nous met à la porte, messieurs, dit M. de Vérigny ; il faut en prendre notre parti .
— La Stella ici, disaient les autres jeunes gens en se drapant dans leurs manteaux, c'est incroyable. — Venez-vous, de Vérigny?
— Je vous suis, messieurs, répondit celui-ci, qui n'était point désireux que ses amis entendissent la conversation qu'il avait avec un jeune homme qui était brusquement apparu devant lui comme s'il sortait du mur.
— Ah ça, mon cher monsieur Laurent, disait M. de Vérigny au jeune homme, qui n'était autre que le journaliste dont nous avons déjà parlé dans le commencement de cette histoire, comment diable êtes-vous ici ? d'où sortez-vous? Seriez-vous donc un personnage du mystère fantastique qui se joue dans cette maison depuis une heure?
— Monsieur de Vérigny, répondit Laurent, je n'di pas le droit de vous répondre à ce sujet.
— A. votre aise, mon cher publiciste, à votre aise, fit M. de Vérigny. Je comprends votre discrétion. Vous désirez garder pour votre Courrier de Paris
la primeur d'un scandale, c'est trop juste. A propos, quand pounai-je vous voir? J'ai à faire certaine brochure sur une question d'actualité. Je puis compter sur votre concours habituel, dans les conditions ordinaires?
— Ne comptez plus sur ma collaboration, monsieur, répondit Laurent. J'ai renoncé aux marchés que vous me proposiez par vanité, et que j'acceptais par nécessité. Je suis décidé à renoncer à ce genre de commerce.
— Comme il vous plaira, monsieur, lit M. de Vérigny. 11 y a dans Paris dix mille grenier» où je trouverai des gens pour vous remplacer.
Laurent ne répondit point, et rentra dans le salon où M. de Vérigny avait rencontré Stella dans cette maison depuis une heure.
— Tiens, dit-il, — seraient-ils venus ensemble ? Le mystère s'obscurcit de plus en plus. — Enfin, il fera jour demain.
Et il rejoignit ses amis qui l'attendaient dans le grand vestibule qui se trouvait au bas de l'escalier.
Laurent avait en effet rejoint Stella dans le salon où celle-ci avait été aperçue par M, de Vérigny.
— Eh bien ! ma chère, lui dit-il, — avez-vous vu M. de Villercy ?
— Un instant seulement, — il m'a fait prier
d'attendre un moment, et m'a également chargée de vous dire d'attendre aussi. — Nous devons, à ce que j'ai compris , tous partir ensemble chez M. Tristan.
— Mais il ne faudrait pas tarder, dit Laurent, où donc est M. de Yillerey?
— Il est avec la comtesse, à ce que je suppose, dit Stella, car tout à l'heure, m'étant avancée dans le grand salon, j'ai cru entendre leurs voix dans une pièce voisine.
— Mais comment donc le comte a-t-il su que la lettre qu'il nous adressait a été soustraite par sa femme ?
— Il m'a expliqué cela très-brièvement : — C'est un domestique très-dévoué qui, je ne sais comment, a appris qu'il avait été joué par madame de Yillerey ; il raconta le fait au comte, qui allait chercher sa femme pour avoir une explication avec elle, quand la lettre de Tristan est arrivée. — Yoilà tout ce que je sais.
— Et cette explication ?
— Elle a lieu en ce moment, — et tout à l'heure nous en saurons le résultat. Attendons.
— Dieu veuille que ce résultat soit heureux, dit Laurent. — Attendons.