‹ Le Déterminisme et la Responsabilité dans le Système de CalvinChapitre 14 sur 60 · Actes XVII · texte numérisé non relu

Actes XVII

3 Contre la secte des libertins, ch. XI. Opp. Calv. vol. VII, p. 179-80.

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y à dans le monde des forces spontanées, distinctes de lui (1), car « il conduit toutes créatures, selon la condition et propriété qu’il leur a donnée à chacune en les formant... cette opération universelle de Dieu n'empêche point que chacune créature tant au ciel comme en la terre ne retienne sa qualité et nature, et suive sa propre inclination ». Du reste, le péché crée un abime entre Dieu et la personnalité humaine (Opp. Calo., vol. VII, p.180).

Mais le mal s’étant introduit dans le monde, nous verrons plus loin comment et pourquoi, si Dieu bornait là son action, et s’il ne mettait un frein au débordement effréné des forces aveugles de la nature (2) et des convoitises de la volonté humaine asservie au péché, le monde tomberait dans la corruption et le désordre le plus complet (3), puisque cette providence universelle ne

1. Spontaneam (voluntalem) dicimus, quæ ultro se flectit, quo Cunque ducitur, non autem rapitur, aut trahitur invita (De libero arbitrio. Opp. Calvw., vol. VI, p. 280.

2. « Il n'ya rien de plus misérable que l'homme, si ainsi était que les mouvements naturels du ciel, de l’air, de la terre et des eaux eussent leur cours libre contre lui » (Znst. chr., I. 16.3, 1559).

3. Si une chacune âme est sujette à tous ces monstres de vices, comme l’apôtre prononce hardiment, nous voyons que c’est qui adviendrait si le Seigneur laissait la cupidité humaine vaguer selon son inclination. Il n’y a bête si enragée quisoit transportée si désordonément; il n’y a rivière si violente et si raide, de laquelle l’exondation soit tant impétueuse. Telles maladies sont purgées par le Sei- Sneur en ses élus en la manière que nous l'exposerons: aux réprouvés elles sont seulement réprimées par une brile àce qu'elles ne se débordent point, selon que Dieu connaît être expédient pour la con- Servation du monde universel (Inst. chr., II,3, 3; Ed. 15 39 R;, 49).

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modifie en rien la direction bonne ou mauvaise des créatures qu’elle soutient. Aussi Dieu détermine-t-il de telle sorte le cours des évènements et des phénomènes naturels, « qu’il les fait servir à sa bonté, justice et jugement, selon qu’il veut maintenant aider ses serviteurs, maintenant punir les méchants, maintenant éprouver la patience de ses fidèles ou les châtier paternellement. » De plus, il dispose et maîtrise de telle sorte la volonté de Satan et des pécheurs que ceux-ci, malgré eux et sans s’en douter, sont les ministres de ses desseins impénétrables. « Dieu, pour exécuter ses jugements par le diable, qui est ministre de son ire, tourne où bon lui semble le conseil des mauvais et meut leur volonté et confirme leur effort (1). » Mais on aurait tort d'en conclure, avec les libertins et les panthéistes, que Dieu fait tout et « que les créatures ne font plus rien »; elles pèchent spontanément et Dieu n'intervient que pour donner au torrent fangeux de leurs crimes une direction utile et bienfaisante. Calvin dit avec saint Augustin que « ce que les iniques pèchent cela vient de leur propre; qu’en péchant, ils

font une chose ou une autre, cela est de la vertu de

4. Inst. chr., II, 4, 3. Cette doctrine est chirement enseignée dans la première édition de l'Znstitulion chrétienne (1526) où Calvin dit à propos des Pharaon, des Nebucadnetz2r, et des Sennachérib: « Deus autem eos omnes excilaverat (Exode 9 Jér. 5) ut htc omnia perpetrarent,sed jam male volentes el male cogitantes, aut potius malam eorum voluntatem et malum conatum in Israelem converterat et faciebat invalescere, nunc ut populi sui tmpielatem ulcisceretur, nunc ut liverationem faceret magnificentiorem »

Inst. chr., 1536, opp. Calv. vol. 1, p. 61.

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Dieu, lequel divise les ténèbres comme bon lui semble (1); » et il insiste avec force sur le caractère spontané du péché, qu'il distingue ainsi de lactivité divine. « Satan et les méchants ne sont pas tellement instruments de Dieu que cependant ils n’opèrent aussi bien de leur côté; car il ne faut pas imaginer que Dieu besogne par un homme inique comme par une pierre ou par un tronc de bois ; mais il en use comme d’une créature raisonnable selon la qualité de sa nature qu’il lui a donnée. Quand donc nous disons que Dieu opère par les méchants, cela n'empêche pas que les méchants n’opèrent aussi en leur endroit. »

Mais cette action purement régulatrice n’apporte dans le monde aucune transformation morale. Le pécheur est utilisé, mais il n’est pas transformé. C’est un agent mauvais en soi que Dieu prend tel qu’il le trouve et dont il tire le meilleur parti possible étant donnée la nature présente de cet agent. Or, cette nature ne peut être trans— formée que sous l'influence de la libre grâce de Dieu, « qui forme de nouveaux cœurs en nousamollissant notre dureté. » Cette action de la grâce est « la troisième espèce de l'opération de Dieu » qui « gît et consiste en ce qu'il gouverne ses fidèles vivant et régnant en eux par son Saint-Esprit.» Nous nousrèservons d’en parler plus au long après que l’exposition de la théorie de Calvin sur l’introduction du mal dans le monde, et sur les conséquences qui en résultent, nous aura permis de rendre compte

1. St-Auguslin. De prœdest, Sanct, cité par Calvin (inst. CNET 4, 4).

PAR assez clairement de Pétat présent de l’humanité pour faire Comprendre la nature de cette action.

