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elle lui appartient, nous sommes dans l'obligation de la lui consacrer tout entière, par le fait même qu'il nous l’a prêtée en vue de cette fin. « Et de fait, comment Dieu nous peut-il venir en pensée, que nous ne pensions quant et quant, vu que nous sommes sa facture et que de droit naturel et de création nous sommes sujets à son empire, que notre vie lui est due, que tout ce que nous entreprenons et faisons se doit rapporter à lui » (1). Et voici la conclusion naturelle que Calvin est amené à tirer de ce principe : « Puisqu’ainsi est, il s’ensuit que notre vie est malheureusement corrompue, sinon que nous l’adonnions à son service : vu que c’est bien raison que sa seule volonté nous serve de loi ». En effet, la raison est nécessairement conduite à inférer du fait évident que notre existence ne nous appartient pas, et qu’elle est la pro-
ne s’abolissent par mépris ou contemnement. Pour cette cause, le Seigneur au commencement (du décalogue), remédie à ce danger en pourvoyant que la majesté de sa loi ne soit pas contemnée... car il s’attribue le droit et puissance de commander, en quoi il astreint son peuple élu à la nécessité d'obéir... sous le nom d’Eternel est signifié son empire et seigneurie légitime qu’il a sur nous. Car si toutes choses viennent de lui et consistent en lui, c’est raison qu’elles soient référées à lui... Par ce mot donc il nous est montré qu’il nous faut soumettre au joug du Seigneur, vu que ce serait un monstre, de nous retirer du gouvernement de celui hors lequei nous ne pouvons être » (Inst. chr., IT, 8, 413 ; éd. 1539, 3, 15; Premier catech. Opp. catv., vol. XXII, p. 38. Deuxième catéchisme. Opp. calv., vol. VI, p.53. Prem. ed. de l'Inst. chr. Opp. calw., vol. I, p.3 et 32).
4. Instr. chr., I, 2, 2. Ce texte ne se trouve pas antérieurement à 4559, mais dans la première édition de l'Instr. chr. Opp. calv., t. I, p. 28, nous lisons : « Quando enim Dei creaturæ sumus, ejus
priété de celui qui en est l’auteur, l’idée que celui qui agit conformément à la volonté du Créateur ne fait que payer une dette, que s’acquitter de ce qu’il doit dans le sens propre du terme, et que celui qui ne le fait pas, pour une raison Ou pour autre, ne satisfait pas à son obligation et commet une in justice en frustrant Dieu de ce qui lui est dû, tandis que le premier n’est que le serviteur inutile de la parabole : « ès peines qu’il dénonce, il apparaît combien il est d’une grande pureté, vu qu’il ne peut souffrir iniquité.. D’autre part aux promesses. est démontrée une merveilleuse bénignité. Car vu que nous et tout ce qui est nôtre sommes obligés à sa majesté, à bon droit tout ce qu’il requiert de nous, il le demande comme ce qui lui est dû. Or, le payement d’une telle dette n’est pas digne de rémunération aucune (1) ».
Ainsi, obligation de renoncer à soi, et de se consacrer à Dieu, résulte du fait que notre vie ne nous appartient pas : « Nous ne sommes point nôtres : pourtant
honori et gloriæ servire debeamus ». — « Maintenant il est aisé d'entendre que c’est qu’il faut apprendre de la loi : cest à savoir que Dieu; comme il est notre créateur, aussi à bon droit tient envers nous le lieu de Seigneur et Père, et qu'à cette cause nous lui devons rendre gloire, révérence, amour et crainte. Par ainsi que nous ne sommes pas libres pour suivre la cupidité de notre esprit partout où il nous incitera. Mais que du tout dépendons de notre Dieu et devons nous arrêter seulement en cela qu’il lui plaira. D’avantage que justice et équité lui sont plaisantes, au contraire, iniquité abominable. Par quoi, si nous ne voulons d’une perverse imgratiltude nous détourner de notre créateur, il nous faut toute notre vie aimer justice et appliquer notre étude à icelle ». Znsf. Chre,.11, 8, 2,64. 1539, 3/3: 1. Inst. chr.,IL.8, 4 ; éd. 1539, 3, 5.
M AS que notre raison et volonté ne dominent point en nos conseils, et en ce que nous avons à faire. Nous ne sommes point nôtres, ne nous établissons donc point cette fin de chercher ce qui nous est expédient selon la chair ; nous ne sommes point nôtres, oublions-nous donc nousmêmes tant qu’il sera possible, et tout ce qui est à l’entour de nous. Derechef nous sommes au Seigneur, vivons et mourons à lui. Nous sommes au Seigneur, que sa volonté donc préside en toutes nos actions. Nous som— mes au Seigneur, que toutes les parties de notre vie soient référées à lui comme à leur fin unique (1) ».
Nos devoirs envers les autres hommes n’ont pas d'autre fondement. Nous ne leur sommes obligés qu’en tant qu'ils sont les représentants et les substituts de Dieu, en sorte que le bien que nous leur faisons est fait à Dieu lui-même. « Le Seigneur commande sans exception de bien faire à tous : desquels la plupart sont indignes, si nous les estimons selon leur propre mérite. Mais l’Ecriture vient au devant, en nous admonestant que nous n’avons point à regarder que c’est que les hommes méritent d’eux, mais plutôt que nous devons considérer l’image de Dieu en tous, à laquelle nous devons tout honneur et dilection.… Si nous alléguons qu’il est contemptible et de nulle valeur : le Seigneur réplique nous remontrant qu’il la honoré en faisant en lui reluire son image. Si nous disons que nous ne Sommes en rien tenus à lui, le Seigneur nous dit qu’il le substitue en son lieu, afin que nous reconnaissions enversicelui les bénéfices qu’il nous à faits (2) ».
4inste Chi, ll, 8,7, 13 64. 1539, 17;.6.
2, Inst. chr., II, 7, 6 ; éd. 1539, 18,10.
OR
L'obligation, résultant de notre condition d’êtres créés, nul ne peut la nier sans nier sa propre raison, et l’insolvabilité éventuelie de celui qui est obligé ne change rien à la réalité du fait. D’autre part, comme le seul service raisonnable d’une créature, la fin rationnelle de son activité est de mettre sa vie toute entière au service de Dieu, celui-ci ne saurait demander moins, car il n’est pas permis de rabaisser à notre taille l’idéal moral qui est absolu comme Dieu.
Le commandement divin est done véritablement un impératif catégorique et non un commandement hypothétique. En face du devoir, on n’a pas le droit de dire : oui, si je le puis; il faut s’en acquitter, et si on ne le peut par suite d’un défaut, d’un vice interne de sa nature, il faut donner raison à la loi contre la nature, proclamer la loi sainte et condamner la nature, qui n’est incapable de satisfaire au devoir que parce qu’elle est radicalement pervertie : « et n’est point loisible à l’homme de s’excuser en tant qu’il n’a point la puissance et comme un pauvre detteur n’est pas suffisant à payer. Car iln’est pas convenable de mesurer la gloire de Dieu selon notre faculté, vu que quels que nous soyons il est toujours semblable à soi-même : ami de justice, ennemi d’iniquité : et quelque chose qu’il nous demande, vu qu’il ne peut rien demander que justement, nous sommes par naturelle obligation tenus d’obéir ; ce que nous ne le pouvons faire, c’est de notre vice, Car si nous sommes détenus, comme liés de notre cupidité, en laquelle règne péché, pour n'être libre d’obéir à notre Père, il ne nous faut pour notre défense alléguer cette nécessité de laquelle le mal est au
Co
dedans de nous et nous est à imputer (1) ». En effet, s’il ne vient à l’idée de personne de blàmer le fils d’un failli, né au sein de la misère, et par conséquent incapable, pour des raisons indépendantes de sa volonté, de payer la dette de sa famille, tout le monde blämera celui qui ne serait retenu que par des considérations d'intérêt personnel, par son avariceou sa prodigalité. Or, c’est précisément le cas de celui qui ne satisfait pas à son devoir; il a le capital : la vie, et s’il ne peut payer sa dette, ce n’est quà cause de l’égoïsme qui fait la trame de son être, et qui le pousse nécessairement à vouloir garder ce trésor pour lui ou à le dissiper misérablement au vent de toutes les séductions du péché.