S 2. — La chute et le serf arbitre.

Calvin donne parfois au libre dessein de Dieu, qui règle tous les détails de la création et les destinées de l’humanité, selon les voies de sa bonté infinie et de sa justice mystérieuse, le nom général de Prédestination par opposition au Fatum des stoïciens (1).

C’est en vertu de cette volonté arrêtée de toute éternité (2) que l’homme est déchu de l’état de pureté dans lequel il avait été créé et que les conséquences de sa révolte ont passé sur tous ses descendants (3). Quoiqu’on ait pu dire, Calvin est très décidément supralapsaire : il

1. « Prœdestinationem, ut sacræ scripturæ docent, definioliberum esse Dei consilium, quo et humanum genus et singulas mundipartes pro immensasua sapientia el justilia incomprehensibili moderatur >. Responsio allera de occulla Dei Providentia (0pp. Calv. voL.IK, p. 287).

2. « Nous constituons Dieu maître et modérateur de toutes choses, lequel nous disons avoir, dès le commencement, selon sa sagesse, déterminé ce qu'il devait faire et maintenant exécute par Sa puissance tout ce qu’il a délibéré dont nous concluons que non seulement le ciel et la terre et toutes ses créatures insensibles sont gouvernées par sa Providence, mais aussi les conseils et le vouloir des hommes, tellement qu'il les dresse au but qu’il a proposé (Zns£. chr., T, 16, 8, Ed. 1539, 8, 40).

3, Artic. De Prœædest. Opp. Calv., vol. IX, p. 713. — Inst. chr., II28" 7et8;

ne croit pas que Dieu ait prévu la chute d’Adam et qu’il se soit accommodé de cet acte du libre arbitre du premier homme, en le faisant entrer dans son plan. Cette thèse n’est qu’un pis-aller auquel il réduit ses adversaires. Bien loin de faire dépendre le décret de Dieu du libre arbitre de l’homme, il place le libre arbitre d'Adam dans une dépendance absolue à l'égard de la prédestination: « puisqu’il ne voit les choses advenir pour autre raison, sinon par ce qu’il a déterminé qu’elles advinssent ; c’est folle de disputer et débattre que fait sa prescience quand il apparaît que le tout advient par son ordonnance et disposition. On ne peut nier que Dieu n’ait prévu devant que créer l’homme, à quelle fin il devait venir : et ne l’ait prévu pour ce qu’il avait ainsi ordonné en son conseil (1). »

Mais tout en affirmant que le décret de la prédestination rendait la chute inévitable, il maintient que l’homme n’est tombé que par sa faute : « L'homme trébuche selon qu’il avait été ordonné de Dieu : mais il trébuche par son vice (2). » En effet si l’humanité est esclave du péché, c’est que son chef « a abusé de son libre arbitre (3). » Il

1. Inst. chr., ed. 1539, 8, 17. Dans l'édition 1559 et dans la iraduction de 1560, cette citation se retrouve tout entière, mais coupée par un assez long développement, III, 23, 6 et III, 23, 7.

2. Inst. chr., UT, 25, 8 ; éd. 1539, 8, 18. « Nouscroyons que l’homme ayant été créé pur et entier, est déchu par sa faute propre, de la grâce qu’il avait reçue » (Lettre à François Ier, Opp. Calv., vol. IX, p. 716). La conf. de la Roch. art. 9, reproduit ce texte presque sans modificat:on.

3. < Unde id ? Nisi quia libero arbitrio abusus est Adam quum

haberet ? » De libero arbitrio. Opp. Calv., vol. VI, p. 263.

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va sans dire que le libre arbitre que Calvin attribue à Adam n'implique pas, comme on l'entend ordinairement par ce mot, l’égale possibilité de deux décisions contraires et indéterminées de la volonté : « Nous ne sommes pas en question de ce qui à pu advenir ou non, mais de ce qu’a été en soi la nature de l’homme (1). » Or, voici comment Calvin envisageait cette « nature de l’homme » avant la chute. Il reconnaît deux facultés dans âme humaine. D’une part, l’entendement (intellectus) qui comprend lintelligence (mens) et la sensibilité (sensus) ; d'autre part la volonté (voluntas plus rarement appetitus), et même à l’état normal, c’est l’entendement qui détermine la volonté. Nous sommes donc déjà en plein déterminisme. Le rôle de l’entendement est de « discerner entre les objets » qui lui sont présentés et de porter un jugement sur eux, de les approuver ou de les désapprouver, (c’est la discrétion). Le choix de la volonté, sa décision dépend entièrement des jugements de l’entendement, « la volonté dépend du plaisir d’icelui et ne désire rien jusqu’après avoir eu son jugement (2). » En cet état l’homme avait son libre arbitre qui est, selon la définition de saint Augustin rapportée par Calvin, dans son Inst. chi, 1, 2, 4, « unesfacullé "de-raison et-volonté, par laquelle on élit le bien, quand la grâce de Dieu assiste : et le mal, quand icelle désiste. » En sortant des mains de

1. Inst. chr., 1,15, 8. Cette citation n’est pas dans les éditions antérieures à 1559.

2. Ces notions de psychologie se trouvent dans lPZnst. chr., I, 15, Fred15592/419;

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