Le devoir étant avant tout, pour Calvin, non un commandement dont il est toujours possible de mettre l’autorité en question, mais, comme l'indique le mot lui-même, une
dette, une obligation dont les titres sont tels que nul ne peut la nier (car il est fondè sur un droit clairement perçu par la raison), on comprend aisèment que la conscience de l’insolvabilité ou plutôt de l'incapacité morale où l’on se trouve de s’en acquitter, bien loin de détruire le sentiment de l’obligation, ne fait que le rendre plus douloureux, plus tragique, et partant plus profond. Car c’est notre propre raison qui, contrainte de confesser le fait ‘brutal du devoir, du dépôt recu, et des droits évidents du déposant, imprime à cette notion le sceau de la nécessité et le caractère impératif qu’elle revêt.
D'ailleurs cette nécessité est tout idéale : il faut pour
1. inst chr. II, 8. 2; éd. 1539, 3. 2. 1536, même idée et termes analogues, Opp. Calw. vol: I, p. 29.
PT: ur que la raison, pour que l'instinct de justice que nous portons en nous soit satisfait, que le dépôt soit rendu et que Dieu obtienne ce qui lui appartient. Mais rien ne prouve que cet instinct sera plus fort que les autres. Il arrive même le plus souvent qu’il est contrariè et même devié par les autres. Si ie devoir est une dette, le com-— mandement, la loi morale n’est que la mise en demeure de s’en acquitter. |
Mais une telle mise en demeure n’est-elle pas absurde de la partde Dieu, qui sait que ceux à qui il l'adresse sont incapables d'y déférer? Oui, elle le serait, si elle n’avait pour but immédiat que de provoquer un effort reconnu d'avance impossible, et Calvin lui-même ne faisait aucune difficulté de reconnaître qu’une telle conception de la loi impliquait le pouvoir de accomplir. « Certes, si Écriture n’enseignait autre chose, sinon que la loi est règle de vie, à laquelle nos œuvres doivent être compassées, j'accorderais incontinent sans difficulté à leur opinion. Mais puisqu'elle nous explique diligemment plusieurs et diverses utilités d’icelle, nous devons plutôt nous arrêter à cette interprétation qu’à nos fantaisies (1). » Une telle mise en demeure peut avoir pour premier but de réveiller le sentiment de l’obligation, endormi au fond de la conscience, de rappeler le pécheur à une juste appréciation de son impuissance, et de créer ainsi en lui le sentiment du péché. « Je confesse qu’il y a longtemps que c’est une chose vulgaire de mesurer les facultés de l’homme par ce que Dieu commande et que cela a quelque couleur de raison : néanmoins, je dis qu'il procède d’une grande ignorance.
4, Inst, Chr, IL, 5, 7; éd 1539, à, 82:
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Car, ceux qui veulent montrer que ce serait chose fort absurde si l'observation des commandements était impos- Sible à l’homme usent d’un argument trop infime : c’est qu’autrement la loi serait donnée en vain. Voire, comme si Saint Paul n’avait jamais parlé d’icelle. Car, je vous prie, que veulent dire les sentences qu'il nous baille? Que la loi a été donnée pour augmenter les transgressions, que par la loi vient la connaissance du péché, que la loi engendre péché : qu’elle est survenue pour multiplier le péché. Est-ce à dire qu’il fallût qu'elle eût une Correspondance avec nos forces pour n'être point donnée en vain? Plutôt saint Paul montre en tous ces passages que Dieu nous à commandé ce qui était par-dessus notre vertu pour nous convaincre de notre impuissance… pourtant qu’on ne s’arrête pas à cette proportion de nos forces avec les commandements de Dieu comme s’il eût compassé à notre imbécillité et petitesse la règle de justice qu'il voulait donner (1). »
D'ailleurs, le but pratique reste toujours la fin dernière et principale de la promulgation de la loi (2). Mais elle n'est une règle de vie pratique et morale que pour ceux qui ont trouvé dans l’aveu de leur impuissance et le recours à la grâce et au pardon la force de Paccomplir dans une mesure qui sera d’ailleurs toujours imparfaite.
4. Gal. III, 19. Rom. III, 20, VIL 7, V, 20. Inst. CNRS A CIELTE
‘éd. 1539. 2, 81 et 82. Voir encore Inst. Chr. Il, 7, 6; éd., 1539, 3,
2. « Le troisième usage de la loi qui est le principal et à proprement parler appartient à la fin pour laquelle elle est donnée, a lieu entre les fidèles au cœur desquels l'esprit de Dieu a déjà son règne et sa vigueur, etc. » Inst. Chr., II,7, 12, éd. 539, 3, 101.
Nous disons règle morale, car si les irrégénérés peuvent trouver dans la terreur des menaces et de la sanction la force de s’y conformer extérieurement, il est bien évident qu’une telle obéissance n’a aucun caractère moral(1).
On a objecté à Calvin que la loi ne pouvait pas être dans son système un motif d'action, parce que le dogme de la prédestination aboutissait logiquement à briser dans l'âme le ressort de l'activité et de la vie. À quoi bon s’évertuer à éviter un sort inévitable, si l’on est réprouvé ; set si l’on est élu, pourquoi lutter contre le péché? Le pardon n’est-il pas définitivement acquis et le salut assuré? « Les adversaires de la vérité usent encore d’une autre calomnie pour renverser la prédestination : c'est que quand elle est établie, toute sollicitude et cure de bien vivre est abattue. Car qui sera celui, disent-ils, lequel oyant que la mort ou la vie lui est déjà décrétée par le ‘conseil immuable de Dieu, n'ait incontinent cette pensée en l’entendement qu’il ne peut challoir comment il vive, vu que la prédestination ne peut être empêchée ni avancée par ses œuvres? » (2).
Ce qui donne à cette objection une certaine force apparente, c’est qu’elle part d’un fait vrai et que Calvin constate sans détour : « Cette allégation n’est point du tout fausse : car il M a d’aucuns pourceaux qui souillent la
4, « Le second office de la loiest, à ce que ceux qui ne se soucient de bien faire que par contrainte, en oyant lesterribles menaces qui y sontcontenues, pour le moins, par crainte de punition, soient retirés (retenus) de leur méchanceté » Znst. chr. II, 7, 10 ; éd. 15391 3, 99:
2, Inst. chr, LI, 23, 12 ; éd. 1539, 8, 22.
OO prédestination de Dieu de tels blasphèmes : et sous cette couverture se moquent de toutes admonitions et remontrances : Dieu sait bien ce qu’il a délibéré de faire une fois de nous. S'il a déterminé de nous Sauver, il nous conduira à salut en son temps : sil à déterminé de nous damner, nous nous tourmenterions en vain » Ch
I y à donc des gens qui arguent de la prédestination pour demeurer dans le péché, c’est un fait incontestable. Mais leur raisonnementn’en est pas moins vicieux, puisqu'il est fondé sur une conception fausse de la prédestination : dire qu’il est inutile de lutter contre le péché, si l’on est élu, c’est faire abstraction de cette idée que l’élection a précisément pour but la sanctificalion, et c’est remplacer inconsciemment cette doctrine par une autre toute contraire. « Car Combien ces deux choses sont-elles différentes ? Ne-se soucier de bien faire parce que l'élection suffit au salut : et que l’homme est élu, afin de s’adonner à bien faire ? » (2), Ceux qui argueraient systématiquement de leur élection pour vivre dans le péché « ne sauraient donner un plus grand témoignagne de leur réprobation que celui-là » (3). Bien loin d’être un motif de relâchement, la prédestination est un stimulant à l’action, puisque ne pas agir serait se réprouver soi-même : € Si le but de notre élection est de saintement vivre, elle nous doit
plutôt pousser et stimuler à méditer sainteté qu’à